Billet de blog 9 nov. 2021

COP26, les scientifiques doivent renoncer à leur neutralité

S'ils parlent la même langue, scientifiques et politiques ne se comprennent pas, ils ne partagent pas du tout les mêmes codes de langage. De fait, les politiques et autres communicants prennent le pas. A l'heure où les périls écologique et climatique sont de plus en plus pressants, les scientifiques de ces domaines doivent sortir de leur réserve et investir le champ politique.

Helloat Sylvain
Ingénieur
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Dans l'émission scientifique de France Culture du 15 octobre dernier, en prévision de la COP26 à Glasgow, plusieurs journalistes débattaient sur la meilleure façon d'informer et d'alerter le public sur le changement climatique et l'effondrement de la biodiversité. Le consensus des intervenants est caractéristique de l'attitude habituelle des scientifiques :
- bannir le ton catastrophiste de certains média et en rester aux faits, pour ne pas être targué de militantisme
- éluder le caractère anxiogène pour intéresser une audience lassée, mettre en avant le positif sur les solutions et notre résilience
- inciter chacun à agir à son niveau, expliquer que chaque individu fait partie de la solution

Si elle pouvait se défendre dans les années 80 pour une prise de conscient du réchauffement climatique, je crois tout à l'inverse que cette attitude est devenue contre-productive.

Je fais abstraction ici du sujet de l'individualisation des solutions (éternelle politique des petits gestes qui a fait la renommée de Nicolas Hulot et portée plus récemment par des youtubeurs aussi bien intentionnés que naïfs), bien qu'il y aurait beaucoup à écrire sur le lien entre anxiété et abandon de toute responsabilité aux seuls choix individuels et isolés. Je me concentre sur le message que les chercheurs en sciences de la nature et du climat délivrent à la sphère politique, ce qui fait l'essence des rapports du GIEC et de la COP26 en cours à Glasgow.

Scientifiques et politiques ne se comprennent pas. Leurs conventions de langage sont aux antipodes : la prudence des premiers s'oppose à l'extravagance des seconds, l'objectivité froide aux discours passionnés, la rationalité aux luttes partisanes.

La science au cœur de la crise écologique

Depuis le XIXème siècle, l'objectivité est un des piliers de la démarche scientifique, et une exigence pour tous les hommes et femmes de science. Pour faire progresser la connaissance, le scientifique doit s'extraire de l'objet qu'il étudie, prendre un point de vue neutre, isoler les phénomènes, observer chacun, prouver par l'expérience et des déductions rationnelles pour convaincre ses pairs. Cette démarche a grandement contribué aux extraordinaire progrès des connaissances et au développement de nouvelles technologies de ces deux derniers siècles. Elle a aussi dessiné la figure du scientifique moderne.

En ce début de XXIème siècle, les scientifiques au sens large se retrouvent au cœur des crises écologiques, et de la crise climatique en particulier. Les chercheur en sciences naturelles sont dépositaires de l'étude et de la compréhension précise des métamorphoses en cours et des prédictions associées. Ce sont eux qui aujourd'hui nous alertent sur les dangers existentiels auquel nous faisons face. Pour rendre compte de ces problématiques extrêmement complexes, ils nous livrent le meilleur de leur art avec des rapports minutieux, complets, vérifiés, multiples et factuels, comme le sont tous les rapports du GIEC.

Or, le champ politico-médiatique qui réceptionne ces alertes n'est pas du tout dans les mêmes dispositions. Avec le développement des moyens de communication modernes et des techniques de marketing, la tendance est au message "vendeur", simple et percutant, à la célébration du sensationnel et de l'émotion, à l'emphase, à l'ère du clash qui prend de plus en plus ses distances avec les faits avérés (mensonges des politiques, post-vérité, ...).

Pour illustrer concrètement le décalage entre les deux, penchons nous sur les seuils de réduction des émissions de CO2 nécessaire à la stabilisation du climat. Les scientifiques ont toujours tendance à la prudence; quand ils affirment que nous devons réduire les émissions de CO2 , ils nous livrent une fourchette, par exemple entre 55% et 65% de réduction, traduisant l'incertitude de leurs prédictions et ne considèrent que les phénomènes avérés. Pour toute annonce douloureuse, les politiques vont retenir l'hypothèse optimiste, en l'occurrence 55%. Cette hypothèse servira de bases aux négociations, qui à chaque strate du pouvoir sera érodée, par réduction de l'objectif, par report dans le temps, ou par approximations douteuses quant aux effets escomptés des mesures annoncées. Dans ces longs processus, seules les associations écologistes se font les avocates du climat et tentent de défendre une position ferme. Mais elles sont irrémédiablement décriées comme partisanes. In fine, dans les médias mainstream, alors que les promesses sont très éloignées des prescriptions des chercheurs, il n'est pas rare d'entendre des autosatisfactions quant aux annonces des dernières mesures sur l'environnement, vantant des "avancées historiques", des plans "plus ambitieux que les précédents", même "s'il reste évidemment à faire" et que l'on ne "pouvait pas faire plus", que les écologiste demandaient trop, comme pour se targuer d'une position "médiane" qui serait plus "raisonnable"... Fidèles à leur neutralité de principe, nous entendons rarement les scientifiques du climat intervenir dans ces processus politiques. Il ne reviendront que plus tard, via le rapport suivant du GIEC indiquant froidement l'évolution constatée et les prédictions de changement climatique mises à jour.

Bien plus grave que la minimisation des alertes, la méthodologie scientifique est utilisée pour dérouter tout remise en cause du modèle dominant. Le doute est souvent le point de départ de la démarche du chercheur. Mettre en doute les croyances et les habitudes pour comprendre les phénomènes inexpliqués, déceler les limites d'une théorie pour en formule une plus générale, questionner toute affirmation pour la prouver. Les détracteurs de la cause environnementale l'on bien compris, ils instillent le doute sans les systèmes hyper-complexes que constituent le climat ou la biosphère. 

N'est-ce pas l'activité solaire qui est responsable du réchauffement observé ? Ou alors le courant marin El Niño ? Quelle différence avec des périodes plus chaudes du passé comme l’optimum climatique médiéval ? N'approche-t-on pas d'une période de refroidissement avec minimum de Maunder que le réchauffement actuel va atténuer ? Le réchauffement climatique aura-t-il réellement un impact catastrophique, n'est-ce pas plutôt une bonne nouvelle ?

A chaque fois, les scientifiques qui affrontent ces objections ripostent comment il savent faire, en étudiant chaque allégation, en explorant les pistes évoquées, et prouvant par des études, en affermissant et en documentant leur travaux... ce qui prend beaucoup d'énergie et du temps, et qui reste perpétuellement inachevé. A chaque fois on remet une pièce et la machine repart pour un tour. Le vice est poussé jusqu'aux fausses publications scientifiques véritables entrave à la connaissance.  Ces tergiversations sous-entendent auprès du grand public que tout à est bien compliqué, qu'il vaut mieux attendre avant de prendre toute décision hâtive et contraignante, et laisser les "experts" controverser entre eux.

Charlatans et climatosceptiques l'ont bien compris et s'en donnent à cœur joie. L'histoire du changement climatique dans l'opinion publique est révélatrice; nous savons pertinemment depuis 40 ans que les émissions humaines de CO2 vont altérer le climat avec des conséquences catastrophiques (comme le montrent les fuites de documents du groupe Total) ce qui n'a pas empêché que jusqu'à très récemment les avis contraires profitent de nombreuses tribunes dans les médias et auprès des dirigeants, entretenant la méfiance envers toute mesure écologique trop radicale. Il a fallu 40 ans de justifications, d'explications, d'études scientifiques toujours plus nombreuses, de rapports successif de groupes de scientifiques internationaux, et peut-être surtout de confirmation des prédiction pour étouffer ces discrédits.

Enfin, la science - si tant est que l'on puisse la personnifier - est à la source du désastre écologique, puisque ce sont ses découvertes qui ont permis l'avènement de la société industrielle et en même temps encensée par beaucoup comme la solution pour résoudre les problèmes engendrés. Les exemples d'innovations techniques vertes son pléthoriques : voiture électrique, télétravail, avions à hydrogène, électricité nucléaire, énergies renouvelables, séquestration artificielle du carbone, agrocarburants, fusion nucléaire, etc... Les principaux dirigeants de la planète et des grandes entreprises, qui financent les recherches et donc les chercheurs dans ces domaines, se réclament "de la science" et colportent leur foi dans la capacité des progrès techniques à nous sauver. Leurs discours empathiques et leurs engagements reposent presque exclusivement sur la transition vers ces énergies propres, sur ces promesses spéculatives. Qu'elles ne soient pas au rendez-vous, et les promesses de diminution des émission de GES se dissiperont.  L'enjeu des informations sur la viabilité et le développement de chacune de ces technologies est capital. Si nous entendons beaucoup les chefs d'entreprises, les ingénieurs, les économistes et les politiques en parler, c'est finalement peu le cas des chercheurs. Et pour cause, il est impossible de se prononcer avec certitude sur des inventions futures, qui par définition n'ont prouvé ni leur efficacité ni leur inefficacité, et qui sont souvent pluridisciplinaires nécessitant un travail conjoint de divers experts. Donc pétri de son devoir de véracité et d'objectivité le scientifique se tait.

Mais la neutralité revendiquée n'est qu'une chimère. Les scientifiques sont et resteront des humains, partie prenante des société humaine, tout comme l'espèce homme une espèce intégrée à la biodiversité. Ne pas se prononcer sur les promesses technologiques, c'est consentir. Je pense qu'aujourd'hui c'est devenu une faute morale.
           

Sortir de la réserve

Les périls écologiques atteignent une telle ampleur et un tel degré d'urgence, que les scientifiques ne peuvent plus se cantonner à leur sphère, ils ne peuvent plus se contenter d'exposer les faits et d'attendre que les décideurs et la population s'en emparent rationnellement. Je ne demande pas à changer la méthode scientifique, mais simplement que les scientifiques admettent que la société ne s'adaptera pas à leur mode de raisonnement, qu'elle ne fonctionnera jamais suivant des lois mathématiques et parfaitement rationnelles. Que dira l'opinion publique aux scientifiques lorsqu'il déclameront que les catastrophes survenues sont conformes à leur prédictions ? La réponse est prévisible : "on ne nous avait pas dit", "on n'avait pas compris", "vous n'aviez pas suffisamment insisté", "on nous avait promis qu'il y avait des solutions", etc...     

L'objectivité absolue est illusoire. Ne pas se prononcer ne fait pas neutralité. Ne pas contredire les fausses solutions techniques c'est sous-entendre qu'elles répondront aux promesses. Croire que les sociétés, les dirigeants et les individus interpréteront les faits exposés froidement de façon parfaitement rationnelle est une illusion (j'avais écris il y a quelques temps un billet sur l'illusion de la raison rationnelle).

Je pense donc que les scientifiques du climat et des sciences naturelles en général doivent sortir de leur réserve instinctive, abandonner leur neutralité de principe et investir le champ politique, et ce en leur qualité de scientifique.

Certains sont déjà dans cette démarche, comme par exemple Atecopol une communauté de scientifiques réfléchissant aux bouleversements écologiques en vue de les partager avec l’ensemble de la société qui avait signé une tribune dans libération sur ce même sujet (je recommande par ailleurs leur excellent article sur le désenfumage de l'avion à hydrogène). Mais ces initiatives restent des exceptions. Pour infléchir le débat et ne pas être considéré comme de vulgaires opinions partisanes, le mouvement doit être majoritaire et massif. 

Cette irruption des scientifique dans le débat public doit à mon avis reposer sur 3 piliers :
- Ajourner le certain pour le probable, c'est à dire prendre le risque de dessiner la catastrophe globale qui est en cours, même si ces contours sont encore incertains,
- Assumer un catastrophisme éclairé (cher à Jean-Pierre Dupuy) pour désamorcer la fascination des optimistes crédules et leurs fausses solutions,
- Tenir un discours politique - au sens de l'organisation de la cité - et cesser de ne s'adresser qu'aux individus

J'ai bien conscience qu'une telle posture ne va pas de soi et qu'elle est semée d'embûches. Lorsqu'un scientifique révèle ses opinions ou ses émotions, il rompt avec l'objectivité froide qui fait sa légitimité. Lorsqu'il déborde de son champ d'étude il ne peut plus prétendre à l'expertise savante qui est la sienne. Lorsqu'il s'éloigne de l'espace du certain, il devient schizophrène en délaissant la rigueur indispensable à activité professionnelle.

Bien sûr tous les scientifiques ne sont pas et ne seront pas unanimes, mais je reste persuadé qu'une grande majorité d'entre eux, en tout cas en Europe, sont très lucides sur la catastrophe en cours.

Bien sûr certains adhèrent aux courants technophiles et prométhéen, mais n'est-ce pas justement un moyen de mettre au grand jour le débat existentiel sur la fuite en avant technologique ? 

Les scientifiques savent et comprennent mieux que le reste de la population ce qu'il se passe et ce qui se joue. Le citoyen ordinaire n'est lui avisé que par des intermédiaires parfois très nombreux : journalistes, associations, politiques, publicitaires ou autres concitoyens. Or pour de très nombreuses raisons ces intermédiaires introduisent des biais, liés à des insuffisances, à des idéologies établies ou à des intérêts particuliers divergents. Si la COP26 de Glasgow sert à une chose, c'est à nous rappeler que nous sommes en état d'urgence sur le climat, que des périodes troubles et difficile s'annoncent quoi qu'il advienne à présent, qu'il est vital de freiner au maximum les transformations en cours et limiter les impacts. Les chercheurs ont donc le devoir de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour bousculer les pouvoirs en place et ainsi nous protéger de nous mêmes.

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