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Billet de blog 28 mars 2022

« Dérive transméditerranéenne : une soixantenaire indigne ». Partie II

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« Dérive transméditerranéenne : une soixantenaire indigne ».                          

                                     1962- 2022                                     Partie II                                                                                                            

L’honnête homme, ainsi éclairé, saurait que chaque obédience de l’islam a son Fiqh et que chaque Fiqh assoit le statut personnel des fidèles de telle région culturelle ou de telle autre. Il sait aussi que, hormis le cas particulier de l’Arabie Saoudite [9], le statut personnel est annexé aux différents codes civils hérités de (ou empruntés à) l’occident. Le Fiqh est caractérisé par un rite [10] : malékite, chafiite, hanbalite, hanafite, chiite duodécimain iranien, chiites alawites, ismaïliens, zaïdites, mais aussi des sectes comme le wahhabisme, et de nombreux rites confrériques (soufis, etc…).

C’est parce que les coutumes et les cultures des uns et des autres sont différentes que les Abou Hanifa, Ibn Abd-El-Malek, Ibn El-Shafii, Ibn Hambel (pour ne citer que les fondateurs des 4 rites sunnites) entreprirent de « normaliser » les différences afin d’atténuer les frictions et d’exalter ce qui rassemble.

On appelle, par commodité, « Sharia » (« la voie », en français) le Fiqh d’une ligne doctrinale donnée, assis sur les coutumes et les cultures régionales : la sharia des Chiites duodécimains n’engage en rien leurs voisins chafiites et encore moins les malékites d’Afrique du Nord. Tout ceci, l’histoire des religions l’atteste, de même que les archives de l’Algérie française.

Rappelons que, dans l’Algérie de papa, l’islam était administré, via le gouvernorat général, par le ministère de l’intérieur français qui gardait ainsi, à portée de la main, « l’opium et le bâton », (Mouloud Mammeri ne me contredirait pas). Mais la laïcité, elle, au grand dam des leaders musulmans, était refusée aux indigènes. Et pour cause ! le lobby colonial n’en voulait à aucun prix car le corollaire immédiat de la promulgation de la loi du 09 décembre 1905 en faveur des musulmans d’Algérie aurait été la fin du code de l’indigénat et la proclamation de facto de l’égalité citoyenne de tous les habitants de l’Algérie et, partant, la fin de l’exploitation sans frein des sujets indigènes.

Au budget du Ministère de l’Intérieur émargeaient les nombreux imams et les « chourrafas ». Ces derniers (chaouchs, caïds, bachagas etc…) étaient donc des collaborateurs de l’administration française et les intermédiaires obligés. Ils officiaient à l’ombre du bouclier colonial et n’oubliaient pas leurs intérêts. Ils exploitaient, eux aussi, leurs coreligionnaires entravés par le code de l’indigénat ; entre autres indélicatesses, leur penchant naturel inclinait au clientélisme, au racket et au détournement, au bénéfice de leurs propriétés, des corvées obligatoires. ‘’Comme les colons, ils font suer le burnous ‘’ soulignait l’humour des indigènes, qui versait, et verse toujours, bien volontiers dans l’autodérision féroce.

Leurs coreligionnaires, qui les haïssaient, surnommaient ces « chourrafas », « beni-oui-oui », tant leur propension à la servilité était grande.

Quant à la représentation caricaturale (ou pas) des personnages du panthéon religieux.

Les archives de l’Algérie française - une puissance musulmane de par ses sujets, qui a usé et abusé de la manipulation du Malékisme à des fins de gouvernance - peuvent nous éclairer sur ce chapitre.   Sans donner dans l’adoration des icones, l’islam malékite, (c’est aussi l’islam de France, aujourd’hui, car il est majoritaire) était déjà familiarisé avec les images d’Épinal - une prise de guerre aussi, dirait Kateb Yacine.  Des dessins représentant Ali et les autres compagnons de Mahomet (mais pas Mahomet lui-même, certes) circulaient partout et enflammaient l’imagination des enfants et des adultes analphabètes (autant dire de la quasi-totalité des adultes d’alors).  Quant au Chiisme, lui, il ne me semble aucunement gêné par les miniatures dorées représentant Mahomet : elles émaillent le Coran chiite (chacun peut le vérifier).

 À l’évidence, ce n’est pas la représentation de Mahomet qui avait choqué et révolté les Musulmans mais les caricatures qui, volontairement insultantes, ne leur ont pas permis de sauver la face devant leurs enfants. Et sauver la face, coûte que coûte, est une constante primordiale des civilisations de la pudeur – lesquelles s’inscrivent, grosso modo, dans un espace allant de la côte atlantique marocaine à la mer de Chine et à la côte est du Japon.

De la grande « affaire de Roubaix » 

« L’affaire de Roubaix ? Une cagade de croisade nationale », me disait mon copain Robert, (qui ne parle pas comme nous :  forcément, il est de Marseille).

Depuis Roubaix, d’aucuns, pleins de morgue et de mauvaise foi, y voient du sectarisme musulman et, toujours outranciers, en appellent aux martyrs de la liberté d’expression : les victimes de Charlie Hebdo et celles du Bataclan.  Il en est même qui ne ratent jamais une occasion d’agonir les porteuses de foulard, mais se découvrent, à la faveur d’une fièvre médiatique, un « féminisme prurigineux ». Ils se lancent alors dans une analyse qui, pour le moins, décoiffe : ils trouvent que les poupées sans visage, c’est le symbole de la femme soumise à son mari, la femme qui doit aller au « turbin conjugal » même quand elle n’en a pas envie. Bref, on nous fabriquerait dans le dos des « Fatma couche-toi là ».

 Mme Marlène Schiappa, qui se présente volontiers comme le parangon des femmes libérées, déclare (ce qui laisse aussi émerveillé que perplexe le vieux mâle que je suis) ne rien interdire, pas même « les plans à trois » (véridique !).

 Mais ce libéralisme vantard s’inscrit en faux contre son auteur : la dame n’a-t-elle pas manqué de peu de lancer une croisade motivée par le certificat de virginité des candidates au mariage traditionnel musulman ? Sa vue n’est-elle pas offensée par la première Karima « enfoulardée » qui passe, et qui - insolence paroxystique de la pucelle- ose jouer, une sucette à l’anis dans la bouche, à la poupée de cire, de son ou de chiffon mais sans visage ? Le Tartuffe nous a fait bien des émules …

 Les poupées sans visage, c’était le lot de toutes les fillettes, (peut-être pas les Borgeaud…)  Du temps de l’Algérie de papa - les petites roumies comme les petites indigènes se les fabriquaient avec des chutes de tissu. Les garçons n’y jouaient pas, sauf peut-être Yves St-Laurent (aux dernières nouvelles, ça lui aurait plutôt bien réussi) ...

Quoi qu’il en soit, représenter Mahomet dans une caricature suggestive, sous un chien sodomite ou une bombe dans le turban [11]), c’était gratuitement insultant, et fut jugé comme tel par toutes les obédiences de l’islam : même par les confréries soufies, pacifiques et tolérantes par ailleurs.

L’Islam dans ses obédiences (aussi variées que celles du Christianisme) est-il en quoi que ce soit concerné par cette nouvelle « menace existentielle » qu’est la poupée de son et de chiffon sans visage ?

Rassurons toutefois Mme Schiappa, les « plans à trois » doivent, bien sûr, exister dans ces régions aussi : pour ce qui est de la « chose », les hommes et les femmes se ressemblent sous toutes les latitudes. Mais dans les familles de ces gens-là, pas une insanité n’est proférée en présence des parents, des grands-parents ni même d’autres adultes. La globalisation aidant, la télévision et internet sont des fenêtres de leur salon familial ouvertes sur l’Occident. Et, sans aller jusqu’aux « plans à trois », même une caricature osée devient un scandale.

Pour le reste, qui sommes-nous pour les juger ? Il n’y a rien de mieux que le respect mutuel.

Définitivement, cette histoire de poupée sans visage n’est qu’une « cagade ». Du reste, ses promoteurs en étaient si peu convaincus qu’ils l’ont polluée aussitôt en injectant dans le « débat » une porteuse de voile intégral, façon burqa, mais « de chez Chanel », qui répondait à leur sollicitation dans un français impeccable et sans accent- pas même celui de la banlieue. Il est impossible donc de vérifier ses origines ni même sa religion ; il est tout à fait légitime, dans ce cas de figure, de soupçonner une provocation doublée d’une mystification. Par ailleurs, personne n’avait fait remarquer à cette femme l’existence d’une loi sécuritaire portant sur le voile intégral et que, ne lui en déplaise, la loi s’impose, par définition, à tous les justiciables : par timidité, sans doute, ou alors, on n’osa pas casser l’ambiance- comme c’est ballot ! Quoi qu’il en soit, cela leur facilita la transition qui permit d’enclencher sur cet ancien Franco-Algérien, devenu Algérien tout court, qui paye les amendes infligées aux récalcitrantes. (À ce propos, n’y a-t-il pas là entrave à l’exécution d’une décision de justice ? Mais que fait la police, bon sang !).

C’est vrai aussi ! si on devait stopper toutes les provocations à peine sont-elles formulées, on passerait son temps à « couper le sifflet » aux médias : cela reviendrait à castrer la démocratie et ce serait tout de suite moins excitant.  Non ! pour que la mayonnaise prenne, et éclabousse tout le monde, il faut que ça vibre, il faut du buzz ».

Je suis néanmoins convaincu que le respect de la loi est « La » solution. Et faire respecter la loi dans le respect de soi et des autres a pour avantage de juguler la colère, l’humiliation et surtout cette envie de tuer qui étreint les cœurs révoltés et qui laisse toujours des traces indélébiles sur le vivre ensemble- quand bien même, résilient, on ne passe pas à l’action. Or, qu’on tourne son regard, sa chope, son tapis de prière vers la Mecque, vers Moscou, vers Washington et même vers Katmandou, la colère est déjà là, boutant le respect mutuel hors de son chemin. (Même Katmandou et ses paradis artificiels ! c’est vous dire combien on est dedans jusqu’au cou !). La colère est aujourd’hui partout et bien partagée. J’aurais voulu que ce fût la pondération, mais ni les uns ni les autres ne m’ont demandé mon avis...

Des enfants perdus de la République

De la solution sociale française, toujours en effervescence, précipite de temps à autre ce soluté corrosif, dont l’histoire a révélé les propriétés néfastes s’exerçant tantôt sur les protestants et les jansénistes, tantôt sur les homosexuels, tantôt sur les juifs, tantôt sur les « indigènes de là-bas » ... « L’Algérie ex-colonie française », est un de ces poisons : sa virulence condamne d’avance nos bâtards culturels, ces greffons musulmans, estimés corps étrangers quoi qu’ils fassent pour s’intégrer.

Le désarroi de ces « bâtards culturels » est d’autant plus grand, quand, à chaque passage dans le pays de leurs ancêtres, ils mesurent combien ils sont différents : la France a fortement déteint sur eux.

Que certains, non résilients, à qui on rabâche sans cesse qu’ils ne sont pas français, finissent par se replier sur une patrie de substitution, la banlieue, sous les cris de « séparatisme », n’ôte rien au fait qu’ils sont français. Et la banlieue - comme « la zone » jadis chantée par Fréhel - c’est la France : jusqu’à preuve du contraire, les péréquations des territoires français relèvent de la responsabilité de l’Etat français et de ses services : on aimerait voir enfin « le maçon au pied du mur » ! La France doit s’occuper de ses enfants, fussent-ils musulmans.

C’est à désespérer de l’être humain ! Malgré l’histoire franco-algérienne, qui, l’espace d’un orage médiatique, déverse des trombes de haine et de « boue », il y a pourtant matière à réconciliation- même pour les plus exigeants. Mais on focalise toujours sur ce qui sépare et jamais sur ce qui unit. « Une malédiction », bien de chez nous ! « Une méchanceté française » [12] aurait dit Camus.

 Les historiens ont fait leur travail et c’est à leur honneur ; tout est sur la table, à portée de main des gens de bonne volonté ; ni les raisons, ni les excès de cette colonisation et de ses guerres n’ont été laissés dans l’ombre. Tout citoyen peut donc se faire une « religion » et, partant, s’extraire de l’emprise délétère des médias – médias qui, comme il a été montré dans les articles précédents (googler « Club Mediapart, édition L’escarbille, Blog de Belab »), sont captifs des lobbies des intérêts particularistes et des hommes et femmes politiques à leur remorque.

Les spasmes de cette colonisation reviennent sans cesse et instillent dans le présent les arguments fallacieux et la mauvaise foi du passé. Bref, ce qui a séparé hier est exhumé des décombres de l’Algérie française, et, à peine épousseté, reprend du service dans la France de 2022. Le fossé, qui séparait les Français (de toutes origines) et les sujets musulmans d’Algérie d’hier, se refait petit à petit aujourd’hui mais entre les Français - avec d’un côté ceux qui revendiquent la francité à leur seul bénéfice et ces Français de première, de deuxième, troisième, quatrième génération, voire de la cinquième (si peu français puisqu’ils sont musulmans, estiment leurs vis-à-vis qui crient au « grand remplacement »). 

Remarque :En dépit de la loi du 09 décembre 1905 ( jamais appliquée en Algérie malgré les demandes pressantes des amis du Manifeste Algérien - tous demandeurs de l’assimilation , toujours promise et jamais votée) dans la République française pourtant laïque,  la ligne de démarcation, infranchissable, qui séparait hier  « le eux du nous » , épousait les contours de l’islam : d’un côté les sujets de la France, mahométans exclusivement, de l’autre les citoyens français, des chrétiens de toutes origines :Français, Espagnols, Italiens, Maltais, Portugais, Belges. Peu importe, si les candidats à la naturalisation ne parlaient pas encore français ; le plus important était de faire nombre devant les musulmans et d’annihiler « la revanche des berceaux ».

L’islam est de nouveau imposé, au détriment de nos enfants, ces bâtards culturels, comme ligne de démarcation, d’un côté il y a « eux » et de l’autre il y a « nous ».

[9] https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/130617/b-4-le-salafisme-wahhabite

[10]https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/270916/de-la-soi-disant-unicite-de-la-sharia-et-du-pseudo-monolithique-islam

[11] https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/011017/comment-val-et-malka-ont-amene-au-casse-pipe-l-equipe-de-charlie-hebdo

[12] Albert Camus , Chroniques Algériennes

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