Hebdo #91: être debout avec… Eric Fassin!

Le monde est sens dessus dessous, au bord de l’abîme, nous ne pouvons pas nous permettre de nous réfugier dans nos jardins secrets. Dimanche dernier, le sociologue Eric Fassin publiait un billet de blog, « Qui est complice de qui ? Les libertés académiques en péril », nous alertant sur les menaces dont il fait l'objet sur les réseaux sociaux et sur l'urgence de se battre aujourd'hui pour la liberté de la pensée, de l’engagement et de la recherche. Pour poursuivre ce billet et entretenir la flamme de cette riposte, entretien avec Eric Fassin.

Le monde est sens dessus dessous, au bord de l’abîme, nous ne pouvons pas nous permettre de nous réfugier dans nos jardins secrets. L’heure est à la résistance, sur tous les fronts, et en premier lieu sur le terrain de la démocratie, car s’il bascule dans la barbarie et la guerre civile, nous serons tous responsables d’avoir laissé la terreur et la peur nous gouverner, ou tout simplement d’avoir détourné le regard.

Dimanche dernier, un de nos contributeurs réguliers, le sociologue Eric Fassin, publiait un billet de blog inquiétant (à lire ici) sur les menaces dont il fait l’objet sur Twitter de la part de la mouvance néonazie. « Je suis professeur. Le 16 octobre, un professeur est décapité. Le lendemain, je reçois cette menace sur Twitter : “Je vous ai mis sur ma liste des connards à décapiter pour le jour où ça pétera. Cette liste est longue mais patience : vous y passerez“ ». Loin de vouloir faire de lui une victime, il explique alors comment l’offensive contre les musulmans, en réaction aux attaques terroristes, prolongée par les accusations folles contre la pensée critique, taxée d’ « islamo-gauchisme », a donné un blanc-seing aux offenses d’extrême droite et ouvert une brèche à la remise en cause des libertés académiques.

Depuis cette publication, la sidération produite par les attentats terroristes islamistes et la prolifération des fanatismes identitaires, semble se dissiper. Dans le Club (ici un billet de Seloua Luste Boulbina et  une tribune des Invités de Mediapart), mais aussi dans Libé et plus collectivement encore, dans Le Monde, etc) plusieurs universitaires ont relevé le défi de répondre aux injures et défendre… leur liberté d’expression !

Pour prolonger la contribution de celui qui a ouvert le bal de cette riposte et prendre de ses nouvelles (tout simplement !) nous lui avons passé un coup de fil. Entretien avec Eric Fassin, sociologue, professeur à l'Université Paris 8.

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  • Désolée pour cette question triviale, comment allez-vous ? Les menaces ont-elles cessé ? Les avez-vous signalées à Pharos ? Et de manière générale, êtes-vous inquiet pour votre sécurité ?

Qui peut aller très bien dans un monde qui va mal ? Mais je ne suis pas à plaindre, j’en ai bien conscience. Les insultes continuent ; pour l’instant les menaces, sont moins ouvertes. Je les signale désormais. La police, qui a recueilli ma plainte, prend au sérieux le risque d’un terrorisme d’extrême droite. Mais il ne s’agit pas seulement de moi. J’ai voulu parler à la première personne du singulier d’une situation qu’il faut penser à la première personne du pluriel : « nous ». 

Beaucoup de gens sont menacés, pour ce qu’ils font (comme moi), ou pour ce qu’ils sont (les minorités). La violence politique enfle avec la montée d’un néofascisme et la dérive d’un néolibéralisme autoritaire. Quand on compare le climat politique de 2020 avec celui de 2000, ou même de 2010, on est bien obligé de constater que la dégradation s’accélère. Et l’on se demande forcément : où en serons-nous dans 10 ou 20 ans ? Et même dès 2022 ? 

  • Pensez-vous prendre vos distances par rapport aux réseaux sociaux (ou du moins repenser votre usage) ?

Non, pas du tout. Les menaces visent à intimider. Je refuse de donner satisfaction à ceux qui les lancent. Ce qui m’a valu d’être promis à la décapitation, c’est justement le titre du billet de blog que j’avais retweeté : « Nous ne saurions vouloir ce que veulent nos ennemis » Si nous faisons ce que les terroristes désirent que nous fassions, nous les encourageons.

Il en va de même des néofascistes : s’ils veulent nous réduire au silence, parlons haut et fort. Pour autant, je n’ai toujours pas l’intention de parler leur langue, celle des insultes et des menaces. Mais je ne vais pas renoncer à dire, par exemple, que la moitié des électeurs aux États-Unis ont voté, en connaissance de cause, pour un président fasciste – même si les insultes en retour tentent de m’en décourager.

  • Avez-vous reçu des messages de soutien de votre hiérarchie depuis la publication de votre billet de blog ?

La présidence de mon université, Paris 8, m’a assuré de son soutien ; ce qu’elle a confirmé en m’accordant la protection fonctionnelle. C’est important, et j’en suis heureux, car cela revient à reconnaître que je suis visé en tant qu’universitaire. En revanche, je n’ai pas reçu de message du rectorat ou du ministère. C’est frappant au moment où l’on rend hommage à Samuel Paty : on a le sentiment que les menaces ne sont pas prises au sérieux.

  • Plusieurs billets dans le Club et des tribunes dans Libé, Le monde, etc, se sont enchaînés cette semaine pour dénoncer les attaques contre les libertés académiques. Les universitaires sont-ils en train de relever la tête ? 

Eric Fassin : À titre personnel, j’ai reçu des messages de collègues, et de nombre d’ancien·ne·s étudiant·e·s ; aujourd’hui même, une lettre collective d’étudiant·e·s, qui me touche énormément. Je me réjouis que le monde universitaire, à la différence de la hiérarchie administrative, comprenne que je suis attaqué en tant que prof. Celles et ceux que le ministre appelle, à la suite de l’extrême droite, les « islamo-gauchistes », et qui se définissent par la lutte contre les discriminations, donc pour l’égalité, n’ont jamais baissé la tête, je crois.

Je dirais plutôt qu’il se passe aujourd’hui, autour de la question raciale et de l’islamophobie, la même chose qui s’est jouée dans la première moitié des années 2010 autour des campagnes anti-genre : des collègues qui ne travaillent pas dans ces domaines, et qui n’ont pas toujours d’affinités avec nos positions, ni même nécessairement d’intérêt pour des outils conceptuels comme l’intersectionnalité, prennent conscience qu’il ne s’agit plus de savoir s’ils sont d’accord ou pas, s’ils aiment ou pas. L’enjeu, ce sont les menaces qui pèsent sur les libertés académiques. Nous sommes embarqués dans la même histoire, quelles que soient nos divergences. C’est notre métier qui est visé.

EF : Vous avez raison : il y a en effet des intellectuels qui se font les porte-voix du gouvernement ; parfois, ils appellent ouvertement à des sanctions. C’est régler des différends internes au champ universitaire en s’appuyant sur le pouvoir politique. Ironie des choses : c’est au nom de la liberté d’expression qu’ils se mobilisent pour faire taire les collègues qui ne pensent pas comme eux, soupçonnés de corrompre la jeunesse… 

À leur décharge, je dois dire que la plupart ne nous lisent guère, ou n’y comprennent pas grand-chose ; et comme beaucoup, retraités depuis longtemps, sont éloignés de la réalité universitaire, ils en croient les rumeurs propagées par des magazines ou les réseaux sociaux. Bref, ils sont victimes de fake news.

En revanche, la conférence des présidents d’université (CPU) a tout de suite publié un communiqué protestant contre les déclarations du ministre de l’Éducation. Je m’en réjouis. J’espère que cette réaction ne restera pas sans lendemain.

  • Le silence de Frédérique Vidal est manifeste depuis les attaques de Macron et Blanquer contre les universitaires « islamo-gauchistes » Peut-on encore la considérer comme la ministre des universitaires et des chercheurs ? 

EF : Je le disais dans mon billet : alors que le ministre de l’Intérieur se définit comme le ministre des policiers, dont il défend les intérêts, Frédérique Vidal, ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, n’est nullement la ministre des universitaires et des chercheurs : personne ne la considère comme telle – pas même elle ! On remarque à peine qu’elle s’abstient de nous défendre contre les attaques du ministre de l’Éducation. Celui-ci porte pourtant une accusation très grave : « complices intellectuels du terrorisme ». Bref, dans un cas comme dans l’autre, nos ministres de tutelle sont là pour nous discipliner, pas pour nous soutenir. Ils ne sont pas avec nous ; ils sont plutôt contre nous. 

  • « Sans doute, pour nos gouvernants, attaquer des universitaires est-il le moyen de détourner l’attention de leurs propres manquements : un professeur est mort, et on en fait porter la responsabilité à d’autres professeurs… De plus, c’est l’occasion d’affaiblir les résistances contre une Loi de programmation de la recherche qui précarise davantage l’Université. D’ailleurs, le 28 octobre, le Sénat vient d’adopter un amendement à son article premier: « Les libertés académiques s’exercent dans le respect des valeurs de la République », « au premier rang desquelles la laïcité ». Autrement dit, ce n’est plus seulement le code pénal qui définirait les limites de la liberté d’expression des universitaires. »

Est-ce que vous pouvez développer ce point ? Pourquoi cet amendement permet d’affaiblir la résistance ?

EF : La Loi de programmation de la recherche précarise davantage les jeunes chercheurs ; en outre, elle nous pousse vers la recherche sur projets : au lieu d’être libres de définir nos questionnements, nous devons faire entrer nos travaux dans le cadre d’appels à projets. Bref, c’est moins d’autonomie – et moins de temps, puisqu’il faut courir après les financements ! Il est toutefois difficile de nous faire entendre en dehors du monde de la recherche : qui peut juger ces questions prioritaires, alors que tout le monde est confronté à ces politiques et à leurs effets ? Mais, en clouant au pilori les universitaires de gauche, le président de la République (en juin) et le ministre de l’Éducation (en octobre) vont plus loin ; ils nous rendent suspects : qui voudra nous défendre contre la LPR ? 

Et c’est justement dans cette loi qu’un amendement de la sénatrice Laure Darcos vient réduire les libertés académiques en les soumettant à un critère nouveau : « le respect des valeurs de la République ». Mais qui va définir ces valeurs ? Pour moi, mettre en cause le « racisme d’État », lorsque l’État vise spécifiquement les populations roms, ou bien lorsqu’il justifie devant la justice les contrôles au faciès au motif que, pour arrêter les étrangers en situation irrégulière, il faut cibler les personnes qui ont l’air étranger, dénoncer ces pratiques, c’est bien au nom des valeurs de la République.

Manifestement, nos gouvernants ne seraient pas d’accord, puisque Jean-Michel Blanquer a voulu poursuivre un syndicat pour avoir parlé de « racisme d’État ». Aura-t-on encore le droit de parler de violences policières, des mots que le président juge « inacceptables dans un État de droit » ? Et de dire que la « nouvelle laïcité » promue jusqu’à l’extrême droite, qui prétend contrôler la religion, est le contraire de la laïcité de 1905, qui affirme la liberté religieuse ?

  • Dans le Monde daté du 28 octobre, Clémentine Autain écrit : « La haine, la vindicte, l’empilement de lois liberticides ont pris le pas sur l’argumentation raisonnée et les mesures à même de toucher la cible. Un tel climat ne nous sortira pas de l’immense difficulté dans laquelle nous nous trouvons : il ne peut conduire qu’à la guerre civile. » Partagez-vous cette crainte ?

EF : Oui. Et d’autant plus que je travaille avec des collègues dans des trois pays qui nous ont précédés dans cette voie, en particulier le Brésil, la Turquie et les États-Unis. On me répond parfois : "nous n’en sommes pas là !" C’est vrai. Mais ils n’en étaient pas là non plus il y a quelques années… Et la France, il y a quelques années, n’en était pas non plus au point où elle est en est aujourd’hui !

J’ai écrit le livre Démocratie précaire en 2012. Je crois que nous vivons, aujourd’hui bien plus qu’alors, dans une démocratie précarisée. Peut-être éviterons-nous la guerre civile ; mais n’oublions que c’est Cassandre qui avait raison, pas ceux qui refusaient de l’écouter.

  • Depuis l’interview de Macron à Valeurs Actuelles, on a l’impression d’assister à un glissement de plus en plus féroce de son discours (et de sa politique) vers l’extrême droite ? Pourquoi d’après-vous mise-t-il sur la politique du pire ? Cherche-t-il lui aussi à décrédibiliser la démocratie, à l’instar d’un Trump, ou d’un Bolsonaro, etc. ?

EF : Macron n’est pas dans la dérision, comme ces figures bouffonnes. Il est au contraire jugé présentable ; c’est pourquoi il fait illusion à l’étranger. La forme ne saurait pourtant cacher le fond. Le candidat Macron était un néolibéral, économiquement, mais aussi un libéral, attaché aux droits – à la différence d’un Manuel Valls, par exemple. Le président reste néolibéral, mais il s’est vite révélé "illibéral" : on le voit bien quand il refuse qu’on puisse parler de "violences policières", malgré le harcèlement des migrants, les morts dans les quartiers populaires, les mutilés dans les manifestations… Bref, je l’écrivais dès septembre 2017 dans un billet de blog, « le ton policé ne saurait masquer le fond policier ».

Comment comprendre ce retournement ? Le président n’a sans doute pas l’illusion qu’il va siphonner l’électorat du Rassemblement national, comme son mentor Nicolas Sarkozy en 2007. En revanche, manifestement, il juge qu’il ne craint rien à gauche. C’est donc, sans doute, qu’il espère récupérer l’aile droite du parti Les Républicains. 

  • Nous assistons à une terrible inversion des valeurs qui met la gauche sociale sur le banc des accusés, et les idées d’extrême droite au centre du jeu. Pourquoi tant de gens de bonnes volontés ne le voient-ils pas ?

EF : « Ils ont des yeux et ne voient pas », dit l’Évangile... C’est sans doute qu’ils préfèrent ne pas voir. Car sinon, ils ne pourraient pas rester les bras croisés : il faudrait bien se demander si la passivité n’est pas une forme de complicité. Mais il est vrai que la lucidité est coûteuse ; elle demande d’agir.

  • Entre le terrorisme, la crise sanitaire, les attaques incessantes contre les libertés fondamentales, la crise sociale, écologique et la crise démocratique mondiale, on peut avoir envie de baisser les bras et d’hiberner, tant la lutte semble impossible à gagner. Que peut-on dire pour conjurer ce fatalisme ?

EF : Quand on est de gauche, depuis des années, on est guetté par la dépression militante. Et quand j’utilise cette expression, dans tous les pays où je vais, on me comprend aussitôt. Car il ne s’agit pas seulement de la France. Bien sûr, moi aussi, je suis menacé par le découragement, voire le désespoir. Mais j’estime que ma situation, relativement privilégiée, s’accompagne d’une responsabilité : je n’ai pas le droit de baisser les bras ; je ne peux pas me contenter de cultiver mon jardin.

Je ne prétends pas dire aux autres ce qu’ils ou elles devraient faire ; je peux seulement dire qu’à mon avis, chacune, chacun a une responsabilité – variable selon les moyens dont on dispose. Mais chacun, chacune peut faire une différence, depuis la place qu’il ou elle occupe. 

Et j’ajouterai qu’on vit mieux en luttant qu’en se résignant. Par rapport au renoncement, la défaite est un moindre mal. Il y a de bonnes surprises, avec quelques victoires ; et il y a de bons moments, grâce à des solidarités. On se sent en bonne compagnie. Bref, mieux vaut se battre.

 

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