Sabrina Kassa
Journaliste à Mediapart

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L'Hebdo du Club

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Billet de blog 1 déc. 2016

L’Hebdo du Club: La force de l’ordre ou du (dés)ordre

Pour résister à la vague réactionnaire qui secoue la société, certains croient en la candidature de Mélenchon, d'autres espèrent encore au rassemblement de la gauche. En attendant, l'impunité policière et le déni de justice continuent de fragmenter la société. Synthèse des billets qui ont focalisé l'attention du Club cette semaine.

Sabrina Kassa
Journaliste
Journaliste à Mediapart

Deux grands thèmes ont traversé le Club cette semaine : Mélenchon et la police. Deux thèmes qui ne sont pas liés, mais qui se rejoignent sur un point : ils sont omniprésents (les controverses entre pro et anti-Mélenchon occupent quasiment tous les fils de commentaires !).

Tout d'abord, penchons-nous sur les deux billets d'Olivier Tonneau (enseignant-chercheur à l'université de Cambridge, Royaume-Uni). Le premier, « Après Trump, avant Le Pen: faites votre coming out et soutenez JLM » (de loin le billet le plus lu de la semaine !), est une sorte de kit militant pour soutenir le candidat de la France insoumise. Construit sur un rythme ternaire, il balaye, dans un premier temps, un certain nombre de thèmes portés par Jean-Luc Mélenchon (inégalités, institutions, Poutine, etc.), explicite ensuite les « oui, mais… » qui leur sont habituellement opposés et, pour finir, apporte les arguments utiles pour contrer ces critiques. Sauf sur un point, la politique internationale, qui, avoue l'auteur, lui est « à peu près incompréhensible ». Aussi, « elle ne décidera pas de (s)on vote ».

Le second billet de l'enseignant-chercheur, « Décidément, Mélenchon est incorrigible! » a porté sur le « Va te faire voir ! » de Dany Cohn-Bendit à Mélenchon lors de l’émission de France 2 consacrée à l’analyse du second tour de la primaire de la droite et du centre.

L'échange in extenso :

Daniel Cohn-Bendit : Jean-Luc… Jean-Luc, si tu te présentes, cette primaire, tu peux la gagner.

Jean-Luc Mélenchon : Monsieur Cohn-Bendit, est-ce que vous pouvez m'appeler par mon nom et pas par mon prénom, s'il vous plaît ? Nous ne sommes pas amis, vous le savez, ne jouons pas la comédie.

Daniel Cohn-Bendit : Va te faire voir. […] J’ai pas de question à lui poser. Je ne fais pas du touche-touche comme ça. On s’est toujours tutoyés, s’il n’a pas envie, qu’il aille tutoyer Castro et qu’il me foute la paix.

Jean-Luc Mélenchon : Je ne vous avais rien demandé, monsieur Cohn-Bendit. Gardez votre calme, ça vaudra mieux pour tout le monde.

Daniel Cohn-Bendit : Vous êtes d'un ridicule incroyable, monsieur Mélenchon. Vous vous prenez pour quelqu'un que vous n'êtes pas, monsieur Jean-Luc Mélenchon.

Cet échange a fait le buzz sur les réseaux sociaux et provoqué de nombreux articles, qu'Olivier Tonneau a considérés trop défavorables à Mélenchon. Aussi, dans son billet, il s'est amusé à parodier l'article du Monde en imaginant que c'est Mélenchon qui « interpelle Jean-Christophe Cambadélis avec une familiarité bien déplacée ». Avec cette conclusion : « Hormis la socio-psychologie de Cohn-Bendit, l’autre leçon de l’incident, mais on le savait déjà, c’est que, dans une algarade médiatique, Mélenchon ne peut tout simplement pas gagner. La construction médiatique de son personnage de méchant a si bien réussi qu’on ne se rend même plus compte qu’aucun personnage politique ne reçoit autant d’insultes que celui qui est censé insulter tout le monde.» Ce que de nombreux commentateurs ont approuvé. 

Au-delà de ce que l’on peut penser du tutoiement sur les plateaux télé, cette prise de bec parle du grave délitement du jeu politique à gauche, qui, pour ma part, me fait furieusement penser aux joutes verbales entre le « Front populaire de Judée  » et la « Galilée libre », dans La Vie de Brian (un Monthy Python sorti en 1979, l'année de l'élection de Margaret Thatcher !). Joutes qui, rappelons-le, les détournent du combat contre les Romains.

© gafeurmou

Avec une audience beaucoup plus faible (et très peu d'encouragements dans le fil de commentaires), les Jeunes socialistes se sont exprimés dans une tribune pour exhorter les dirigeants des différentes familles de la gauche à être à la hauteur et à arrêter les « déclarations médiocres, les petits calculs d’arrière-boutique, les trajectoires individuelles, les manœuvres d’appareil qui désespèrent nos électeurs et entachent notre crédibilité déjà affaiblie par trop de renoncements ». « Ce rassemblement, veulent-ils encore croire, est possible si la gauche affirme ses fondamentaux et met l’égalité au cœur de son projet. C'est la seule réponse pour résister à l’offensive raciste et réactionnaire qui secoue la société. »

L’autre grand thème de la semaine porte justement sur le racisme au quotidien et le déni de justice.

Le billet de ma collègue Faïza Zerouala, « Quatre Arabes dans une voiture », a attiré de nombreux lecteurs et provoqué moult commentaires (375 !). Elle y raconte un contrôle policier, près de la place de la République (Paris Xe), un dimanche soir, alors qu’elle sortait d’un restaurant avec quatre amis : « Un écrivain, une actrice, un comédien et moi, journaliste. Nous sommes quatre Arabes. Je ne sais pas pourquoi je le précise mais peut-être que cette donnée a de l’importance pour la suite de l’histoire. » Tutoiement, fouille injustifiée, brutalité symbolique, ma collègue et ses amis ont alors souffert de ce que les « jeunes de banlieue » subissent au quotidien : l’humiliation policière. « Je ne dis rien, je ne sais pas comment ça peut tourner. Ils menacent de nous emmener au commissariat (…) Juste parce qu’ils ont ce pouvoir. »

Les discussions autour de ce billet aurait pu s’enfermer dans la guéguerre entre pro et anti-Mélenchon sur « la police républicaine », mais elles sont allées beaucoup plus loin. De nombreux contributeurs sont venus témoigner de ces rappels à l’ordre racistes et injustes. Non pas en tant qu'Arabes ou Noirs…, mais parce qu'ils sont des citoyens sensibles à ce qui se passe autour d'eux, des parents de métis, des beaux-parents de non-Blancs, ou ont juste des gueules de métèque…

Preuve que les discriminations raciales et l’injustice affectent profondément les victimes, mais aussi les autres, n’en déplaise à ceux qui s'imaginent la société en noir et blanc, composée de Français de souche et d'outsiders, de catholiques et de pas catholiques… Et si un jour, la question de la défiance envers la police (qui provoque, on le sait, un certain malaise dans cette profession) veut être dépassée, il faudra sans aucun doute prendre en compte cette donnée-là : le racisme est un poison qui détruit le pacte social en profondeur.

Autre exemple, pour illustrer ce constat, la tribune signée par une dizaine d’associations et collectifs et plus d’une centaine d’intellectuels, universitaires, chercheurs, militants et syndicalistes, demandant la libération de Youssouf et Bagui Traoré, toujours incarcérés, intitulée « Un intolérable acharnement contre la famille Traoré », qui, hier, a connu un certain écho. 

Les deux frères d’Adama Traoré, mort le 19 juillet lors de son interpellation par des gendarmes, sont accusés de violences et outrages contre des policiers, en marge du conseil municipal de Beaumont-sur-Oise, mi-novembre, au cours duquel devait être discutée la prise en charge des frais de justice de la maire UDI de la commune… pour poursuivre la sœur d'Adama Traoré !

Pour finir cet Hebdo consacré aux forces de l'ordre, le témoignage des parents d’Antonin et Angel Bernanos a donné une autre illustration de la défiance vis-à-vis de la police et de la justice. « Suite à l’affaire de la voiture de police incendiée le 18 mai 2016, quai de Valmy, quatre jeunes ont été arrêtés sur désignation des services de renseignements et sur un témoignage anonyme d’un policier. Accusé sans preuve de tentative d’homicide volontaire et après 6 mois d’une enquête à l’envers qui s’enlise, notre fils Antonin est toujours emprisonné. » 

La lecture du fil de commentaires montre bien que la figure du « casseur » hante toujours les débats sur ce sujet. Mais certains, comme Passepartout, ont bien relevé les risques liés à ce genre de traitement d'exception, et la surenchère sécuritaire qui la justifie :

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