Finkielkraut , une boucle de logique (épisode 5)

L’Allemagne a certes été le théâtre de la shoah .Elle fait amende honorable mais, à juste titre, estime que les petits enfants ne doivent pas être tenus pour responsables des crimes de leurs grands-pères .Vue sous cet angle, la shoa n’est plus cet outil formidable au service du sionisme car elle est de facto privée de son atout majeur : le pouvoir de pression morale qui confine au chantage.

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 Finkielkraut dans une boucle de logique (épisode 5)

Afin de bien comprendre, situons les divagations et les transductions ésotériques du sieur Finkielkraut dans le contexte réel.

5-L’Allemagne a toujours était plurielle : comment écrire une histoire commune ?

Bismarck était, avant guerre, un héros du nationalisme allemand ; la seconde guerre mondiale, sans ternir son aura, ancra dans les esprits l’idée selon laquelle le grand homme fut le bâtisseur d’un Reich pluriethnique, précurseur de l’Europe supranationale que déjà commençait à promouvoir Adenauer. Pour cette génération d’historiens, le nazisme n’est pas un produit de l’histoire allemande ; elle se refuse même de poser la question des responsabilités du Reich de Guillaume II dans le déclenchement de la première guerre mondiale - restant fidèle aux convictions qui furent les siennes sous la République de Weimar [3] (source : Ludwig Dehio, Gleichgewicht oder Hegemonie, Krefeld, Scherpe, 1948).

Dès 1949, à la naissance de la République Fédérale d’Allemagne, un accord consensuel prévalut : le nazisme, responsable du malheur de l’Europe, était une perversion du nationalisme allemand. Pour Gerhard Ritter « Le nazisme est une contamination de l’histoire allemande par le totalitarisme européen » (source : Gerhard Ritter « Europa und die deutsche Frage »,1948) ; il prendrait sa source dans la révolution française de 1789, dont la révolution russe d’octobre 1917 était la fille.

La transition se fit d’elle-même : à Ernst Nolte de conclure que « l’extermination de race » était un produit de la peur causée par « l’extermination de classe » léniniste et stalinienne

En 1961, Fritz Fischer apporta la preuve, sans équivoque, de la responsabilité du nationalisme (source : Fritz Fischer, Griff nach der Weltmacht- 1961) dans la quête allemande de la domination mondiale : la majeure partie des élites politiques allemandes avait prôné des objectifs expansionnistes jusqu’en 1918. Ce faisant, Fischer ruina le scénario, en vogue à l’époque, selon lequel le nazisme aurait prospéré sur la dureté du traité de Versailles imposé à l’Allemagne au terme de la guerre 14/18 - le « diktat versaillais de Clémenceau », disait Hitler, frémissant de rancune.

Le livre de Fritz Fischer leva les tabous et libéra les nouvelles générations : la nation allemande était militariste et expansionniste ; les mêmes élites - qui avaient servi Bismarck et Guillaume II- avaient activement concouru à l’entreprise hitlérienne ; la responsabilité allemande dans le déclenchement des deux guerres mondiales et dans l’expansion du nazisme était incontestable.

Selon la thèse de Hans-Ulrich Wehler et Jürgen Kocka [8] (source : H.-U. Wehler, Das deutsche Kaiserreich, Göttingen, V&R, 1973. Jürgen Kocka (dir.), Bourgeoisies européennes, Paris, Belin, 2000.1995) dès le dernier tiers du 19ième fut établi le « pacte des élites » au service d’une politique intérieure autoritaire et d’une politique étrangère agressive qui devint paroxystique durant la période nazi. Notons que Hans-Ulrich Wehler réclamait une histoire de la société allemande conçue comme « une science sociale historique », (donc sans tenir compte des considérations morales) tout en regrettant l'absence d'une histoire de la nationalité allemande, froide dans ses méthodes et sans entraves dans ses recherches.

Pour Hagen Schulze, l'histoire se caractérise par des ruptures de continuités ; il proposait de «dénationaliser l'histoire allemande politique et diplomatique » et de ne plus mesurer sa trajectoire par rapport au seul référentiel centré sur l'Allemagne bismarckienne.

Thomas Nipperdey, pour sa part, revendiquait une « histoire narrative de la vie politique, diplomatique et sociale des mondes allemands ». Il insistait sur «l'évidence que Nation et État national constituent une cohérence particulière», évidence «qui n'a pas besoin d'autre justification». Elle s’expliquait, selon lui, notamment par «la puissance de l'idée de l'État national à travers toutes les générations du siècle» car l'Empire allemand possède une histoire propre, indépendante de la Guerre 14/18 et du nazisme .Il insistait , par ailleurs, sur l'impossibilité de juger ses arrière-grands-pères : selon lui «(…), l'Empire ne pouvait pas se classer en bons ou mauvais : (…) la couleur primaire de l'histoire, c'est le gris, jusqu'à l'infini des nuances».

Le fait que Fritz Fischer ait levé définitivement le voile sur le rôle du nationalisme pan germanique et que l’historicisme prussien ait justifié les crimes de l'impérialisme colonial, déstabilisa la théorie de Thomas Nipperdey : le gris de l'histoire vira carrément au noir.
Mais Thomas Nipperdey n’en démordit pas et souligna que l’impérialisme colonial fut un phénomène européen, non d'une particularité allemande ; il chargea, en outre, les indigènes, « sauvages et cruels » et souligna que « l'impérialisme germano-européen - par ailleurs présenté comme modernisateur – [a] réagi contre une action originale et « primitive » des autochtones en Afrique’’. (Cependant, il omit, au passage, les massacres commis par les Allemands en Chine, en 1900).

Remarque : pour être honnête, la part des Allemands dans le malheur chinois fut minime comparativement à celle des Anglais et des Français, au cours des guerres de l’opium, et plus tard, à celle de l’ensemble des occidentaux au tout début du 20ième siècle. (Lire la lettre de Victor Hugo au capitaine Butler : https://www.monde-diplomatique.fr/2004/10/HUGO/11563).

Bref, avec Thomas Nipperdey, on retrouve le désespérant autisme qui caractérise l’historiographie coloniale française, celle du colonialisme israélien, sans oublier celle de l’Afrique du Sud de l’apartheid. On comprend de ce fait que l’apologiste sioniste Alain Finkielkraut, reconnaissant, ait les yeux de Chimène pour Thomas Nipperdey. Et pour cause ! Il « apporte de l’eau à son moulin ».

Un troisième groupe d’historiens (dont Christian Meier et Joachim Fest) plaidaient pour une approche politique de l’Histoire. Ils tinrent compte des opinions émises dans le cadre de la « Querelle des historiens » et optèrent pour une voie médiane : l’approche morale de l’histoire, la « nécessaire affirmation de la shoa » mais dans la continuité de l’histoire allemande, sans état d’âme.

On a bien remarqué, dans les années 1990, une tendance, dans un secteur de l’opinion, à vouloir tourner la page du passé nazi. Un petit groupe d’historiens s’intitulant « la génération de 1989 » a défendu l’idée d’un retour à la normalité allemande - loin de la culpabilité imposée par les Etats-Unis.

En 1998, Martin Walser demanda même que l’on mette fin aux références constantes à la shoa dans les débats sur l’identité allemande (Die Walser-Bubis-Debatte, Francfort/M, Fischer, 1999).

Les anciens adversaires de la « Querelle des historiens » se sont réconciliés autour du consensus anticommuniste. Cette réconciliation a permis à l’Allemagne réunifiée d’emprunter - depuis Gerhart Schroeder- un chemin médian, entre d’une part la thèse défendue par les partisans de l’instillation de l’exigence morale dans l’Histoire (dont Jürgen Habermas) et d’autre part les tenants d’une approche politique de l’Histoire (dont Christian Meier et Joachim Fest) : la shoa est acceptée une bonne fois pour toutes par l’Allemagne qui reconnaît les fautes de l’époque nazie , fait son mea culpa mais doit aussi regarder vers l’avenir et tisser des relations fructueuses et apaisées, y compris avec ses ex-victimes et avec Israël.

Résultat : plus aucun secteur de la société allemande ne peut éluder une enquête sur son passé.

Vue sous cet angle, la shoa n’est plus cet outil formidable au service du sionisme car elle est de facto privée de son atout majeur : le pouvoir de pression morale qui confine au chantage. Exit donc la justification, au quotidien, du régime sioniste, forçant ainsi ses citoyens , sa diaspora et ses supporteurs internationaux à l’unité autour de lui et, partant, à fermer les yeux sur ses violations du Droit international en Israël comme dans les territoires occupés.

L’Allemagne a certes été le théâtre de la shoah .Elle fait amende honorable mais, à juste titre, estime que les petits enfants ne doivent pas être tenus pour responsables des crimes de leurs grands-pères.

Le chauvinisme sioniste d’Alain Finkielkraut ne saurait l’accepter.

Suite  dans le prochain épisode .https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/121117/finkielkraut-une-boucle-de-logique-episode-6

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