Comment Val et Malka ont amené au casse-pipe l’équipe de Charlie Hebdo (épisode II).

En échange de l’utilisation exclusive de la marque « Charlie Hebdo », Val et ses soutiens promirent – à Cavanna et au reste de l’équipe – la création d’une société de journalistes (à l’exemple de celle du Canard Enchaîné). Mais les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent, c’est bien connu.

épisode précédent lien: https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/011017/comment-val-et-malka-ont-amene-au-casse-pipe-l-equipe-de-charlie-hebdo

Comment Val et Malka ont amené  au 'casse-pipe' l’équipe de Charlie-Hebdo  (épisode II)

« (…) Les gens d’aujourd’hui n’appliquent pas les principes d’une façon aussi scrupuleuse et ne se piquent pas d’une fidélité aussi absolue à un critérium quelconque. Ils vivent sur un mélange de critériums divers, ce qui n’est pas une condition favorable à la formation de solides convictions morales ; mais ce qui est assez commode pour des gens dont les opinions morales n’ont qu’un léger fondement, puisqu’elle met à leur disposition une plus grande somme d’arguments pour défendre leurs opinions du moment ». (John Stuart Mill)

II - Spoliation de la marque « Charlie Hebdo » et autres manipulations

Maître Malka quitta le cabinet Dartevelle début 1999 pour s’installer à son propre compte en amenant avec lui, comme client, Charlie-Hebdo. En effet, le 09 janvier 1999, Maître Dartevelle reçut un courrier de Richard Malka lui annonçant sa démission. Dans la foulée lui parvint une lettre émanant de Philippe Val demandant le transfert de l’intégralité des dossiers de Charlie-Hebdo et de son personnel à maître Malka.

Pour pouvoir relancer le célèbre journal satirique, il y avait un préalable indispensable : récupérer la « marque Charlie-Hebdo ». Qu’à cela ne tienne : Cavanna devrait pouvoir revendiquer cette marque : il était membre du binôme fondateur de Charlie-Hebdo comme de ses aînés Hara Kiri et Charlie Mensuel. Ça, c’était du ressort de l’avocat Richard Malka : il mit aussitôt en branle une procédure qui amena les collaborateurs historiques du premier Charlie-Hebdo à attester abusivement que le titre appartenait à François Cavanna.

Un jugement intervint sur cette base et donna la propriété du titre à ce dernier. 1992, le professeur Choron perdit en première instance.1996, il perdit encore en appel. Cavanna se vit attribuer la marque Charlie-Hebdo.

Pendant ce temps, nos larrons ourdissaient leur piège. Ils obtinrent de Cavanna l’exclusivité de l’usage de l’appellation Charlie-Hebdo.

Après la mort du premier Charlie- Hebdo en décembre 1981, contrairement à ses ex- collaborateurs, Cavanna n’avait pas retrouvé de travail ; il avait connu une très longue traversée du désert : 10 ans. Quand Val, Malka, Cabu et Wolinski lui proposèrent de ressusciter Charlie-Hebdo, il accepta avec joie : c’était la fin de la « galère » et le retour au bercail de tous ses camarades.

En échange de l’utilisation exclusive de la marque « Charlie Hebdo », Val et ses soutiens (dont Cabu et Bernard Maris) promirent – à Cavanna et au reste de l’équipe – la création d’une société de journalistes (à l’exemple de celle du Canard Enchaîné). Mais les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent, c’est bien connu.

Impuissants, tous apprirent plus tard la création d’une société d’exploitation (Kalachnikov) et la captation de toutes ses parts par Val, Cabu et leurs acolytes : exit donc la société de journalistes.

Ce n’est pas tout. Une Société Civile Immobilière, La Rédac (la Rédac pour endormir la vigilance de ceux qui aspiraient à la création d’une société de journalistes) était créée. Val, Cabu en détenaient chacun 672 parts, Bernard Maris 224, et Portheault 112 parts. (Source : « Mohicans », Denis Robert page 171 ainsi que les statuts de Charlie-Hebdo et le compte rendu d’assemblées générales de la SCI La Rédac)

Avec la caution de Charlie-Hebdo, nos larrons obtinrent, auprès de la Société Générale, un prêt de 3,8 millions de francs nécessaires à l’achat de l’immeuble hébergeant le journal .Les emprunts étaient garantis solidairement et furent remboursés par les loyers substantiels payés par Charlie-Hebdo.

Question. Dans cette transaction, Charlie-Hebdo avait endossé tous les risques, payé grassement toutes les annuités sous forme de loyers pendant 10 ans : pourquoi n’était-ce pas lui le propriétaire de l’immeuble in fine ? En effet, ces mêmes conditions auraient pu permettre au journal satirique d’être propriétaire de ses locaux au terme d’un crédit-bail classique.

Nota : Quand Charlie-Hebdo fut repris par Charb et Riss (entre autres), faute de moyens, il dut déménager car les associés de la SCI, la Rédac, (Val, Cabu, Bernard Maris et Portheault) avaient décidé de vendre l’immeuble - ils tirèrent une plus-value substantielle de cette vente.

III - Vous avez dit liberté d’opinion ?

Selon Hannah Arendt, « la liberté d'opinion est une farce si l'information sur les faits n'est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l'objet du débat ».

1) L’affaire de « la bête qui feuge »

Au début de sa collaboration avec Charlie Hebdo, Philippe Val menait une carrière de chansonnier et partageait l’affiche avec son complice de scène Patrick Font (alias « la bête qui feuge »), non sans succès. Ils faisaient de la publicité à Charlie Hebdo dans leurs spectacles ; le journal satirique leur rendait la politesse dans ses colonnes. Bref tout allait bien.

En juillet 1996, tomba une nouvelle qui allait écorner indirectement l’image de chevalier blanc de la liberté d’expression, Philippe Val.
Son coéquipier Patrick Font, cité dans une affaire de pédophilie, fut jugé et condamné. Lefred-Thouron, collaborateur de Charlie-Hebdo, eut la mauvaise idée de couvrir cet évènement : il proposa, entre autres, un dessin sous le titre « stage au théâtre ce soir chez Patrick Font ». Ce dessin représentait un adolescent, essayant de se défaire de l’étreinte du chansonnier, criant « ciel, mes parents ! ».

Philippe Val – qui semblait « survolté dès que le nom de Patrick Font apparaissait : Il craignait d’être inquiété par la justice et associé au scandale », multipliait les « déclarations pour se dédouaner de tout lien avec son compère » et exigea le retrait du dessin de Lefred-Thouron.
Dans le courrier des lecteurs, Charlie–Hebdo du 27 mai 1999, Patrick Font déclarait « avoir trompé l’amitié et la confiance de Philippe Val » (…) qui « ignorait tout de ma vie privée ».

Pourtant, en mai 2001, dans un mensuel lancé par Karl Zéro (interview, « vrai papier journal », Marc Bihan) Patrick Font revint sur ses « confessions ».

Denis Robert atteste (page 156, les mohicans) : « selon plusieurs collaborateurs de  Charlie-Hebdo , ce courrier, signé Font, aurait été inspiré par Val lui-même et  Charlie Hebdo  aurait assuré financièrement la défense de Patrick Font ». Du reste, ce dernier le confirma dans Télérama du 30 mai 2009, (cf. Emmanuelle Anizon, « Philippe Val et le malentendu ») : « Charlie a payé l’avocat » affirmait Patrick Font. Pendant ce temps, Val expliquait à la presse « je sais très peu de choses sur lui ».

Question : Si vraiment la comptabilité du journal Charlie-Hebdo révèle cette dépense, il est légitime de se demander à quel titre l’hebdomadaire fut amené à régler les frais d’avocat de Patrick Font ?

Tignous et Charb insistèrent auprès de Lefred-Thouron pour qu’il abandonnât sa rubrique. Ce dernier confia : «C’est la méthode Val : envoyer ses lieutenants exécuter les basses besognes : je me suis senti trahi par ceux qui m’avaient tout appris » (source, les mohicans, Denis Robert, page 153, 154 et 155).

Val insista ; Lefred-Thouron s’entêta puis démissionna.

Conclusion : Dans Charlie-Hebdo, époque Val, la liberté d’expression n’était plus qu’un slogan vide de sens dont Philippe Val usait et abusait. Les désaccords à l’intérieur de la rédaction - qui amenèrent certains journalistes à démissionner - et l’affaire Siné levèrent définitivement le doute sur cette imposture.

2) Les désaccords internes de Charlie-Hebdo

Témoignage de Cyran,  « Le recentrage de Val et de Cabu autour de la gauche plurielle et du parti socialiste » - tant qu’il en a eu besoin, Val se disait en effet de gauche, avant son inflexion sarkozyste- le « militantisme sans nuance de Val en faveur d’Israël » (minute 11 :58, lien https://www.youtube.com/watch?v=WkE9l4Rq-qs:) (Voir également, minute 4 :28 , lien : https://www.youtube.com/watch?v=eKdLPOiZgt8) et « leur alignement pro-guerre dans les conflits en Irak et au Kosovo » sont autant de sujets à même de susciter « l’incompatibilité idéologique » qui aboutit à l’éviction ou la démission de nombreux collaborateurs : Anne Kerloc’h, François Camé, Mona Chollet, Philippe Gorcuff, Michel Boujut, P.Y Marteau-Saladin, Olivier Cyran. Ce dernier atteste que Mona Chollet fut la première employée de Charlie-Hebdo virée pour délit d’opinion. Siné en fut manifestement la dernière victime.

« Dans les éditos de Val » écrit Denis Robert, page 161, « G.W.Bush et Ariel Sharon deviennent des défenseurs de la démocratie et ceux qui les critiquent des complices du terrorisme, voire des antisémites. Accusation dont Val use et abuse sans gêne ». (Voir vidéo ci-jointe à partie de la minute 16 :25, lien https://www.youtube.com/watch?v=WkE9l4Rq-qs )

Dans un article publié le 8 septembre 2008 - au moment de l’éviction de Siné - Mathias Raymond, sur le site Acrimed, écrit : « sur les principales questions internationales, Charlie-Hebdo reproduit peu à peu les positions dominantes ». Cabu, que nous avions connu antimilitariste et « contre toutes les guerres » durant les années 70, soutenait avec ses camarades (à l’exception de Siné et de Charb) les interventions militaires occidentales ; Riss, dans le numéro 361 de Charlie-Hebdo « cloua au pilori » les pacifistes qu’il qualifiait de collabos ; en outre, Val conduisit - dans le cadre du référendum du traité constitutionnel - « une campagne véhémente et caricaturale contre les partisans du ‘non’ ».

Manifestement Charlie Hebdo, époque Val, n’était plus « le journal de gauche critique, mais pas gauchiste, le porte-voix des combats contre la société de consommation, pour l'écologie, le féminisme, l'antimilitarisme et la contre-culture » selon la définition de Cavanna.

Charb - qui attendait de succéder à Val - pour tenter de « dédouaner » l’équipe de Charlie-Hebdo, se désolidarisa publiquement de Val https://www.youtube.com/watch?v=M8j43QIxLAw : « Val est tellement atypique dans Charlie Hebdo : c’est lui le directeur mais c’est lui qui ressemble le moins au journal (…) je considère son passage au MEDEF comme une compromission (…) il serait allé au MEDEF, monté sur la table, et montré sa bite cela aurait eu du panache : ça c’est l’esprit Choron ».

À l’exception de Cavanna, de Willem et de Siné, l’hebdomadaire satirique était devenu un aréopage de béni oui-oui, squatteurs de la colonie de vacances pour « éternels sales gosses, bêtes et méchants » créée par Cavanna et Choron. Le témoignage de Siné sur les historiques de Charlie Hebdo est sans concessions https://www.youtube.com/watch?v=ExMD4cya5r4

épisode suivant , lien :https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/021017/comment-val-et-malka-ont-amene-au-casse-pipe-l-equipe-de-charlie-hebdo-episode-iii

La démarche de l’auteur est citoyenne .Vous aimez cette article ? Partagez-le sur les réseaux.  

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.