Livia Garrigue
Journaliste à Mediapart

Billet publié dans

Édition

L'Hebdo du Club

Suivi par 185 abonnés

Billet de blog 10 mars 2022

Hebdo #118 : « Je vais voter Mélenchon, mais… »

À un mois, jour pour jour, du premier tour de l'élection présidentielle, quatre textes de soutien à Jean-Luc Mélenchon publiés dans le Club ont retenu notre attention. Ces billets parient, pour emporter l’adhésion, sur une rhétorique de la franchise, sur des précautions de langage et la mutualisation des doutes et des tâtonnements. Ils offrent une photographie imparfaite, subjective et située des affres et fluctuations de maints électeurs, et contribuent à la création d'un espace critique autour du candidat.

Livia Garrigue
Journaliste co-responsable du Club de Mediapart
Journaliste à Mediapart

« Ce sera Mélenchon » ; « Les raisons d’un vote Mélenchon » ; « Le vote Mélenchon entre raison et conviction »… En l'espace d'une semaine, quatre textes, dont les autrices et auteurs sont Caroline De Haas (militante féministe), Albin Wagener (spécialiste de sciences du langage), Gilles Rotillon (économiste), puis Laurence De Cock, Arnault Skornicki et Mathilde Larrère (historiennes et politiste), exhortent à miser sur Mélenchon, érigé en « calcul rationnel » à un mois, jour pour jour, de l'élection présidentielle. 

Plus intéressants que les billets tous droits sortis des fourneaux du parti, lustrés par les relectures des équipes de campagne, les ressorts argumentatifs de ces textes de non-encarté·es font appel à une rhétorique de la sincérité. Face aux imperfections qu'ils décèlent chez le candidat, pesées et sous-pesées dans la balance de l’urgence écologique et sociale, ces billets parient, pour emporter l’adhésion, sur les précautions de langage et la mutualisation des doutes et des tâtonnements. L'insistance sur les défauts du candidat et sur les réserves qu'ils attisent, sur les fluctuations, les doutes présents et passés de ces électeurs, qu'ils se refusent à oblitérer, prend pleinement part à leur stratégie argumentative. 

Mais sans faire fi de ce qu’ils sont — des appels à voter Mélenchon, purement et simplement —, ces billets ne manquent pas de faire écho aux tourments de maints électeurs et électrices de gauche qui espèrent se dérober, pour les cinq ans à venir, au rouleau compresseur néolibéral vécu jusqu’ici. Ces textes offrent une photographie, imparfaite, subjective et située, des affres et fluctuations de la gauche critique à un mois de l'échéance électorale et la difficile arithmétique personnelle entre un engouement et des compromis ; entre des espérances et des réticences. Ils inventorient la comptabilité de ce quota de concessions, toutefois prises dans un ensemble d’urgences qui les dépassent. Ce vote leur apparaît en choix de la raison, à défaut d'un choix du cœur ou, tout au moins, un choix pas tout à fait à contre-cœur.  

Si nous avons choisi de ne pas valoriser à la Une de Mediapart ces textes si près de l'élection présidentielle, ils renvoient l’équipe de l’éditorialisation du Club au dilemme de vouloir tout à la fois se tenir à distance des positionnements partisans sans pour autant renoncer à faire vivre le débat ; et pour y remédier, nous y consacrons la chronique hebdomadaire. Ici, cette rhétorique de la mesure mérite d'être soulignée, car féconde pour quiconque veut maintenir la surveillance critique par-delà le vote. 

Une communauté du tâtonnement

«… Et j’ai fini par faire mon choix. Pas par fanatisme, pas par réaction épidermique, pas par cécité partielle non plus […] Je ne voue pas un culte à Jean-Luc Mélenchon et non, je ne suis pas d’accord avec toutes ses prises de position. » Dans son texte, Albin Wagener, universitaire et contributeur régulier du Club de Mediapart, soumet ce qu'il considère comme avis situé mais équilibré, empreint d’humilité ; informé mais faillible. Concédant volontiers des frilosités, le contributeur retrace son parcours et les oscillations qui l'ont mené au choix du vote Mélenchon. Des électeurs encore timorés, Wagener dit : « Je comprends leurs réticences, j’en épouse même parfois certains contours. » 

C’est là tout l’aspect paradoxal et performatif de cette stratégie discursive et de la rhétorique de la franchise qui empreint ce texte. Albin Wagener s’adresse à la gauche critique parfois égarée, qui comme lui, oscille entre désir de pureté et compromis pragmatique face à l’urgence écologique et sociale. Lister les lacunes du candidat, ne pas tenter des les escamoter comme peuvent le faire des communiqués de parti avec éléments de langage préconçus et polissés, c’est miser sur la création d’un partage empathique autour du doute — une sorte de communauté du tâtonnement. Un procédé qui, pour toucher les âmes inapaisées des électeurs et électrices en quête de projet exigeant à gauche, optimise ses chances de convaincre.

Mais tout n’est évidemment pas subterfuge et tactique. Dans la part de sincérité critique non feinte qui parcourt ces textes, se décèle la capacité à s’armer pour une vigilance collective dans l’éventualité où Jean-Luc Mélenchon s’emparerait du pouvoir. La gageure de ces écrits, c'est d'appeler à voter Mélenchon tout en demeurant « non-aligné » sur Mélenchon.

Des fardeaux à endosser dans l'économie d’un « vote efficace »

Les textes de Gilles Rotillon, Caroline De Haas et Laurence De Cock sont colorés du même paradigme de l’honnêteté, les défauts du candidat sont soulignés non pas pour être battus en brèche — « Il ne s’agit pas de nier toute vérité à ces jugements », écrit Gilles Rotillon, mais comme un poids à endosser dans l'économie d’un « vote efficace » visant à rassembler les conditions minimales de voir un candidat de gauche radicale au second tour. En aucun cas se voit-il retranché du calcul.

Les réticences, Caroline De Haas les incarne au discours direct : « J’entends qu’on me dit "Mais, Caroline, y a tellement de trucs qui ne vont pas [chez Mélenchon]". Oui, il y a des trucs qui ne vont pas. Partout à gauche en réalité. » Mathilde Larrère, Laurence De Cock et Arnault Skornicki soulignent à sa suite l’« organisation césarienne » de la France Insoumise, ou encore les « envolées patriotardes » de son leader qui, « certes plus proches de la Révolution française que du nationalisme xénophobe, ont pu nous sembler éloignées de l’internationalisme voire de l’idéal d’une autre Europe, sociale et démocratique »

« Envolées patriotardes » et « entêtement anti-états-unien » 

Dans tous les textes, c'est sur les questions internationales que les scrupules sont les plus amers — les plus difficiles à incorporer dans cette nouvelle grammaire du « vote utile ». Laurence De Cock et ses comparses écrivent : « l’entêtement anti-états-unien de Mélenchon a pu le conduire à défendre des positions internationales erronées ou pour le moins discutables : longtemps aveugle face aux autres menaces impérialistes, il n'a commencé à amender sa vision du monde qu’avec l’odieuse et criminelle invasion de l’Ukraine par l’armée russe ».

Wagener, qui se dit plus proche des Verts sur les questions européennes, concède également : « Il ne faut pas être naïf ; j’entends beaucoup de réticences, d’arguments et de contre-arguments. Il faut reconnaître que de ce point de vue, la guerre en Ukraine a été particulièrement féconde ; et personnellement, ce n’est pas sur le terrain international que ma proximité avec Jean-Luc Mélenchon est la plus grande, c’est effectivement le moins que l’on puisse dire. »

À l’arrivée, ce qui l’emporte, c’est le programme — solide et détaillé selon lui, ne « laissant rien au hasard » — le scénario, donc, davantage que le protagoniste ; et un certain sens du collectif. Plus encore, dans le cas où le projet d’assemblée constituante était réalisé, « le programme politique devien[drait] alors bien plus important que la personne, qui accepterait de s’effacer face à un processus démocratique qui la dépasse, qui permet[trait] d’ouvrir une nouvelle page de l’Histoire de ce pays ».

L’urgence et le kaïros, ou l'intuition de l'instant  

« Ces cinq prochaines années marqueront durablement, à tout le moins face au changement climatique, les cinquante prochaines. Nous sommes donc très loin d’un instant anecdotique, qui paraîtrait anodin face aux troubles de l’actualité », écrit Albin Wagener. Une seconde modalité de l’argumentation qui scelle ces textes entre eux est d’ordre temporel. Nous sommes, alertent-ils, à un moment de bascule ; à une intersection historique décisive pour infléchir le cours de la catastrophe ; et dans cet instant crucial, ce vote leur apparaît en opportunité à saisir. Un « petit trou de souris » pour Gilles Rotillon (d’après les termes de Mélenchon lui-même), « une fenêtre pour changer un peu la donne », complète De Haas ; « une chance historique », écrivent De Cock, Larrère et Skornicki.

« Trou », « fenêtre… » : ce champ sémantique du soupirail et de l’interstice dit bien que la plausibilité de la victoire est ténue. Mais Mélenchon s’impose en pari de Pascal de la gauche — ça se tente, comme croire en Dieu : les chances que Mélenchon gagne sont infimes, mais s’il existe une probabilité, même infinitésimale, il faudra avoir mis une pièce dessus. Laurence De Cock et ses camarades prennent également appui sur des repères européens : « Les exemples espagnol et portugais montrent le chemin : la droite n’est pas hégémonique partout et une politique progressiste peut s’imposer malgré les tempêtes guerrières du moment et le sombre horizon politique et écologique. »

Gommer des lignes rouges autrefois infranchissables

« L’instant est trop pesant, l’heure est trop grave », ajoute Wagener. Cette rhétorique de l’aubaine et de l’instant décisif s’adosse à l’injonction d’une responsabilité collective face à l’urgence. Celle « des inégalités sociales criantes, des situations de détresse insoutenable, une précarité galopante qui touche très concrètement à la faim ou au mal-logement » ; mais plus encore, l’urgence climatique, qui amène certain·es à gommer des lignes rouges autrefois infranchissables et à édulcorer des positions de principe jadis figées — ces textes, qui laissent libre cours aux vacillements des électrices et électeurs au fil du temps, aux jeux de poids et contrepoids personnels entre des certitudes passées et des compromis d’aujourd’hui, dépeignent finement ces déplacements et évolutions. 

Un « espace de respiration dans cet environnement politique toxique »

Ce ballottage des électeurs dans leurs parcours personnels, et cette labilité des principes prend aussi place dans un contexte de confiscation politique. Dans un ordonnancement thématique cadenassé par la droite et l’extrême droite, les contributeurs espèrent creuser une brèche, un « espace de respiration dans cet environnement politique toxique » (De Haas).

La fertilité d'une politique de la nuance 

À cet égard, le texte de De Cock, Larrère et Skornicki recourt à un dispositif argumentatif qui se veut réaliste. L’objectif est moins de miser sur une hypothétique victoire que de craqueler un espace médiatique privatisé par le discours néolibéral hégémonique en s’offrant le « scénario d’un autre second tour contre Emmanuel Macron » qui « ne pourrait que faire du bien » pour faire advenir, par effraction, du dissensus dans un découpage du réel tracé par les marottes réactionnaires des dominant·es, et donc, d’autres discussions collectives en refabriquant « un authentique clivage droite/gauche en lieu et place du choix truqué entre libéraux-autoritaires et extrême droite, et chasser de l'horizon les obsessions identitaires. »

Ces textes particulièrement bien charpentés font le pari de la pondération pour emporter l’adhésion — mesure dans l’optimisme, dosage dans l’engouement autour de la personne de Jean-Luc Mélenchon. Leur habileté à muer les doutes et des réserves en ingrédients paradoxaux d’une stratégie visant à convaincre de voter pour lui dans une démarche rationnelle (« ce n’est peut-être pas le candidat parfait ; en tout cas, c’est le candidat que nous avons », écrit encore A. Wagener) n’estompe en rien la fertilité de cette politique de la nuance.

 « Déployer un espace critique comme cela a toujours été le cas à gauche »

Comme l’écrit un commentateur du texte de Caroline de Haas, particulièrement bien reçu par nos abonné·es, « plus les rapprochements qui se feront autour de JLM seront pluriels, diversifiés, subtils et précisément délibérés, comme c'est le cas ici, et plus il y aura moyen de déployer un espace critique comme cela a toujours été le cas à gauche ». Cet essaim de soutiens rassure sur la possibilité d’une consciencieuse vigilance de cette gauche-là sur les actions d’un Mélenchon si celui-ci venait à accéder au pouvoir. « Celles et ceux qui me connaissent savent que j’ai été critique par le passé, que mon vote ne constitue pas pour autant un serment d’allégeance béat », ajoute Albin Wagener. « Le principe démocratique m’invite à rester vigilant et critique quand il le faut ». 

***

Pour découvrir les autres temps forts du Club et les tribunes de la semaine, inscrivez-vous à la newsletter hebdomadaire du Club. Ça se passe ici.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — États-Unis
Devant la Cour suprême, le désarroi des militantes pro-avortement américaines
Sept ans presque jour pour jour après la légalisation du mariage gay par la Cour suprême des États-Unis, celle-ci a décidé de revenir sur un autre droit : l’accès à l’avortement. Devant l’institution, à Washington, la tristesse des militants pro-IVG a côtoyé la joie des opposants.
par Alexis Buisson
Journal
IVG : le grand bond en arrière
L’arrêt « Roe v. Wade », qui a été abrogé par six voix pour et trois contre, avait fait, il y a 50 ans, de l’accès à l’IVG un droit constitutionnel. La décision de la Cour suprême n’est pas le fruit du hasard. Le mouvement anti-IVG tente depuis plusieurs décennies de verrouiller le système judiciaire.
par Patricia Neves
Journal — Parlement
Grossesse ou mandat : l’Assemblée ne laisse pas le choix aux femmes
Rien ou presque n’est prévu si une députée doit siéger enceinte à l’Assemblée nationale. Alors que la parité a fléchi au Palais-Bourbon, le voile pudique jeté sur l’arrivée d’un enfant pour une parlementaire interroge la place que l’on accorde aux femmes dans la vie politique.
par Mathilde Goanec
Journal
Personnes transgenres exclues de la PMA : le Conseil constitutionnel appelé à statuer
Si la loi de bioéthique a ouvert la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules, elle a exclu les personnes transgenres. D’après nos informations, une association qui pointe une « atteinte à l’égalité » a obtenu que le Conseil constitutionnel examine le sujet mardi 28 juin.
par David Perrotin

La sélection du Club

Billet de blog
Le consentement (ré)expliqué à la Justice
Il y a quelques jours, un non-lieu a été prononcé sur les accusations de viol en réunion portées par une étudiante suédoise sur 6 pompiers. Cette décision résulte d’une méconnaissance (ou de l’ignorance volontaire) de ce que dit la loi et de ce qu’est un viol.
par PEPS Marseille
Billet de blog
Lettre ouverte d’étudiantes d’AgroParisTech
Ces étudiantes engagées dans la protection contre les violences sexuelles et sexistes dans leur école, réagissent à “Violences sexuelles : une enquête interne recense 17 cas de viol à AgroParisTech” publié par Le Monde, ainsi qu’aux articles écrits sur le même sujet à propos de Polytechnique et de CentraleSupélec.
par Etudiantes d'AgroParisTech
Billet de blog
« Promising Young Woman », une autre façon de montrer les violences sexuelles
Sorti en France en 2020, le film « Promising Young Woman » de la réalisatrice Emerald Fennell nous offre une autre façon de montrer les violences sexuelles au cinéma, leurs conséquences et les réponses de notre société. Avec une approche par le female gaze, la réalisatrice démonte un par un les mythes de la culture du viol. Un travail nécessaire.
par La Fille Renne
Billet de blog
« Lutter contre la culture du viol » Lettre à la Première ministre
Je suis bouleversée suite aux actualités concernant votre ministre accusé de viols et de l'inaction le concernant. Je suis moi-même une des 97 000 victimes de viol de l’année 2021. Je suis aussi et surtout une des 99 % de victimes dont l’agresseur restera impuni. Seule la justice a les clés pour décider ou non de sa culpabilité… Pourtant, vous ne pouvez pas faire comme si de rien n’était.
par jesuisunedes99pourcent