Le beau roman de «la ministre des ZEP»

Lors de sa conférence de presse de rentrée, Najat Vallaud-Belkacem a annoncé des chiffres « intéressants et absolument inédits » concernant une supposée nouvelle attractivité des établissements les plus sensibles. Les enseignants fuiraient moins ces nouvelles ZEP, désormais REP et REP+, et demanderaient plus volontiers à y exercer. Mais est-ce crédible?

« Notez ce chiffre »

Conçue par Vincent Peillon, la réforme de l'éducation prioritaire est mise en musique depuis deux ans par la ministre. Elle se félicite du fait que les enseignants :

« alors qu'ils étaient classiquement 92 % en REP à demander à quitter l'éducation prioritaire, cette année, pour la première fois, on note une tendance à la baisse : ils sont 70% à l'avoir fait ».

Conférence de presse de rentrée du 29/08/2016 © Éducation France

Dit comme cela, il apparaît incontestable qu'on soit en train d'assister à un « début de stabilisation des équipes », objectif affiché et effectivement décisif pour ces établissements qui ont toujours souffert d'un turn-over massif des enseignants. Il y avait, en la matière, urgence à agir. Personne ne peut imaginer qu'une structure, publique ou même privée, soit viable avec un tel niveau de mal-être chez son personnel. Celui-ci se reflète en miroir dans le taux d'insatisfaction des parents d'élèves dont le dernier rapport de la DEPP souligne qu'il est directement corrélé au niveau de sensibilité de l'établissement (voir ici).

Début de stabilisation tout de même bien timide, puisque même orienté à la baisse, un chiffre de 70 % de demandes de mutations resterait encore totalement affolant. Pour le cabinet de la ministre, cette baisse constitue malgré tout, un « indicateur de l’efficacité des politiques menées ».

Des primes assurées

Plusieurs nouveaux avantages ont en effet été consentis par le ministère :

Dans les REP+

  • Une prime réévaluée, de 2312 euros brut annuels.

  • Une pondération de 1.1 des heures d'enseignement : 16,4 heures effectives hebdomadaires payées 18h dans les collèges.

  • un allègement de service d’enseignement de 18 demi-journées dans le primaire.

Dans les REP

  • Une prime réévaluée, de 1734 euros brut annuels.

Une baisse qui interroge

Mais des questions se posent au sujet de cette baisse de 22 %. Le cabinet de la ministre n'a pas su, pu ou voulu détailler les conditions de calcul de ce qui constitue un nouvel indicateur à part entière. Tout au plus a-t-il été question lors d'un entretien avec un membre de l'entourage de la ministre « de données académiques consolidées » qui faisaient suite à « des demandes de remontées de la part du ministère ».

Du côté des syndicats enseignants, on se voit dans l'obligation de botter en touche concernant ces données. Thierry Meyssonnier, secrétaire national en charge du secteur emploi au SNES, affirme d'emblée qu'il n'est « pas en mesure de produire un tel chiffre » permettant d'authentifier les assertions de la ministre. En effet, son syndicat ne possède pas de données sur les effectifs globaux de l'éducation prioritaire. Son prédécesseur au même poste, Lionel Millot, pourtant très expérimenté, affirme que cela « nécessiterait des outils très difficiles à mettre en œuvre » pour son syndicat. Il faudrait en particulier pouvoir instaurer « un suivi de cohorte d'enseignants ». Or ces cohortes sont très diverses.

Depuis la mise en œuvre de la réforme de l'éducation prioritaire, de nombreux cas de figure existent au sein des nouvelles ZEP :

  • Catégorie 1: Certains enseignants ont vu leur établissement quitter l'éducation prioritaire (voir ici). Ces derniers bénéficient depuis la rentrée 2014-2015 d'un délai de 3 ans, ou « clause de sauvegarde », pour faire jouer leurs bonifications de points pour les mutations.

  • Catégorie 2: D'autres enseignants étaient dans des établissements maintenus en éducation prioritaire. Ces derniers ont aussi 3 ans pour jouer les points accumulés antérieurement. Au delà, ils tomberont dans les nouveaux barèmes moins avantageux et surtout perdront les points cumulés, un peu comme s'ils n'avaient jamais enseigné en éducation prioritaire avant 2015.

  • Catégorie 3: Enfin, pour les enseignants qui voient entrer leur établissement en éducation prioritaire, ou ceux qui ont été nommés l'année de son classement et enfin ceux qui auront fait le choix de se maintenir après 2017 dans un établissement déjà antérieurement classé, il faudra y avoir enseigné 5 ans pour pouvoir bénéficier d'un bonus de points de mutations.

Cette énumération, un peu fastidieuse, concédons-le, est cependant indispensable pour mettre correctement en perspective les annonces de la ministre concernant la stabilité des équipes d'enseignants en éducation prioritaire. Elle permet en particulier de mettre à jour une donnée essentielle, passée sous silence lors de la conférence de presse : c'est le mouvement de 2017 et certainement pas celui de 2016 qui constituera le véritable juge de paix. Les éducateurs prioritaires de la catégorie 1 et 2 vont arriver dans l'année décisive, celle du choix. 2016 n'est donc qu'une année de transition, pendant laquelle les enseignants qui pouvaient déjà partir l'ont fait l'année dernière. C'était lors de la grande « marée mutante » de 2015 pendant laquelle, à titre d'exemple et sur la seule académie de Créteil, deux fois plus d'enseignants de lettres ou de maths avaient demandé leur mutation (voir ici). 

A la fin de cette année scolaire ce sera donc au tour de ceux qui, pour diverses raisons, n'avaient pas encore franchi le pas. Ils se verront alors très fortement incités à le faire, au risque de repartir à zéro et pour un nouveau bail de cinq ans. 2016 est une année « d'étiage » exceptionnelle qu'il est tout à la fois assez habile et malhonnête intellectuellement d'utiliser comme véritablement significative et signifiante.

La communication ministérielle a parfaitement su tirer profit de ce contraste entre 2015 et 2016 qui explique en grande partie le différentiel à deux chiffres de cette année….mais risque fort par effet boomerang, de l'être tout autant mais cette fois-ci dans le sens inverse, pour l'année 2017.

La ministre parle d'ailleurs de chiffre « absolument inédit » qui signifie certes « nouveau » mais aussi, par extension, « non encore éprouvé » . Dans le même ordre d'idées, François Jarraud conclut assez opportunément son article du café pédagogique sur le même sujet par la formule : « mais attendons un peu pour voir » (voir ici).

Les politiques éducatives se jouent sur le temps long, la ministre a d'ailleurs demandé à ne pas être jugée avant 2025 lorsqu'il était question de la réforme du collège. En ce qui concerne la stabilisation des enseignants en éducation prioritaire, elle n'a visiblement pas la même exigence (patience?). Il ne sera pourtant pas possible de faire un bilan exhaustif et surtout signifiant avant le prochain mouvement de mutations....en Juin 2017 (pour les catégories 1 et 2) et ensuite pendant l'année 2019 (pour les catégories 3)

Mais au delà de ces chiffres « qu'on ne peut pas vérifier » nous dit Denis Adam, secrétaire national de l'UNSA éducation, un pourcentage ne dit que peu de choses sur les motivations profondes des enseignants. Pas possible selon lui non plus « de tirer des conclusions sur une seule année ». Il convient donc de « nuancer » les propos de la ministre tout en l'invitant « à conforter les améliorations ». Il continue à penser que ce qui guide d'abord « une grande majorité » des enseignants, c'est d' « éviter les établissements prioritaires ». Plus généralement, la question est donc de savoir si cette stabilisation est le fruit d'une décision assumée ou plutôt contrainte.

Des REP-attractifs ?

Toujours lors de sa conférence de presse, Najat Vallaud-Belkacem a annoncé pour compléter le beau tableau : "S'agissant des enseignants exerçant hors Éducation Prioritaire, et souhaitant muter, ils ont été 12% à demander à rejoindre cette éducation prioritaire, contre 6% l’an passé. Là aussi, c’est un début d’attractivité qui apparaît pour la première fois, et qui en dit long sur les effets que peut produire notre politique éducative, si elle est poursuivie avec constance et sérieux".

Le président François Hollande a même ajouté, vendredi 2 septembre lors d'une visite dans un établissement REP d'Orleans que pour l'éducation prioritaire : "les résultats sont là il y a plus d’enseignants qui demandent à y enseigner".

Si un plus grand nombre d'enseignants a demandé des postes en éducation prioritaire en 2016, c'est aussi parce que les postes vacants y étaient plus nombreux. En effet, suite à l'hémorragie du mouvement 2015, en urgence, des enseignants précaires avaient été embauchés en grand nombre. Pour l'année scolaire 2015/2016, l'Académie de Créteil a eu recours à plus de 4000 enseignants contractuels, soit plus de 10 % des effectifs totaux de l'Académie (voir ici).

Il est à noter que ces 10 % de contractuels n'ont pas le droit de formuler de vœux de mutations. Il serait donc intéressant de savoir s'ils ont été comptabilisés dans le pourcentage des demandes globales de mutation, ce qui expliquerait d'autant mieux les 22 % de baisse dans un sens et les 6% de hausse dans le sens inverse, mais sur le sujet, l'entourage de la ministre n'a pas su me donner de réponse.

Or, depuis la rentrée, ce sont un millier de ces contractuels qui se voient pour le moment privés de poste dans l'Académie de Créteil, le plus souvent au profit d'enseignants titulaires débutants. Ces derniers, recrutés en nombre depuis 2012, voient souvent le passage par les établissements prioritaires comme le plus sûr et rapide moyen d'obtenir le poste réellement souhaité, au bout de 5 ans. « L’appétence des enseignants à aller enseigner dans les endroits considérés comme les plus difficiles » dont parle la ministre reste, à n'en pas douter et sauf exception, cantonnée aux professeurs en début de carrière et certainement pas aux plus aguerris. Les avantages, réels mais encore très modestes, consentis depuis 2012 permettent au mieux de retenir un temps ces enseignants mais certainement pas d'inverser le cercle vicieux d'un effet tourniquet qui les pousse, à plus ou moins court terme, à fuir ces zones où il est toujours plus difficile d'enseigner qu'ailleurs.

 

« Lire, écrire, compter...et penser  » : la nouvelle devise martelée par Najat Vallaud belkacem lors de son impeccable conférence de presse ne s'applique pas finalement qu'aux élèves, elle s'avère aussi utile à toute personne qui tente de déconstruire la belle communication du ministère et éclairer les zones d'ombre qu'elle renferme. «  L'immense victoire » devra donc attendre au moins une année de plus pour être inscriteou pas, dans le grand roman de l'éducation nationale.



 

 

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