Du soi-disant piège grossier (Deuxième partie)

M. Joffrin , dans son éditorial « Piège grossier », avait aussi déclaré, à l'appui de sa démonstration quant au soi-disant communautarisme : « Les républicains qui se sont mobilisés en faveur du capitaine Dreyfus n’ont pas seulement défendu un juif. Ils ont défendu un homme parce qu’il était homme ».

Du soi-disant piège grossier (Deuxième partie)

« Ce qui te contrarie toi-même, ne le fais pas à ton prochain, voilà toute la Loi, le reste n’est que commentaires ». (Source : Talmud, sabbat ,31)

Dans son éditorial, sous le titre « Piège grossier » http://www.liberation.fr/france/2016/04/03/piege-grossier_1443734 M. Joffrin déclara : « Les républicains qui se sont mobilisés en faveur du capitaine Dreyfus n’ont pas seulement défendu un juif. Ils ont défendu un homme parce qu’il était homme ».

C’est faux. C’est là un grimage inutile de notre histoire .Un de plus.

En réalité, la motion en faveur d’une révision de l’affaire Dreyfus – dans une chambre à majorité républicaine - fut rejetée (en mai 1900) par 425 voix contre 60. Déjà, en1899, Emile Zola en était arrivé à crier son désespoir, (lettre du 16 fév.1899, de Zola à Joseph Reinach) : « Comment une grande nation va-t-elle vivre devant tous les peuples avec ce forfait avoué, étalé au plein soleil ? » ; même s’il se reprit et ajouta (lettre du 07 jan.1900, de Zola à Paul Billet) :« des fous peuvent seuls la vouloir haineuse (la France), la retranchant du monde entier derrière ses frontières ».

Canalisée, contenue, compressée, enfouie, la vérité finit toujours par suinter puis sourdre au grand jour. À part boursoufler l’ego de maître Balandard et M. Jourdain, à quoi riment les propos de M. Joffrin ? L’Allemagne - qui a reconnu son passé nazi- n’a plus à battre sa coulpe : elle regarde son avenir avec confiance et a même tissé d’excellentes et fructueuses relations avec Israël.

De l’affaire Dreyfus.

C’est Bernard Lazare et la famille Dreyfus qui médiatisèrent le cas Dreyfus. Plus tard, il devint l’affaire de beaucoup ; Emile Zola lui prêta sa renommée ; Clémenceau mit à son service son journal (l’Aurore).

Manier les hommes nécessite des symboles. Le symbole Dreyfus tomba bien à propos, et ce pour les deux parties en compétition. Dans cette affaire, la République défendait d’abord la République (sans minimiser les efforts méritoires des Dreyfusards). En 1887, alors que la bataille de mots faisait rage, conscient de l’instrumentation du cas Dreyfus dans une partition politique, Jean Jaurès déclara qu’il n’y avait là « qu’un conflit entre deux groupes bourgeois, les opportunistes et les cléricaux » (Source : Wilhelm Herzog, « Der Kampf einer Republik », p. 212)

Nous étions à une époque de mutations politique, militaire et sociale. Une lutte acharnée opposait deux intransigeances : l’Eglise et la République. Clemenceau la résuma ainsi, (Source : « la croisade » dans l’iniquité, 1899, p. 152) : « L’Espagne agonise sous le joug de l’Eglise romaine. L’Italie succombe .Elle n’a retrouvé la vie qu’en se libérant du Pape, refoulé dans le Vatican. Restent l’Autriche en proie aux suprêmes convulsions, et la France de la Révolution contre qui toute l’armée papale, à l’heure présente, déploie ses bataillons. »

L’urgence était de faire taire et rentrer dans les rangs l’armée dont les officiers, en majorité fils de « grandes familles », formés dans les « Jesuitières » - selon le qualificatif de l’époque – renâclaient face au travail de sape de certains républicains contre l’Eglise catholique apostolique et romaine.

Un « lien de caste » unissait les officiers en un véritable bastion réactionnaire anti républicain et contre toutes les influences démocratiques. « À tort ou à raison, la démocratie voit dans le soldat son plus dangereux rival » constate Bernanos (Source : « la grande peur des bien-pensants », p.413). Denis W.Brogan (« Source : The Development of modern France », I, note p.382) fait remarquer que « des cinq officiers élevés au maréchalat, à l’issue de la première guerre mondiale, quatre étaient (…) de mauvais républicains : Foch, Pétain, Lyautey, et Fayolle .Le cinquième, Joffre, était sinon clérical du moins un ami des cléricaux ».

Jean Jaurès (Source : « l’Armée nouvelle », p 438 ) souligne « (…) c’est pour couvrir un crime militaire (…) que tout l’état-major(…) impérieux , se dressait comme une puissance supérieure aux autres puissances , prétendait se soustraire aux règles communes de la justice et au droit commun de la preuve (…) menaçait le jury de toutes les catastrophes et de la ruine même de la patrie s’il osait dire la vérité ou seulement la voir , (…) ».

Les officiers républicains n’étaient pas nombreux. Le Ministre de la Guerre, Mercier, était l’un d’entre eux (certains prétendaient qu’il était franc-maçon). Mouton noir des militaires, cet officier était, en 1894, en butte à une campagne de déstabilisation ; sa carrière, sa place de Ministre de la Guerre, étaient en danger ; sa chute aurait entraîné celle du gouvernement. L’affaire Dreyfus, qu’il impulsa, lui servit en quelque sorte de paratonnerre.

Plus souple, plus habile que son prédécesseur, le pape Léon XIII, dès son avènement au trône pontifical, en 1878, mit en branle une dynamique d’infiltration douce du régime républicain. Par ailleurs, ne croyant plus le retour de la monarchie possible, il appelait de ses vœux une mutation des royalistes et des conservateurs en une opposition constructive, à l’image des « Tories » britanniques. Aussi - en 1884- promulgua-t-il, à l’adresse des Français, l’encyclique « Nobilissima gallorum gens » dans laquelle il invitait les catholiques à faire de « l’entrisme » républicain : défendre les droits de l’Eglise, certes, mais avec doigté, retenue et respect envers le gouvernement en place.

Les élections de 1889 montrèrent que les républicains et l’opposition étaient au coude à coude : l’heure obligeait à la prudence et à la modération.

Du reste, Freycinet - chef du gouvernement- fit le même constat et appela de ses vœux « une politique large et tolérante ». Les catholiques saisirent la balle au bond : Jacques Piou créa le groupe « des droites indépendantes » à l’assemblée ; le cardinal de la Vigerie souffla à l’oreille du pape la politique dite de Ralliement prônant un rapprochement entre l’Eglise et la République.

À la tolérance prêchée par Freycinet, les chansonniers répondirent en chœur : « comme celle des maisons ! ». À la conciliation de Mgr de la Vigerie, la presse de droite fulmina avec Cassagnac : « le cardinal invite à baiser les pieds des bourreaux ». Les radicaux, eux, estimaient que, de toute façon, il n’y avait rien à attendre de l’Eglise et demandaient la fermeture de l’ambassade de France au Vatican.

Léon XIII décida alors une pose dans la politique dite de Ralliement et entreprit de mener l’offensive sur le front du social : ce fut le rôle de l’Encyclique «Rerum novarum » (inspirée par les résultats de recherches menées par l’Université catholique de Fribourg sur le problème ouvrier né de la Révolution Industrielle).

Mal lui en prit ! L’Eglise faisait déjà trop d’ombre à la République. Cette intrusion dans la classe ouvrière lui attira, aussitôt, sous un prétexte ou un autre, les foudres conjuguées du gouvernement et des républicains en général.

La situation s’envenima .L’épiscopat français - oubliant la « retenue » préconisée par Léon XIII - en proie à la colère, déclara : « (…) le Gouvernement de la République a été la personnification d’une doctrine et d’un programme en opposition avec la foi catholique ». Cette tirade incendia les esprits dans les rangs de la gauche : on réclama la séparation du Pouvoir Spirituel et du Pouvoir Temporel (traduit depuis par « séparation de l’Eglise et de l’Etat » d’abord, puis, finalement, par Laïcité).

Les esprits s’échauffèrent davantage : les curés transformaient les messes en meetings politiques, les cadres de l’Eglise hantaient les réunions ouvrières, multipliaient les synodes et les déplacements illégaux à travers la France, le tout en violation flagrante des articles organiques du Concordat de l’an X et donc du Code Pénal de l’époque.

Nota : ces articles organiques - imposés, par Napoléon 1er, au Pape Pie VII, après une longue période de prison à Savone – avaient été intégrés au Code Pénal.

Léon XIII vit ses efforts réduits à néant : l’initiative des cardinaux français ruinait ses plans et, en plus, menaçait de priver l’Eglise de France des subsides que l'Etat lui versait dans le cadre du dit Concordat.

Les Droites, catholiques et royalistes, faisaient feu de tout bois .Elles attaquèrent la République au défaut de sa cuirasse : l’affairisme et la corruption. C’est ainsi que l’actualité ramena sur la scène nationale la judéophobie - un outil millénaire de propagande- qu’elle réinstalla dans le long cours.

Comme un dentier, la France « chaussait » le mot juif au réveil et le déposait le soir dans un verre sur son chevet (le mot « musulman », ces dernières années, eut droit aux mêmes honneurs).

L’antijudaïsme était sous l’éteignoir depuis la Convention, en 1792. Les scandales perlés du 19ième siècle finissant le ravivèrent. À celui de l’affaire de Panama (qui avait compromis des républicains juifs de premier plan tels que Herz, le baron de Reinach, Arton) s’ajouta, en 1882, celui du krach de la banque catholique « Union Générale » qui jeta l’opprobre sur la banque Rothschild soupçonnée d’avoir provoqué une faillite fatale aux « bourses catholiques ».

De plus, selon Hannah Arendt (Source : l’origine du totalitarisme, de l’antisémitisme p. 174), les Rothschild – qui avaient le monopole des finances publiques jusqu’à l’avènement de la troisième République - après 1871 « adoptèrent une politique sans précédent : ils prirent ouvertement parti pour la Monarchie et contre la République ».

Les juifs perdaient peu à peu leurs protecteurs dans toute l’Europe continentale (Napoléon III, les Habsbourg et toutes les cours européennes qu’ils avaient servis).

L’antijudaïsme, selon la définition de Hannah Arrhent, vise la religion juive, contrairement à l’antisémitisme qui, lui, focalise sur la prétendue « race » juive. Ce dernier entreprenait, déjà à cette époque, de semer en Europe les germes de la haine : la solution finale en fut sa moisson.

L’amalgame « scandales financiers – antijudaïsme – antisémitisme – politique », œuvre de Drumont, enflamma les esprits pour le plus grand bonheur des oppositions de droite. Dès lors, pour ces derniers, les précautions oratoires devenaient superflues : « la République est manœuvrée par des juifs et ce, au profit de l’étranger ».

La digue s’était rompue : psychologiquement parlant, l’antisémitisme « dégrafa la ceinture » pour se donner de l’aisance : il se répandit.

C’est à cette époque que parurent les premières caricatures (là aussi, il fallut des caricatures, pour affoler l’opinion). Les desseins de Caran d’Ache et de Forain - immortalisés, plus tard, par les rééditions hitlériennes - fixèrent ce qui se voulait être « l’archétype » du juif : « corrupteur doté d’un nez crochu, de lèvres épaisses, de favoris crépus et d’un pardessus à col d’astrakan ».

Pendant que les Jésuites travaillaient l’aristocratie et l’état-major, les assomptionnistes (en particulier par le biais de leur journal « La Croix ») s’occupaient de la bourgeoisie et des milieux populaires.

La jonction internationale des fronts antisémites devint effective quand la gazette italienne « Civiltà Cattolica » invita, le 5 février 1898, à exclure les juifs de la nation, partout où ils pouvaient se trouver en Europe ; elle insinua que si l’Angleterre avait pris l’Egypte aux Français, c’était la faute des juifs. Les hommes politiques des droites, découvrant là un biais par lequel ils pouvaient donner libre cours à leur antisémitisme sous le couvert de l’anglophobie ambiante (résultat délétère de la crise de Fachoda), sautèrent sur l’aubaine : liant impérialisme et antisémitisme, ils déclarèrent en chœur que « les juifs étaient les agents de l’Angleterre ».

Paul Déroulède (antidreyfusard, fondateur de la Ligue des Patriotes et fervent partisan du coup d’état contre la République) prononça-t-il son bon mot « la Politique, c’est comme l’andouillette, ça sent la merde, mais juste un peu » à ce moment ? Je l’ignore. L’honnêteté oblige à reconnaître que l’homme était lucide, somme toute.

Bref, les républicains étaient aux abois. Ils contre-attaquèrent sur le terrain où leurs adversaires les avaient acculés. L’affaire Dreyfus tomba bien : elle donna du « grain à moudre » à la confrontation des désormais adversaires irréductibles. En monopolisant les attentions, elle avait fini par desserrer l’étreinte autour de la gorge de la majorité : les Français se rassemblèrent, comme contraints, selon leurs affinités politiques.

L’intervention du pape Léon XIII, en 1899, (Source : Edouard Lecanuet « l’Eglise de France sous la 3ième République », p.188) agit comme une soupape sur la bulle en expansion constante de l’antisémitisme mondial. La période - la « fenêtre de tir », comme on dit à la NASA – de l’utilisation du catholicisme comme caution morale de l’antisémitisme fut, ainsi, fermée. Un pan entier de l’ « armée » antidreyfusarde déposa les armes.

Par ailleurs, la menace (américaine) de boycott de l’exposition universelle de 1900 contraignit le gouvernement à baisser le rideau sur la tragédie Dreyfus. Le même parlement qui, un an auparavant, avait rejeté la révision du cas Dreyfus à l’unanimité, refusa, cette fois-là, à la majorité des deux tiers, la confiance à un gouvernement antidreyfusard. C’est ce qui amena au pouvoir, en juillet 1899, le Cabinet Waldeck-Rousseau. Le Président Emile Loubet, au pas de charge, gracia, alors, Dreyfus afin de désengluer l’Etat de l’affaire Dreyfus devenue un « bâton merdeux ».
Ce que le courage de Zola, la verve de Clémenceau, l’anticléricalisme et l’abnégation des dreyfusards n’avaient pas réussi à obtenir en cinq ans, la peur salutaire du boycott l’imposa d’un coup, un seul.

Dreyfus, on le comprend, accepta la grâce. La communauté juive aussi : elle trouvait que décidément les choses devenaient trop dangereuses pour elle. En effet, en Algérie, dès 1898, la haine antisémite du lobby « coloniste » - sous la houlette de Max Régis, maire d’Alger, et Emile Morinaud, futur maire de Constantine et propriétaire du journal « l’anti-juif » – se déchaina. Dans l’Algérois le parti « anti-juif » compta rapidement 5 élus – dont Drumont, adulé. Les émeutes débutèrent à Oran et atteignirent rapidement Alger et Constantine. La fièvre « antijuive » surchauffa les esprits à l’excès : on compta de nombreuses personnes molestées, des biens saccagés, on déplora même des morts dans l’Algérois.

Nota : Comme un contre-feu, les «émeutes indigènes de Marguerite» (du nom d’un village de l’Algérois) mirent fin à l’embrasement : ils forcèrent les colons et les médias à se tourner vers d’autres urgences : la curée contre les juifs cessa. Cependant, la haine du juif n’abdiqua pas : elle se reporta sur la revendication de l’abolition de la loi Crémieux.

Bouter les juifs hors de la Nationalité française était devenu une obsession .Aussi, quand le régime de Vichy abrogea cette loi, une nouvelle curée antisémite démarra tout naturellement. L’arrivée des Américains à Alger mit, cependant, fin à ces exactions.

En métropole, comme on ne pouvait plus compter sur la République ni sur l’Eglise pour entretenir le foyer, le soufflet de l’antisémitisme tomba. À l’Assemblée Nationale, nos députés ne s’invitaient plus – par témoins interposés – à venir sur le pré régler le différend du jour ; ils se saluaient, d’un bord à l’autre, de l’hémicycle. Les socialistes même furent invités au gouvernement : Millerand devint ainsi ministre titulaire du portefeuille clé : l’Economie.

Nota : Il faut dire, qu’en 1903 - après 32 ans de République- non seulement le programme républicain de 1869 n’était pas encore réalisé ; mais il était regardé comme subversif. Aussi, parmi les leaders républicains, beaucoup repoussaient ce que leurs prédécesseurs avaient réclamé. Pour participer aux affaires, il fallut aux socialistes prendre part dans le « jeu de la politique politicienne » : Bourgeois et Millerand votèrent le budget des cultes et le maintien du Concordat, Henri Brisson s’abstint ; mais cela n’empêcha aucunement les socialistes fraîchement élus de clamer, dans le même temps, « brisons la puissance de l’Eglise politicienne et enseignante !».

Amer , Fernand Labori , avocat , (Source : « Le mal politique et les partis », La Grande Revue ,4ième trimestre 1901) constata « Du moment qu’à Rennes[ 2ième procès Dreyfus] toutes les violations de la loi étaient subies, tous les crimes couverts, du moment qu’au nom de l’accusé on plaida le doute, du moment que le condamné se désistait de son recours en révision pour obtenir sa grâce, l’affaire Dreyfus dans ce qu’elle avait de grand, de général, d’humain, était définitivement close.». Zola, depuis son exil londonien, s’indigna (Lettre de Zola à maître Labori, datée du 13 sept.1899) : « Je suis d’ailleurs de plus en plus convaincu que la lutte est finie, ils vont salement gracier et amnistier les honnêtes gens et les bandits en tas ».

En effet, c’est ce qui se produisit : le succès de l’Exposition assuré, dès mai 1900, on se lança dans des apaisements tactiques dont les dreyfusards furent les dupes.

Quoi qu’il en soit, en 1906, la séparation de l’Eglise et de l’Etat devenait effective et l’Armée derechef muette. En outre, l’Etat-major privé du service des renseignements (versé sous l’autorité du pouvoir civil) ne pouvait plus faire chanter le gouvernement. La République avait enfin terrassé ses rivaux, les tenants du sabre et du goupillon. La défaite de l’Eglise permit la mise en place du point essentiel du programme républicain de 1869 : la séparation du pouvoir (spirituel) de L’Eglise du pouvoir (temporel) de l’Etat.

Nota : « La grande erreur des hommes politiques catholiques fut d’imaginer que, pour leur politique européenne, ils pourraient utiliser l’armée française, simplement parce qu’elle semblait antirépublicaine ». (Source : Hannah Arendt, « sur l’antisémitisme », les origines du totalitarisme, p.181). Le Vatican paya cette erreur de la perte totale de son influence politique en France. Marri, il ne reconnaîtra la loi du 09 décembre 1905, sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat (ou laïcité) qu’en 1920.

Fin de l’affaire. En juillet 1906, la Cour de Cassation prononça l’acquittement qui absolvait l’accusé. Notons que cette décision - illégale aux vues du code des Procédures - n’entrait (et n’entre toujours pas) dans les compétences d’une Cour de Cassation. En effet, il revenait à cette dernière de renvoyer l’accusé devant une nouvelle instance et donc d’ouvrir de nouveaux débats.

La nécessité de clore cette affaire au plus tôt, força à sacrifier sur l’hôtel de la raison d’état - encore une fois, dans la même affaire - le Principe du Contradictoire (un des 3 piliers de la justice). En effet, lors de la première instance, (1894), les écrits, qui avaient permis la condamnation de l’accusé (autant de faux, comme la suite de l’affaire le montra) avaient été cachés à la défense et n’avaient donc pas fait l’objet de débats contradictoires.

Aucun des coupables n’a été puni. Esterhazy – protégé par le généralissime de la place de Paris et partant par l’état-major - s’était même permis l’audace de faire chanter le président de la République avant de s’enfuir en Angleterre. (Je vous renvoie à l’excellent travail de Henri Guillemin, lien: https://www.youtube.com/watch?v=7lMIDoHXGn8 ).

Aussi, l’affirmation, de M. Joffrin, selon laquelle « Les républicains qui se sont mobilisés en faveur du capitaine Dreyfus n’ont pas seulement défendu un juif. Ils ont défendu un homme parce qu’il était homme » est pour le moins spécieuse (les dreyfusards étaient certes des républicains, mais très minoritaires).

Non, M. Joffrin, dans cette affaire, la République a défendu la République, l’Armée la caste qu’elle était devenue et les dreyfusards (ultra minoritaires) Dreyfus.

Si l’Eglise avait beaucoup perdu dans ce déchaînement de passion, le judaïsme français, lui, frôla la catastrophe.
En effet, c’est à cette époque que, comme par osmose, l’antisémitisme européen diffusa peu à peu en France pour atteindre les sommets des années 30 et 40 - sans jamais atteindre l’équimolarité avec l’Allemagne, toutefois.

On a observé, en France, le même phénomène d’osmose, mais dans le sens inverse, avec le racisme anti maghrébins post-guerre d’Algérie. Il muta au fur et à mesure des besoins du moment puis enfourcha le cheval de bataille « Islam essentialisé », en 1979, dans le sillage de la Révolution iranienne et les affaires Eurodif /Walid Gorgi, s’agrégea à la doctrine Carter ( lien :https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/281216/moyen-orient-genese-du-chaos-et-si-y-regardait-de-plus-pres ) , à la croisade de G.W. Bush ensuite , puis glissa doucettement vers l’islamophobie avant de contaminer l’Europe en une trentaine d’années.

Il avait fallu établir de faux documents pour exploiter l’antisémitisme ambiant et faire de Dreyfus le symbole qu’il fut. Les lobbies laïcistes contemporains ,pour exploiter, au bénéfice de leurs intérêts particularistes, la phobie des musulmans, imposèrent dans le débat public des arguments puisés dans un décret de 1792- pourtant abrogé dès 1793 – et ce , afin de flouer la Constitution et la loi du 09 décembre 1905, socle fondamental de la laïcité ( lien : https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/011016/lettre-ouverte-m-le-president-de-la-republique ) .

Dans les deux cas, la loi fut bafouée.

Le « musulman errant » d’aujourd’hui doit pouvoir remplacer le « le juif errant » d’hier : c’est le pari que font nos Finkielkraut, Zemmour, Bernard Henri Lévy, Madame Badinter , le CRIF et les autres qui puisent à profusion dans les bréviaires de l’antisémitisme, leur ennemi mortel d’hier.

Le fait que des juifs veuillent se débarrasser du fardeau « ségrégation- mépris gratuit», qu’on leur a imposé deux mille ans durant, est légitime. Mais que des juifs (mieux placés que quiconque pour en juger l’injustice) contribuent à arrimer le dit fardeau, dont ils se délestent, sur le dos de la minorité la plus vulnérable du pays est en soi révoltant : (Lien: https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/130916/quelle-hecatombe-si-le-ridicule-tuait)c’est à désespérer de l’être humain ! 

Comme Rieux, nous savons que « le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais (…) » : à preuve, des apprentis sorciers, oublieux, l’hubris débridé, se croyant immunisés à jamais, s’échinent déjà à le faire muter. Pauvres fous ! Ce faisant, ils crédibilisent, petit à petit, le bréviaire nazi, des « protocoles des sages de Sion », et agrègent sur la tête des leurs, derechef, toute la haine du monde (ce qui arrange bien les affaires du cher Bibi Netanyahou, certes, mais c’est une autre affaire).

Rappelons que les caricatures danoises de Mahomet furent publiées par le supplément culturel du week-end (sous la direction de M. Roze, sioniste notoire) du Jutland Postan. Ce journal, dirigé par l’épouse du premier Ministre d’alors – ce dernier, venait de ravir le pouvoir au Danemark – sortait d’une campagne anti-immigration d’une violence inouïe.

Ironie de l’histoire, ce concours de caricatures avait pour objet, officiellement, de sensibiliser et d’informer les enfants à l’Islam qui ne quittait pas les médias. (Lien : https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/231116/laicisme-maladie-infantile-de-la-laicite ).

M. Joffrin, ne croyez pas que je désespère de vous : vous fûtes un grand journaliste. Je fais le pari que vous vous redresserez bientôt : cette posture ne vous sied aucunement. Les faits tels que vous les avez biaisés, rendent service à plus d’un qui « nous gratte là où ça nous démange » ; du moins quand ils n’exercent pas une forme de chantage à la culpabilité – culpabilité réelle, il faut le dire : on ne prête qu’aux riches ! - rendue possible uniquement par notre autisme, désormais atavique.

Bibliographie :
Jean Jaurès : L’Armée nouvelle.
Hannah Arendt : « sur l’antisémitisme », les origines du totalitarisme.
Bernard Lazare : «Contre l’antisémitisme : histoire d’une polémique ».
Georges Bernanos : «La grande peur des bien-pensants, Edouard Drumont ».
Denis W.Brogan : « The Development of modern France ».
Georges Suarez : «La vie orgueilleuse de Clémenceau ».
Urbain Gohier : «Histoire d’une trahison ».
Georges Charensol : «L’affaire Dreyfus et la 3ième République ».
Jacques Chastenet : «La République des Républicains ».
Henri Guillemin : Cf. vidéo. (Lien: https://www.youtube.com/watch?v=7lMIDoHXGn8 ).

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