Sabrina Kassa
Journaliste à Mediapart

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L'Hebdo du Club

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Billet de blog 17 mars 2022

Hebdo du Club #119 : entre accueil des réfugiés et logique de tri - Interview de Michaël Neuman de MSF

Depuis deux semaines, le Club s'interroge sur la politique du deux poids deux mesures qui s'applique selon l'origine et la couleur de peau des réfugiés. Un billet de MSF nous alertait la semaine dernière sur les risques de tri dans les centres d'hébergement. Pour comprendre ce qui se passe sur le terrain, nous avons contacté Michaël Neuman de Médecins sans frontières. 

Sabrina Kassa
Journaliste
Journaliste à Mediapart

Quelques jours à peine après le début de l’offensive russe en Ukraine - offensive sans merci contre les populations civiles qui nous a tous surpris et mis sens dessus dessous - une sensation désagréable s’immiscer dans nos consciences. Alors que les Ukrainiens fuyaient en masse leur pays, à destination principalement des pays limitrophes, un concert d'interventions politiques venues de tous les bords politiques (ou presque) chantaient l’accueil et l’asile en France. Avec des revirements, hallucinants, à vous donner le vertige.

Le 1er mars, l'enseignant-chercheur en analyse de discours et communication, Albin Wagener exprimait avec des mots percutants le sentiment de malaise que procurait le spectacle de cette générosité gonflée de racisme décomplexé.

« J’ai honte, parce que lorsque je vois que les pays de l’Union Européenne se disent prêts à accueillir des réfugiés ukrainiens, à raison, ce n’est que parce que cela rappelle, en miroir, à quel point nous sommes inhumains et abjects lorsqu’il s’agit d’accueillir des réfugiés dont le simple crime est d’avoir une couleur de peau différente de la nôtre. J’ai honte que nous ayons laissé la Méditerranée se transformer en cimetière, j’ai honte que nous ayons laissé des réfugiés crever de froid à la frontière biélorusse, alors que nous accueillons pourtant d’autres personnes qui ont vécu exactement le même calvaire. J’ai honte, parce que notre prétendu universalisme est en fait un universalisme pensé d’abord pour les personnes blanches ; je ne le découvre pas maintenant, bien sûr, mais cela apparaît désormais comme une violence brutale, éclatante et absolument insupportable. »

Quelques jours plus tard, Michaël Neuman, directeur d'études au Crash (Centre de réflexion et d'action sur les savoirs humanitaires) de MSF allait encore plus loin en mettant en lumière le paradoxe de cette France prise entre un désir d’accueil « et une logique de tri »

Les équipes de MSF ayant « observé que pour faire de la place à ces nouveaux arrivants, de jeunes migrants présumés majeurs par les autorités ont été menacés d’expulsion des hébergements qu’ils occupent en région parisienne ».

De nombreux billets dans le Club revenaient aussi sur cette logique du deux poids deux mesures de l’accueil. Des contributions écrites par d’autres humanitaires, mais aussi une députée européenne, des artistes et des personnes tout simplement choquées par cette hospitalité à la carte, visible par tous aujourd’hui. Pour comprendre ce qui se passe sur le terrain, nous avons contacté Michaël Neuman, de Médecins sans frontières, pour lui poser quelques questions.

Michaël Neuman, directeur d'études au Crash (Centre de réflexion et d'action sur les savoirs humanitaires - MSF)

Le Club - La France se mobilise de façon exceptionnelle pour les réfugiés ukrainiens via, entre autres, l’application de la directive européenne accordant la « protection temporaire ». C’est la première fois, depuis sa création en 2001 que cette directive est activée, savez-vous comment et pourquoi cela a-t-il été possible ?

La protection temporaire sert à faire face à des situations exceptionnelles. Elle permet aux réfugiés venant d'Ukraine de séjourner au sein de l’Union européenne, d'y travailler, d'accéder aux aides sociales, à l’école, etc…

Mais la décision de l’enclencher est purement politique. La situation actuelle est en effet complètement exceptionnelle puisqu’il n’y a pas eu dans l’histoire récente de mouvements aussi importants dans une période aussi courte. 3 millions de personnes qui fuient un pays en seulement 3 semaines, c’est du jamais vu.  Mais il faut rappeler en effet que cette protection temporaire ne s’est pas appliquée aux Syriens, également très nombreux, quand ils sont arrivés en Europe, ni aux Afghans.

La France, allié de l’Ukraine face à l’offensive russe, accorde ainsi la Protection temporaire aux réfugiés ukrainiens pour exprimer sa solidarité politique. Et enfin, l’autre élément qui explique l’activation de cette directive, c’est l’immense solidarité humaine spontanée que l’on observe un peu partout, avec des initiatives de toutes sortes, des aides financières, des collectes organisées par des ONG, des collectifs et des particuliers.

Le Club - Didier Leschi, le directeur de l’OFII (Office français de l'immigration et de l'intégration) juge que cette question du deux poids deux mesures entre les bons réfugiés blancs et les mauvais migrants, africains, arabes, etc. est un mauvais procès. Il soutient même que « nous utilisons les mêmes hébergements pour les Ukrainiens que pour les Afghans ». Vous au contraire, vous écrivez que vos « équipes ont observé que pour faire de la place à ces nouveaux arrivants, de jeunes migrants présumés majeurs par les autorités ont été menacés d’expulsion des hébergements qu’ils occupent en région parisienne ». Vos équipes ont-elles fait cette semaine d’autres remontées de ce type ? Qu’en est-il des autres associations sur le terrain ?

Des jeunes gens, notamment des mineurs isolés que nous soutenons, nous ont dit qu’ils avaient reçu des messages de la part des opérateurs des structures d’hébergement les avertissant qu'ils allaient être expulsés pour faire de la place aux Ukrainiens. Des échanges avec des autorités départementales ont duré une dizaine de jours au terme desquels nous avons appris que les Préfets des deux départements concernés avaient levé leurs menaces et que ces jeunes ne seraient pas expulsés pour le moment. Utopia 56 avec qui nous travaillons sur ces questions-là avait également lancé une alerte publique sur le sujet. Dans tous les cas, à un moment donné, il a été envisagé de remplacer les personnes qui dormaient dans ces centres par d’autres, et en particulier par des réfugiés ukrainiens. Il faut que nous restions vigilants !

Par ailleurs, concernant le discours de Didier Leschi, rappelons que pour faciliter le retour des Afghans, il disait il y a quelques temps : « il y a les bons et les mauvais », des Afghans éduqués versus les autres. Et concernant la situation actuelle, il est démenti par l'initiative de Marlène Schiappa qui ouvre une plateforme d’accueil citoyen, preuve qu’il y a des dispositifs particuliers qui sont mis en place pour ces Ukrainiens. Des dispositifs que l’Etat n’a jamais souhaité développer auparavant pour d’autres étrangers. Il n’est pas question de faire la promotion à tout crin de l’accueil citoyen, mais en tout cas il n’est pas du tout exact de considérer que l’accueil des réfugiés ukrainiens par les autorités françaises est la réplication exacte de l’accueil pour les autres. Si c'était le cas, je me ferais du souci pour les Ukrainiens qui se retrouveraient sous le périphérique à Porte d’Aubervilliers dans quelques semaines. On peut parier que ça ne va pas être le cas, et c’est tant mieux.

Le Club - On lit un peu partout « Les Européens retrouvent le sens de l’accueil ». Que ce soit en France, ou en Allemagne, même les partis d’extrême droite se prononcent en faveur de l’accueil (Louis Aliot, le maire de Perpignan va les chercher en Pologne, Robert Ménard fait son mea culpa sur l’accueil des réfugiés syriens) Comment interprétez-vous ces revirements ?

Je crois que Louis Aliot, Eric Zemmour, Robert Ménard ont des attitudes différentes, donc je crois qu’il faut les regarder en situation et dans leur particularité. Et rappeler que de la part de l’Etat, le revirement est aussi problématique : l’emballement avec lequel le gouvernement français accueille les Ukrainiens est lui aussi teinté de racisme. Alors même qu’on observait l’accueil des Ukrainiens à bras ouverts, 111 naufragés secourus par le Geo Barents, le navire de secours de MSF en Méditerranée, attendait des jours durant un port de débarquement !

Concernant l’extrême droite, nul doute que certains parmi eux trouvent que des Blancs orthodoxes c’est mieux qu’un tas de gens du Sud. Mais on a vu aussi ce discours à droite, notamment au moment du conflit en Syrie avec la mobilisation importante dont ont bénéficié les Chrétiens d’orient au détriment de tous les autres.

Robert Ménard lui va bien au-delà. Je ne suis pas dans sa tête pour comprendre ce que cela signifie, mais j’observe que ce n’est pas la même chose. Arriver à combiner son discours nostalgique sur l’Algérie française et son revirement contemporain, j’avoue que je ne comprends pas. Donner du sens à cela me semble difficile…

Ceci dit, tous ces revirements n’augurent pas, selon moi, que la France va modifier sa façon de voir l’asile. Cela fait longtemps que j’ai arrêté d’être optimiste sur cette question-là. Je ne vois pas d’évolution profonde au-delà d’une vague d’émotion conjoncturelle.

Le Club - L’Autriche, la Hongrie et la Pologne ont annoncé ne pas souscrire à la Protection temporaire pour ne pas avoir à l’appliquer à d’autres réfugiés. Dans un billet de la députée européenne Sylvie Guillaume, on apprend que la Hongrie et la Pologne refusent, par ailleurs, d’appliquer le nouvel arrêt de la Cour de Justice pour l’UE qui prévoit un mécanisme de conditionnalité du versement des fonds européens au respect de l’Etat de droit. Pensez-vous que la Commission européenne peut les faire changer d'avis ? 

La Pologne et la Hongrie sont gouvernées par les mêmes gens qu’il y a un mois ! Donc fondamentalement, il n’y a ni surprise ni déception à voir la Pologne ou Viktor Orban, rester sur leurs positions et leurs discours. La Pologne cherche à la fois à se montrer accueillante vis à vis des Ukrainiens, tout en envoyant le message qu’elle ne compte pas changer sa politique migratoire dans son ensemble, ni accepter les règles communes européennes en matière d’asile et d’immigration.

Je ne crois pas que l’UE puisse faire pression sur la Pologne, la Roumanie, la Moldavie, la Hongrie et la Slovaquie qui font office de premiers pays d’accueil. D’une part, l’Union européenne a massivement soutenu la Pologne lors de la crise à la frontière biélorusse à la fin d’année 2021. D’autre part, il va falloir que l’UE aide massivement ces Etats - qui ne sont pas les pays les plus riches de l’UE - pour qu’ils puissent continuer à accueillir sur la durée les réfugiés ukrainiens. Je ne vois pas comment cette solidarité vis-à-vis de l’Ukraine pourrait se faire dans un climat de défiance sur les questions migratoires. Ce n’est pas le HCR qui va accueillir 3 millions de personnes ! Cela n’a pas de sens de penser que l’on peut contourner la Pologne, la Roumanie ou la Hongrie…

Le rapport de force est favorable au Polonais qui font globalement le travail, avec il est vrai, de la casse – on l’a vu pour les Africains par exemple. J’ai aussi lu un document sur le traitement et la prise en charge des Roms en Roumanie et en Moldavie , ce n’est vraiment pas gai... A noter que Valérie Pecresse n’est pas loin de ces positions. Sur TF1, elle se disait favorable à l’accueil Ukrainiens mais « pas des étrangers de passage », qui vivaient en Ukraine. Ce qui, rappelons-le, est à l'opposé de ce qui est prévu par la Directive de protection temporaire.

Propos recueillis par Sabrina Kassa

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