Assange – Régression féodale au Royaume-Uni

Depuis des années Julian Assange est soumis à un régime de torture. Depuis le 11 avril il est soumis à une parodie de justice. Ses avocats gesticulent pour le plus grand bien de tortionnaires avérés, les États-Unis. Dans quel cachot gît donc Assange ?

À quand le retour des lettres de cachet, de celles que nos rois et reines tamponnaient de leur bague à emblèmes pour faire taire les gêneurs ? En fait, c’est déjà fait. Ça s’appelle un mandat d’arrêt européen, et ce n’est pas une reine mais la procureure suédoise Marianne Ny qui l’a inaugurée, assistée des autorités européennes par leur complicité passive. Ce mandat d’arrêt, cause première des sept ans de confinement de Julian Assange à l’ ambassade d’Équateur, n’a jamais eu aucune valeur légale, et c’est évident. Car à ce moment-là, inventez n’importe quel bobard pour mettre en cause quiconque, ajoutez un zeste d’entre-gens policier ou judiciaire ou autre, une enquête préliminaire s’ouvre, et le tour est joué : tout type de gêneur, honnête de préférence, se prend un mandat d’arrêt dans le plastron et se retrouve cloué au pilori de l’Europe.

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Dérives Grand Format

Dans cette pente descendante, le Royaume-Uni n’est que l’un des premiers de cordée : sa régression s’accomplit avec l’accord tacite ou actif des pays et structures européennes, d’ONG telles qu’Amnesty International ou RSF, grâce à un fantastique mouvement d’auto-persuasion, une résonance inter-alliés qui doucettement fait chavirer nos sociétés dans le pire des bourbiers dictatoriaux. Quelques irréductibles se croient encore libres, mais nous y sommes. L’exercice du libre arbitre n’intéresse plus vraiment les décideurs.

Cette dérive est accompagnée par les médias dominants, pris d’un effroi pathologique envers toute recherche systématique de vérité ou de précision. Ils parlent d’“accusation“ ou d’“accusé“ sans préciser s’ils se placent du point de vue institutionnel (la Justice) ou du point de vue individuel. Julian Assange serait donc « accusé de viol ». Le lecteur croit que c’est la justice qui « accuse ». Elle n’a jamais eu les éléments pour le faire. Pour ce qui est de la victime, elle qualifie de viol un abus sexuel qui lui a causé un traumatisme certain. Aucune des plaignantes, qui en l’état des preuves disponibles peuvent aussi bien être des ou une menteuse, n’a déclaré avoir été “violée“ par Julian Assange. Ni charge, ni traumatisme associé ; reste la propagande.

Le 18 Novembre 2019, la Suède a réalisé l’exploit du siècle : elle a mis fin pour la 3ème fois à une enquête préliminaire. À part empêcher un mandat d’arrêt factice, cela ne change rien. Julian Assange n’était pas moins innocent le 17 novembre que maintenant, et dans la tête d’une majorité de gens, il reste autant coupable qu’ils le considéraient avant. Le lavage de cerveau a opéré, une meute de journalistes est prête à briguer le prix Pulitzer. Une masse de réels violeurs voguent librement, y compris des gens de « bien » contre lesquelles des victimes mineures fournissent des éléments probants, et pendant ce temps-là les présumés innocents subissent les assauts d’une horde de démagogues sans vergogne, et Julian Assange croupit dans un cachot mal identifié.

Quand un salarié demande un congé maladie, l’administration exige de lui un certificat signé par un médecin. Elle veut une preuve. Et quand l’administration britannique maintient un homme en détention, dans des conditions de « torture psychologique » dixit Nils Melzer de l’ONU, elle pourrait s’arroger le droit de ne pas fournir de preuves sur ses conditions de détention ? La première question qui se pose, c’est par qui et en quel lieu ces conditions sont décidées et appliquées. Personne, aucun fonctionnaire des autorités britanniques n’a jamais nommément engagé sa responsabilité sur cette question. Dès lors que la vie de cet homme est « en danger », la réponse à cette question s’avère indispensable et vitalement urgente.

La forteresse de Belmarsh

La réputation de l’établissement de Belmarsh date de l’après 11 septembre, quand trois présumés terroristes y ont été incarcérés trois ans durant, pour en sortir libres de toute charge, innocents comme ils l’étaient au départ. Ce « Guantanamo britannique » reste cependant une prison avec des règles. L’une d’elles consiste à gérer les visites des personnes inscrites sur la liste dûment remplie par le détenu lui-même. De nombreux citoyens lambda (le lambda a une particularité : il défend une cause sans intérêts cachés) lui ont inlassablement écrit des lettres lui proposant de les inscrire sur sa liste. Voir des gens différents, ça ne pouvait pas lui faire de mal. Las, la procédure internet d’autorisation n’a jamais abouti. Certains lambda opiniâtres réitéraient leur demande sans succès. Des refus récents ne mentionnent cependant pas un problème de liste, mais un problème d’agenda. Aucune des dates, parmi celles proposées sur plusieurs semaines par la prison elle-même, ne convenait. Pas de bol. Julian Assange n’est pas disponible, de l’anglais available.

HMP Belmarsh, réponse d'une demande de visite réitérée à Julian Assange. Créneaux proposés non disponibles. HMP Belmarsh, réponse d'une demande de visite réitérée à Julian Assange. Créneaux proposés non disponibles.

Bon nombre de proches et avocats, parfois même des quasi-lambda accompagnés de proches, bref des privilégiés, ont tout de même visité Julian Assange. Jennifer Robinson, John Pilger, l’artiste Ai Weiwei, Pamela Anderson, John Shipton, Kristin Hrafnsson ont tous témoigné de l’inquiétude consécutive à leurs entrevues. Ces visites sont rassurantes en un certain sens, mais ne portent en aucun cas la garantie d’un document signé par HMP Belmarsh. Le 7 mai dernier, Kristin Hrafnsson déplorait ainsi l’isolement « inacceptable » de son patron qui « passe la plupart du temps 23 heures dans sa cellule ». A-t-il adressé une plainte à l’administration ? Aucune idée. L’association WikiJustice JA l’a fait et a reçu une lettre du Manager auprès du Directeur exécutif de la prison. Il précise que les conditions sont conformes au règlement PSI 75-2011 qui prescrit « à tous les détenus de passer au moins 2 heures par jour hors de leur cellule et 30 minutes à l'air libre ». C’est le double du temps de sortie annoncé par Kristin Hrafnsson, un temps crucial pour la santé d’Assange. Le responsable donne des renseignements sur les instances carcérales et autres usages, mais il s’excuse « de ne pas pouvoir communiquer spécifiquement sur Mr Assange ».

Answer from HMP Belmarsh to WJJA association letter. Nov 2019. Answer from HMP Belmarsh to WJJA association letter. Nov 2019.

Nous voilà dans l’embarras : en l’absence de documents administratifs relatifs à Julian Assange, par exemple un rapport médical et un agenda des visites signés par les médecins ou fonctionnaires, nous sommes face à deux témoignages quasi contradictoires. Si Julian Assange est à Belmarsh, soumis à 23 heures d’isolement, alors D. Hardin accole sa signature à un règlement qu’il viole. Il prendrait un risque énorme. Parallèlement, il ne peut se prononcer sur l’état ou la présence de Mr Assange « spécifiquement ». Les affirmations de Harding et Hrafnsson ne concordent que si Julian Assange n’est pas détenu, ou pas détenu en permanence, dans la prison de Belmarsh. Un doute s’installe, gros comme une dark place.

Doute généralisé

Malheureusement, du point de vue systémique comme individuel, le doute s’est installé depuis des lustres. Le premier provient de la menace qui guette tous les protagonistes de l’affaire. Le jeune employé du Parti Démocrate américain Seth Rich a été assassiné en 2016, et beaucoup pensent qu’il l’a été pour la fuite des e-mails d’Hillary Clinton et John Podesta (DNC Leaks). Cela suffit pour mettre une grosse pression notamment sur les lanceurs d’alerte, en lien avec WikiLeaks ou non. En 2016 encore, deux avocats de WikiLeaks, John Jones et Michael Ratner, puis le directeur Gavin MacFadyen meurent l’un après l’autre (*). Aucune preuve d’assassinat, mais les doutes et la pression sur les protagonistes sincères s’accumulent.

Les têtes de pont de la défense d’Assange communiquent beaucoup sur twitter et facebook. Le virtuel ne remplaçant pas la vraie vie, les personnages logés derrière un compte twitter présentent une fiabilité relative. Dès le mois d’aout nous avons exprimé nos doutes sur celui de @AssangeMrs, supposé tenu par la mère de Julian Assange. De fait, sa mère ne s’est pas rendue à Londres. Et pas plus tard que le 1er décembre, @AssangeMrs annonce qu’elle ferme son compte, car elle « ne peut plus se mesurer à la communauté “activiste“ ». Ses 60 000 abonnés n’ont qu’à la chercher ailleurs, sans savoir où : elle ne le dit pas. Julian Assange est innocent, emprisonné et torturé, elle ne se rend pas aux audiences, elle ne fait pas entendre son plaidoyer, et elle quitte le seul lien public qui la retenait à lui et à la défense. Tous ses tweets ont désormais disparu, le passé de la mère “activiste“ s’efface. Restent deux questions :

  • Aurait-elle pu drainer tant de monde si longtemps sans l’accord tacite des instances de défense telle Unity4J ou defendwikileaks.org qu’elle a tant retweetées ?
  • Qu’est devenue la mère aimante de Julian Assange ?

Last tweet from @AssangeMrs, December 1st 2019. Last tweet from @AssangeMrs, December 1st 2019.

Parfois les personnes actives sur twitter sont bien identifiées, mais elles abandonnent la défense d’Assange du jour au lendemain. C’est la sincérité de l’engagement, et donc sa pertinence, qui est alors en cause. Ainsi la fille de Stanley Kubrik, connue pour son activisme pro-Trump, s’est désintéressée du sort d’Assange au moment où il avait le plus besoin d’aide. Nous pourrions décliner à l’infini les exemples.

La grande majorité des avocats mandatés pour la défense d’Assange, ainsi que leurs firmes, ont des intérêts tellement tournés vers ceux des États-Unis que leur action inefficace en devient hautement suspecte. Nous l’avons démontré à plusieurs reprises (ici, et ). L’affaire suédoise tourne au fiasco, suite au dernier épisode du troisième abandon de l’enquête préliminaire. La procureure Marianne Ny, grande responsable de la persécution de Julian Assange, et la procureure Eva-Marie Persson agissaient-elles en leur âme et conscience, ou selon des intérêts et pressions liés au pouvoir états-unien ?

Ajoutons la parodie d’une justice britannique, qui suit son cours comme si de rien n’était en l’absence de Julian Assange. Sa “présence“ en vidéo à la dernière audience du 18 novembre à la Westminster Court résume à elle seule la situation. Son état de santé visible est dramatique. On ne sait même pas s’il a un retour audio-visuel de ce qui se passe dans le tribunal, ses avocats et la juge ne s’en soucient même pas. C’est monstrueux.

Ajoutons l’entrelacement historique et pragmatique entre la politique des États-Unis et celle de la Grande Bretagne ou de la Suède, en articulation avec des médias dominants qui mettent leurs lecteurs, désireux de savoir ce qui se passe autour de Julian Assange, dans la position d’un aveugle à qui on aurait caché sa canne blanche dans un placard, et nous atterrissons dans le contexte actuel : les citoyens les plus impliqués et informés de l’affaire n’ont pas d’autre alternative que de douter de tout, de se jauger l’un l’autre, de se figurer la réalité à partir des quelques éléments incontestables dégottés de ci de là. Au demeurant, cette situation est en parfaite adéquation avec l’atmosphère de défiance, en constante expansion, entre les populations du monde et les décideurs locaux, ou invisibles, ou extérieurs.

Sept ans de galère

Les mensonges du présent jettent le doute sur le passé. Nils Melzer et les deux experts mandatés par l’ONU ont constaté l’état de torture psychologique le 9 mai 2019, moins d’un mois après la détention ferme de Julian Assange. Niveau d’anxiété et de stress, impossibilité de « se détendre sur de longues périodes », ces experts avaient observé des symptômes identiques sur des victimes auscultées suite à un processus de torture active et prolongée en terrains de guerre. Nils Melzer insiste sur la rapidité de leur diagnostic, tant les symptômes sont marqués. D’où l’interrogation sur ce qu’a précisément subi Julian Assange à l’ambassade d’Équateur.

Des lambda se sont naturellement rendus en cette rue de Hans Crescent jadis assiégée par la police britannique, où des foules s’étaient rassemblées. Toutes les traces n’avaient pas disparu, un flyer “Free Assange“ délavé se laissait encore lire sur la boite aux lettres de la Royal Mail.

Ecuadorian Embassy in London, 3 Hans Crescent. September 2019. Ecuadorian Embassy in London, 3 Hans Crescent. September 2019.

Le petit balcon agrémenté du blason et du drapeau Équatorien est à portée de main du passant ; il ne serrera pas celle de l’occasionnel occupant s’adressant au peuple. De là, on aperçoit à l’opposé du bâtiment un blason de même facture et un drapeau ressemblant, c’est celui de la Colombie ; surprise, les journaux ne s’étaient pas arrêtées sur ce détail. Lambdax s’essaie à l’interphone, et voit descendre avec diligence le numéro deux de la hiérarchie équatorienne des lieux. Son prénom est Leopoldo, il est astreint à un « no comment » sur la situation d’Assange, mais accepte de témoigner des excellentes relations que son pays l’Équateur entretient avec la Colombie. Ce qui peut paraitre étonnant, si on se réfère à la marque de fabrique du président Rafael Correa : l’homme de gauche qui s’échine à desserrer le joug économique des États-Unis sur l’Équateur ; cette option pouvait créer des tensions avec une Colombie plus conservatrice et pro-US. Un deuxième appel d’interphone, et l’assistant d’ambassade de Colombie arrive avec le même empressement par la même cage d’escalier, confirmant sur le palier extérieur les bienveillants propos de Leopoldo.

Les relations colombo-équatoriennes ont beau être au beau-fixe, la promiscuité des deux ambassades ne laisse de surprendre. La discrétion est de règle en matières diplomatiques. Les allées et venues sont autant de signes visibles de l’un et de l’autre, les murs mitoyens s’offrent à des technologies d’espionnage en plein essor. Ce que ne contrediraient pas les employés de UC Global, la société espagnole de sécurité et surveillance qui, selon Stefania Maurizi de La Repubblica, aurait été sollicitée en 2012 par le gouvernement équatorien de Rafael Correa  car « l’ambassade manquait des mesures de sécurité les plus basiques ». La journaliste rapporte que David Morales, le fondateur d’UC Global, se serait « mis au service de l’Intelligence américaine pour espionner Julian Assange », selon une version « reconstruite » par des « témoins ».

Ecuadorian and Colombian embassy entrance in London. Few years ago. Video screenshot. "Flat 4" is now written instead of Spanish Office. Ecuadorian and Colombian embassy entrance in London. Few years ago. Video screenshot. "Flat 4" is now written instead of Spanish Office.

Ce qui frappe ici, c’est la légèreté d’un président équatorien à sous-traiter sa sécurité à une entreprise privée espagnole, qui avait apparemment un “spanish office“ indépendant dans l’immeuble de l’ambassade. Comme si l’Équateur n’avait pas ses propres services de sécurité. D’autant que la sécurité privée recrute souvent des anciens des services secrets (c.f. le Baron d’Arbuthnot), et que l’Espagne adhère à l’OTAN tout en entretenant des relations intenses par accords et traités avec les États-Unis. Que la CIA s’immisce dans cette affaire cernée de collaborateurs potentiels, c’est le cours naturel des choses. La question serait plutôt : si elle a bien eu lieu, quand Rafaël Correa a-t-il été au courant de l’intervention de la CIA via UC Global ?

L’activité de l’ambassade est en outre peu visible. Toutes les réceptions et conférences sont annoncées dans le grand bâtiment du consulat situé à John Sessions square. À la pizzeria chic du coin, les serveurs n’ont pas souvenance d’avoir vu des diplomates équatoriens. C’est une société immobilière des Émirats Arabes Unis, sise dans un paradis fiscal, qui possède le terrain au 3 rue Hans Crescent, et qui a vendu à l’Équateur un appartement et une remise en sous-sol, en 1977. L’un des directeurs n’est autre que Mohammed bin Khalifa Al Nahyan, fils du Président des Émirats Arabes Unis, et sa société immobilière est citée dans les Panama Papers.

Above, Panama papers extract. Underneath, Register Land extract for 3 Hans Crescent property,London © BasicBlog Above, Panama papers extract. Underneath, Register Land extract for 3 Hans Crescent property,London © BasicBlog

Le “Spanish Office“, probablement loué à l’époque par la société de sécurité UC Global, correspond à la “Suite 4“, la gamme supérieure des appartements disponibles. Le prix d’acquisition donné par la famille libanaise propriétaire du lieu est de 12 millions de livres. L’ambassadeur équatorien officie en rez de chaussée, dans un logement de gamme inférieure, tout en louant les services de techniciens espagnols logés dans la grande suite du premier étage. Combien Rafael Correa a-t-il déboursé pour une protection privée, au final poreuse à la CIA comme le soutient la Repubblicca ?

Land Register extract, 3 Hans Crescent, Suite 4, London. © BasicBlog Land Register extract, 3 Hans Crescent, Suite 4, London. © BasicBlog

Dès le départ, l’arrangement est disproportionné et incompréhensible. Tous les pays représentés sur les lieux de l’ambassade sont historiquement et économiquement très liés aux États-Unis : Colombie, pays du Golfe superviseurs des lieux, espagnols mandatés.

Bancal Storytelling

Dès que l’on creuse un peu, le sol se dérobe sous nos pieds, alors on descend d’un étage, et on creuse. Et nous tombons sur la déposition d’Assange du 14/15 novembre 2016, terme de « l’année sanglante », où il affirme : « Moi, Julian Assange, citoyen australien, je me suis fait saisir mon passeport par les autorités britanniques et je ne peux donc pas fournir de pièce d’identité officielle, je me trouve dans une situation de détention arbitraire… ». C’est étrange. S’il a reçu l’asile politique en 2012, il avait forcément une pièce d’identité en règle, et depuis il était terré dans le territoire souverain équatorien à Londres : les autorités britanniques ne peuvent y « saisir son passeport ». Donc soit l’asile politique accordé présentait un vice de forme (une preuve d’identité est nécessaire), soit les autorités britanniques ont saisi après coup ses papiers, ce qui ne pouvait se faire sans la complicité de l’Équateur de Rafael Correa.

L’octroi de la nationalité équatorienne n’est pas plus convaincant. Il est sensé avoir lieu en décembre 2017 sous la présidence Moreno. L’information est fuitée par des journaux locaux, puis vaguement confirmée par la ministre des affaires étrangères au détour d’une interview, pas dans une conférence de presse solennelle. Le passeport équatorien de Julian Assange n’a jamais été montré ; nous ne savons qu’une chose : le 20 décembre 2017, les autorités anglaises lui ont refusé « le statut diplomatique », demandé par l’Équateur. Était-ce une décision politique, ou manquait-il une pièce au dossier ?

Le siège de l’ambassade par la police londonienne a couté des « millions de livres », chacun a en tête les images des agents de la Scotland Yard, celles du documentaire Risk par exemple, où le consul Narvaes se plaint de la disproportion des forces. Cependant, l’impression d’une forteresse assiégée est beaucoup moins nette dans les photos du quotidien, où deux agents se font assez discrets sur le côté du bâtiment (ci-dessous, en 2012 et 2014). L’ex Ministre équatorien Guillaume Long parle « des premières années où 67 policiers britanniques encerclaient l’ambassade » (video, 4mn30s). On image mal deux ambassades, n’oublions pas celle de Colombie, accepter une telle intrusion, sans fondement légal, perturbant durablement leur fonctionnement de missions diplomatiques.

Ecuadorian and Colmbian embassies entry, 2012 and 2014. Ecuadorian and Colmbian embassies entry, 2012 and 2014.

Chemin faisant, le doute se prolonge. Car nos contacts diplomates européens ne comprennent pas l’incurie de l’ambassade, incapable de fournir les soins minimaux, dentaires notamment, dont avait besoin Julian Assange pendant ces longues années. Une mission diplomatique se débrouille toujours pour se rendre autonome en matière de soins. Le matériel moderne se miniaturise. Le prétexte mis en avant à l’époque, de l’incapacité d’effectuer une radio dentaire ne tient que si aucun effort n’a été fait pour le rendre possible. Si c’était un problème financier, les dons ont toujours afflué chez WikiLeaks ; mais l’Équateur n’est pas indigent, c’est le 12ème producteur mondial de pétrole : le problème est ailleurs.

La Fabrique de la Haine

Georges Orwell nous l’a enseigné, si l’ennemi n’existe pas, le pouvoir totalitaire l’invente. Avec son acolyte Georges Bush, Tony Blair a placé haute la barre de la propagande avec son rapport bidonné du MI6. Il s’agissait de justifier l’attaque de l’Irak, à un moment où des millions de personnes protestaient contre cette guerre dans les capitales occidentales. Puis la traque des terroristes à coups de Patriot Act avança grand train. L’idée d’un « axe du Mal » échauffait les esprits malléables bientôt prêts à déroger à la règle. Et l’axe du bien ouvrit une nouvelle ère de renaissance, celle de la torture en sous-traitance. Mais la collecte d’informations n’a jamais été l’objectif premier de la torture : si la gègène avait permis à la France de rester en Algérie, ça se saurait. La CIA elle-même avait conclu que les « interrogatoires coercitifs […] sont historiquement prouvés comme inefficaces » ; c’est la sénatrice américaine Dianne Feinstein qui l’écrit dans le rapport déclassifié en 2014 sur le « programme de détention et d’interrogatoire de la CIA ».

L’efficacité de la torture réside dans la fabrique de la haine et des ennemis. Pour ce qui concerne nos territoires, depuis 2015, le bilan est en France de 253 morts et un millier de blessés en neuf attentats revendiqués par Daesh, en Angleterre il est de 38 morts et 189 blessés en quatre attaques, 36 morts en Belgique et 12 en Allemagne.

Au cours de ces cycles de haine soigneusement entretenus, des pratiques s’inventent. La “rendition“ a ainsi fait l’objet d’une commission d’enquête menée sur la période 2001-2010 par le parlement britannique (House of Commons). Le rapport publié en 2018 a ses limites, car les députés, bridés par le premier Ministre sur le critère de « Sécurité nationale », n’ont pas été « en mesure de mener une enquête faisant autorité, et de produire un rapport crédible ».

La rendition est une sorte de livraison spéciale de présumés coupables, d’une base quelconque vers une base militaire gérée par des troupes américaines, via des pays tiers ou vers des pays tiers souvent équipés de prisons secrètes. Le rapport de la House of Commons mentionne une livraison de 29 prisonniers, en partie capturés par des britanniques, amenés d’Irak « dans des caisses en bois » trop étroites pour un adulte, vers des pays où existent des bases militaires US. Les noms sont transformés, CUPAR pourrait désigner le Maroc ou la Pologne par exemple. Les souffrances et humiliations endurées en transport sont une torture en soi, et les lieux d’arrivée sont choisis pour leur tolérance aux actes de torture.

Drawing of Abu Zubaida,  ex-Guantanamo detainee, describes “cramped confinement“ torture techniques. Drawing of Abu Zubaida, ex-Guantanamo detainee, describes “cramped confinement“ torture techniques.

Les députés rapportent qu’à proximité d’un hangar de transit à Bagram, des permanents entendaient « de temps à autre des cris audibles », ce qui laisse à penser que la torture était active, à la pause. Dans ces situations de sauvagerie ultime made by USA, les officiers britanniques avaient une position bâtarde, entre témoins et contractants à la torture. Les plus scrupuleux contactaient alors les Head Offices, les centres de commandement et de communication des différents services : MI5, MI6, GCHQ (quartiers généraux du gouvernement), Défense. Les consignes données relèvent d’un subtil laxisme ainsi résumé dans le rapport : un « manque de directives à l'attention des agents (nous considérons que le personnel déployé a été insuffisamment appuyé par leur administration centrale)…».

De Black Site en Dark Room

Les britanniques accompagnent parfois leurs collègues américains dans des lieux codés, communément appelés “Black sites“. En 2005, un officier découvre à ANWICK « un centre de torture » aménagé de cellules de la dimension d’un lit simple, sans lit ni meuble, 1,8 mètre de haut environ, sans fenêtre mais avec lumière au néon ; « nous n'avons pas vu s'il y avait un interrupteur à l'intérieur, mais il y avait un interrupteur externe », se rappelle un visiteur.

La lumière ou l’obscurité totale y est contrôlée de l’extérieur, ce qui cadre avec des méthodes pratiquées à l’aéroport de Bagdad : « L'autre sanction usuelle est la chambre noire [“dark room“]. Il s'agit d'une pièce calfeutrée où les détenus sont exposés à un éclairage stroboscopique et à une musique rock forte pour créer un effet de désorientation. Ils ont un poids de 30 livres attaché autour de leur cou et un garde les oblige à marcher constamment dans la pièce. S'ils s'effondrent, ils sont arrosés d'eau et réanimés ; ils sont ensuite laissés en chambre obscure. La température varie entre des extrêmes inconfortables ». Les députés anglais précisent que « 98 pourcent des soldats des forces spéciales US craqueraient s’ils étaient soumis à ces conditions », quand les exécutants ne sont pas trop zélés, comme dans le cas mortel d’un interrogatoire « à l’eau bouillante » noté en bas de page.

Center: rendition-like detainee humiliation in transit. Inside prison photos : Abu Graib. "Waterboarding Instructor": patch for sale in shopping site. Center: rendition-like detainee humiliation in transit. Inside prison photos : Abu Graib. "Waterboarding Instructor": patch for sale in shopping site.

Les renditions donnent lieu à des études universitaires et associatives. L’étude de plans de vols entre 2001 et 2005 a permis à l’ONG Reprieve de montrer, témoignages à l’appui, que cinq détenus torturés ont transité par Glasgow-Prestwick en Écosse. Le management de l’aéroport aurait été « trompé » par des officiels américains et polonais, mais l’ONG prend le soin de questionner « l'indépendance réelle du système de justice pénale écossais », et préconise urgemment « une plus grande autonomie de l'Écosse dans le contexte des "affaires étrangères" » (**).

Rendition flights studies, from HR association (left) and Polish newspaper (right). Rendition flights studies, from HR association (left) and Polish newspaper (right).

Ces enquêtes ne sont pas tamponnées puisqu’elles n’ont jamais franchi le seuil des Cours de justice.

Pendant une décennie, les agences britanniques ont ainsi alimenté des lieux de tortures, exploité des informations obtenues par ce biais, financé à l’occasion des actes de sauvagerie (sans le savoir à priori, bien sûr), et peu à peu une forme de banalisation de ces pratiques s’est installée. On ne sort pas d’un tel contexte du jour au lendemain. Pour la campagne de 2016, Hillary Clinton dit que « les États-Unis ne devraient jamais tolérer ou pratiquer la torture où que ce soit ». Tant que les tribunaux américains considéreront les interrogatoires renforcés comme légaux, Mme Clinton peut se prononcer contre la torture et proroger les techniques de torture sans contradiction formelle.

Les officiers les moins regardants sont inévitablement placés à des postes clés, les indignés sont marginalisés, la force de l’habitude joue son rôle, le traumatisme des attentats sur nos territoires renforce l’influence des responsables “radicalisés“, pour employer un terme à la mode. Le président Trump a placé à la tête de la CIA, l’ex-tortionnaire patentée Gina Haspel ; la sénatrice Dianne Feinstein en est réduite à exprimer son « sincère et profond espoir » de tourner la page des renditions, tout en s’inquiétant de la précarité des directives de modération données par Obama en 2009 ; ce titulaire du Nobel de la Paix, qui n’a pas fermé Guantanamo, préconisait des détentions de « court terme » et le suivi du « Manuel opérationnel de l’Armée ». Par le Patrioct Act et les mémorandums sur la torture édités par l’OLC (Bureau du Conseil Légal, la boussole judiciaire qui guide le procureur général aux États-Unis), les autorités américaines continuent de tolérer les « interrogatoires renforcés », réminiscence de la “Question“ pratiquée par les bourreaux du Moyen Âge.

Rien n’indique que les services du Royaume-Uni, pas vraiment fâchés avec les États-Unis, aient abandonné la sous-traitance à la torture, qui est d’ailleurs un oxymore. Selon la définition de l’ONU (voir en fin), toute « personne agissant à titre officiel », que ce soit directement ou « à son instigation, avec son consentement ou son acquiescement », est considérée comme tortionnaire.

Indispensables hypothèses

La suspicion est de rigueur dans tous les domaines connexes aux autorités britanniques qui touchent à la situation de Julian Assange. Aucune preuve administrative écrite ne permet d’avoir de certitude sur la situation d’Assange postérieure à son extraction de l’ambassade. Sa situation passée à l’ambassade s’obscurcit. La torture qu’il a subie sur un temps long est diagnostiquée mais non caractérisée. Les témoignages oraux de l’entourage ne compensent pas les lacunes administratives, loin de là. L’énonciation des hypothèses est plus que jamais légitime et nécessaire, moyennant le faisceau d’indices minimal que nous avons développé ici, et dans les articles sincères existants.

Hypothèse 1 :

Les locaux de l’ambassade équatorienne ont servi de prison secrète intermittente. Des personnels extérieurs ont eu un accès direct à Julian Assange pour interrogatoires. Ces interrogatoires ont pu être préparés par des situations de torture type “dark room“, et/ou par ingestion de médicaments ou de drogue, à divers degrés. Il suffit aux autorités britanniques de fermer bien fort les yeux, pour ne pas être au courant de ce qui se passe sur un territoire de souveraineté étrangère. De telle sorte qu’il est aisé de ne pas en être légalement responsable, de manière directe.

Éléments 1 :

La promiscuité entre l’ambassade d’Équateur et de Colombie a été consciencieusement tue par les médias dominants. Un détail va dans ce sens : le drapeau équatorien de l’ambassade était disposé verticalement jusqu’en 2009 ou 2011, ce qui le différenciait de celui de Colombie qui a les mêmes couleurs. En 2012, il est difficile de discerner l’un de l’autre. Une intention possible de cette discrétion, c’est de cacher que les activités diplomatiques importantes équatoriennes ne se déroulent plus rue Hans Crescent. La diplomatie sensible s’effectuerait au consulat de John Session square, il n’y aurait donc pas promiscuité. Selon le cadastre londonien, l’Équateur ne possède qu’un appartement habitable que nous estimons à 70 m2. S’il faut loger Julian Assange, il reste peu de place pour l’ambassadeur, son second, le secrétariat, la salle de réunion. Sept ans d’activité diplomatique dans ces conditions ça ne parait pas réaliste. L’ambassade a tout d’une annexe secondaire.

Le 11avril dernier, jour de l’extraction, des témoignages salés sont sortis des placards médiatiques :

  • Daniel Domscheit-Berg, ancien de WikiLeaks : « Julian mangeait avec ses mains et il s'essuyait toujours les doigts sur son pantalon. Je n'ai jamais vu un pantalon aussi gras que le sien de toute ma vie ».
  • L’ancien rédacteur en chef du New York Times, Bill Keller : « Il sentait comme s'il n'avait pas pris de bain depuis des jours », il portait « une chemise blanche sale », des « chaussettes sales » et tombantes…
  • La ministre de l’Intérieur d’Équateur Maria Paula Romo, revient sur la période du gouvernement de Rafael Correa : « Ils ont toléré des choses comme le fait de mettre des excréments sur les murs de l'ambassade et d'autres comportements loin du respect minimum qu'un invité doit avoir ».

Que Julian Assange mange avec ses mains, c’est corroboré par Andrew O’Hagan, l’écrivain de l’autobiographie non-autorisée. Il en parle dans son essai Ghosting sur les années où il côtoyait Assange. Cette manie pourrait venir de son enfance dans la secte du Family Cult qui affamait les enfants par intermittence ; qu’il soit peu soucieux de lui-même, c’est cohérent avec son côté intellectuel éthéré. Mais qu’il pue, comme le suggère Bill Keller, ça ne correspond pas à l’attitude respectueuse et posée qu’on lui connait.

Le régime s’est-il durci au point que l’ambassade lui retire les moyens de se laver lui-même et ses vêtements, régulièrement ? Cela expliquerait que ses occupants aient « toléré » ces faits, comme l’affirme Maria Paula Romo. Mais qu’il se mette à tapisser les murs de merde, cela évoque un acte de défiance en réponse à des situations de maltraitance. Les militants républicains de l’IRA, en Irlande, s’étaient rebellés de cette manière ; le reporter Sorj Chalandon en fait le récit dans un roman réaliste (*3) : « En mars 1978, battus à chaque fois qu’ils allaient à la douche, les gars ont brisé leur mobilier et refusé de sortir des cellules. […] Les soldats républicains ont décidé de pisser par terre, de chier dans leurs mains et de répandre leurs excréments sur les murs. Lorsque je suis rentré au bloc H4 du camp, le 4 Novembre 1979, cela faisait trois ans que trois cents camarades étaient nus dans leurs couvertures et vivaient dans leur merde ». C’était deux ans avant que Margareth Thatcher laisse mourir Bobby Sands et ses compagnons, partis en grève de la faim pour obtenir le statut de prisonniers politiques.

Souiller leur propre cellule, c’était revendiquer leur droit à la dignité ; renvoyer à l’autre ce qu’il leur fait subir. Julian Assange a pu réagir de cette manière à des conditions inhumaines ; des formes de torture. L’ambassade possède un réduit de stockage en sous-sol, on peut imaginer que Julian Assange y restât confiné plusieurs jours, avec une lumière contrôlée de l’extérieur, ou non ; une des vidéos fuitées de l’ambassade montrait Julian Assange assis devant la grande table en accajou, les épaules tombantes, visiblement accablé, avec un homme en face lui parlant. La vidéo a disparu depuis, mais elle ressemblait à une séance d’interrogatoire.

Land Register London, extract of Ecuadorian Embassy leasehold, 3 Hans Crescent. © BasicBlog Land Register London, extract of Ecuadorian Embassy leasehold, 3 Hans Crescent. © BasicBlog

Dans son essai Ghosting publié en 2017, Andrew O’Hagan décrit une de ses visites à l’ambassade, où il partage une bière avec Julian, « assis dans la pièce sombre ». Dans la langue précise de l’écrivain, le terme “dark room“ n’est peut-être pas anodin.

En Europe, plusieurs centre-ville ont hébergé des “sites noirs“ en lien avec les renditions gérées par la CIA. À Bucarest, il était situé dans un sous-sol utilisé par l'Office national d’archivage des informations classifiées (ORNISS) pour stocker des dossiers sensibles de l'Union européenne (UE) et de l'OTAN ; nom de code : “Bright Light“ (*4). À Vilnius en Lituanie, le site était « une maison individuelle de plain-pied au centre-ville ». Ces lieux de torture et d’interrogatoires étaient actifs voici une dizaine d’années. Si ces lieux cachés n’existent plus, c’est aux gouvernants concernés d’en apporter des preuves vérifiables.

Hypothèse 2 : Julian Assange a été régulièrement exfiltré de l’ambassade pour subir torture et/ou interrogatoires. Le sous-sol du bâtiment, loué par l’ambassade, présente une sortie de secours qui mène sous la route. Elle pourrait ouvrir à un tunnel traversant qui facilite des sorties discrètes.

Ecuadorian&Columbian embassies basement (left), Out of Ecuadorian embassy (right). © BasicBlog_collective Ecuadorian&Columbian embassies basement (left), Out of Ecuadorian embassy (right). © BasicBlog_collective

Lambdax croise Leopoldo sortant de l’ambassade, un jour où la Mail Box avait été fraichement repeinte. Le salut est jovial, mais Leopoldo manque de temps et lance : « Ce n’est plus ici que ça se passe, c’est à Belmarsh ! ». C’est plus fort que lui, lambdax s’intéresse à l’histoire des lieux. Il tourne dans le quartier et prend cette photo d’un des appartements qui entourent le bloc d’immeubles, dont beaucoup sont visiblement vides. Ce logement à façade blanc-crème est en face de l’ambassade (et de l’issue de secours), de l’autre côté de la rue Hans Crescent, et les volets intérieurs ne permettent pas de déterminer s’il est vide ou occupé. La probabilité que Julian Assange y ait transité n’est pas nulle.

Left : Fresh red mail box. Right: basement flat, close to embassy. © BasicBlog_Collective Left : Fresh red mail box. Right: basement flat, close to embassy. © BasicBlog_Collective

Rien ne dit cependant, que le parking sous-terrain de l’impasse ne soit pas discrètement accessible par les habitants de l’ambassade.

Parking entry left to the ecuadorion embassy in London Parking entry left to the ecuadorion embassy in London

Hypothèse 3 : Julian Assange n’est présent à la prison de Belmarsh que par intermittence. Il est entre-temps soumis à des interrogatoires par des agents extérieurs, dans des lieux inconnus, dans des conditions qui ne sont pas sous contrôle des autorités des prisons britanniques. Non seulement aucun document officiel signé ne certifie sa prise en charge à Belmarsh, mais les citoyens présents aux audiences notent des faits troublants : l’écran où Julian Assange apparait ne présente pas d’inscription “HMP Belmarsh“. Les gardiens ne sont pas visibles contrairement aux autres justiciables de Belmarsh, amenés de manière ostensible par leur gardien ; juges et avocats ne s’adressent jamais à Julian Assange, ils ne nomment pas “la prison de Belmarsh“ mais s’expriment par ellipse : « là où il se trouve », « de là où il est »

Dans son récent discours au parlement européen, l’onusien Nils Melzer, très alarmiste quant à sa santé, décrit la situation d’Assange « isolé dans un lieu spécifique ». Prononcer ou écrire “HMP Belmarsh“ s’apparente au challenge dernier.

La nature a horreur du vide, nos suppositions le comblent très imparfaitement. Ce qui est inconcevable, c’est que ces hypothèses soient crédibles, ou du moins, qu’aucun élément officiel ne permette de les exclure. Ou plutôt : que le degré de suspicion qu’inspire la situation concrète de Julian Assange, combiné à l’absence totale de preuves administratives sur sa situation, en arrive à donner pleine légitimité à ces interrogations.

Panoptique

La toile de fond de la persécution de Julian Assange présente différentes strates. La plus inquiétante d’entre elles est celle qui consiste en l’abandon de toute idée d’indépendance par une majorité d’États européens et par l’Europe communautaire vis-à-vis des États-Unis. Les gouvernances britanniques et suédoises sont parmi les plus avancées en ce domaine. L’Allemagne et la France ne sont pas en reste, le refus d’asile politique du président Macron en est un stigmate, le silence total des quotidiens de presse français au sujet de Julian Assange en est un autre, proéminent.

L’indifférence du journal Mediapart  à son endroit, préparée par la mise à mort morale d’Edwy Plenel, n’arrange rien ; la médaille de l’omerta est en passe d’être décernée au journal Le Monde de Xavier Niel et Matthieu Pigasse, co-auteurs par défaut d’un unique éditorial daté du 13 Avril, en forme de sentence finale. La couverture dramatiquement insuffisante faite par le mensuel du Monde Diplomatique ne remonte pas la moyenne, malheureusement.

Les médias dominants et la plupart des gouvernements européens baissent la culotte devant le géant américain, il n’y a pas de mot plus poli. Située sur une autre strate, la politique industrielle calamiteuse des gouvernements français successifs font certainement pire que tous les pays réunis, ils laissent détruire ou affaiblir des bastions stratégiques par les investisseurs et industriels américains, l’affaire Aslthom-Énergie n’étant que la partie émergée du démantèlement de l’iceberg.

De ce point de vue, la raison d’État peut à la rigueur tenir, à moyen terme, dans le cadre d’une idéologie méta-globale où la France accepte d’assujettir sa production vitale, en matière d’infrastructures notamment, à des forces étrangères. Cela fait courir des risques d’envergure en matière d’entretien de nos usines nucléaires par exemple, mais on peut admettre que nos dirigeants fassent confiance à des pointures comme Donald Trump ou des pacifistes aussi réputés qu’Hillary Clinton, ou bien sait-on jamais, à des personnalités prometteuses comme Joe Biden et son fils. Cette raison peut tenir, aussi, à condition que l’on accepte la perte de sens (ou ce qu’il en reste) vécue par les travailleurs, dans la mesure où ils perdent toute maitrise sur la finalité de leur production. L’inévitable raréfaction des emplois qui présentent un certain intérêt au quotidien, en est un autre biais, et pas des moindres. En somme, cette raison d’État (*5) confine à la généralisation d’un esclavage d’ordre nouveau.

US media caricature, Joe Biden and his son Hunter Biden. US media caricature, Joe Biden and his son Hunter Biden.

Pour ce qui est de la mise à mort en cours de Julian Assange, psychique et physique, qui laisse de marbre nos présidents, premiers ministres, ministres de la justice et des affaires étrangères, patrons de presse, commissaires européens, […], elle ouvre à une raison d’État encore plus innovante ; d’aucuns diraient fièrement “disruptive“. C’est une raison, dans un premier temps, tout simplement criminelle : tant que la torture n’est pas légalisée s’entend. Ceci dit, vus le nombre de lois et de procédures qui ont été piétinées dans le silence le plus total, et l’habileté du système britannique à escamoter l’ensemble du fonctionnement judiciaire, avec l’aide des avocats d’Assange il est vrai, décriminaliser la raison criminelle pourrait ne pas nécessiter de loi nouvelle. Disqualifier définitivement l’ensemble des règles de Droit pourrait amplement suffire. Cette fin heureuse sous-tend cependant une catastrophe cataclysmique : les avocats y perdraient leur travail.

Si notre hypothèse de rendition se confirme (remarquez notre prudence), à savoir la délégation du crime sur son propre sol à une force étrangère, elle sera automatiquement résolue par l’accomplissement de l’idéologie globalisante. Nous n’aurons plus à nous arracher les cheveux sur ces viles questions de territoire, la délégation deviendra une activité internalisée de fait, et de toute façon, la torture ne sera plus un crime.

Restent une question et une affirmation :

     - S’ils ne l’avaient pas baissée, auraient-ils pu la payer, leur culotte dorée ?

     - La mise en danger par les révélations de Julian Assange d’États qui donnent une telle perspective à la raison d’État, ne met pas en danger la raison, la sage.

Bien au contraire.

 

(*) : Les circonstances de la mort de John Jones (en avril) sont discutées ici, celle de Gavin MacFadyen ici. (en octobre) ; Michael Ratner, avocat des mouvements de droit civique américains (Black Panthers…) meurt de maladie en mai 2016 à l’age de 72 ans.

(**) : En 2008, la police d’Écosse a mené une « enquête préliminaire » sur ces renditions, concluant que « les informations disponibles sont insuffisamment crédibles et fiables pour initier une investigation criminelle ».

(*3) : Étude publiée dans The International Journal of Human Rights , Tracking rendition aircraft as a way to understand CIA secret detention and torture in Europe.

(*4): Sorj Chalandon, “Retour à Killybegs”, éd. Grasset & Fasquelle, 2011.

(*5) : Dans cette perspective, le terme raison d’État est bien sûr obsolète. “Raison idéologique“ serait moins inexact : celle d’une idéologie non-hégémonique et non-démocratique, c’est-à-dire imposée.

 

LES CITOYENS SE BOUGENT POUR JULIAN ASSANGE

Des AVOCATS s'y mettent ! Ils demandent à "libérer Assange immédiatement".

Pas d’inquiétude, ce ne sont pas les avocats d'Assange, pas encore. Originaires des États-Unis, de Norvège, du Japon et d'Allemagne, neuf avocats ont signé "An Appeal From International Lawyers". Ils dénoncent les "extraordinary renditions" et dessinent un paysage judiciaire et politique non moins effrayant que le dépeint notre article. Voici la conclusion de leur instructive déclaration :

"Le traitement de Julian Assange est indigne de la grande nation qui a donné au monde la Magna Carta en 1215 et l'Habeas Corpus. Pour défendre sa souveraineté nationale et obéir à ses propres lois, l'actuel gouvernement britannique doit libérer Assange immédiatement."

Permanents de la CULTURE - Demande de libération de Julian Assange

Ce que ses avocats n’ont pas fait, des citoyens l’exigent. En France, plus de 300 professionnels de la culture ont signé une lettre ouverte ponctuée par « NOUS EXIGEONS LA LIBÉRATION IMMÉDIATE DE JULIAN ASSANGE », adossée à une pétition qui a recueilli 10 000 signatures en deux semaines ; en voici quelques noms célèbres : Josianne Balasko, Albert Dupontel, Jacques Audiard, Pascal Légitimus, Emir Kusturica, Virginie Ledoyen, Maria De Medeiros, Bruno Podalydès, Jean-Jacques Beineix, Bruno Gaccio, Cédric Klapish, Anne Roumanoff, Patrick Bouchitey, Lucas Belvaux, Serge Moati, Claude Sérillon…

Cela n’a pas suffi à l’AFP ni à Reuters, ni aux grands quotidiens, parmi lesquels seul le journal L’Humanité a publié leur tribune, avec lecture en ligne réservée aux abonnés.

La lettre débute ainsi : « Le 21 octobre 2019, quelques réalisateurs, artistes, journalistes et musiciens, ont effectué un voyage à Londres en bus avec d'autres citoyens français pour soutenir Julian Assange qui comparaissait devant la Westminster Court ».  « Écœurés » de ce qu’ils ont constaté d’eux-mêmes au procès, ils ont remué ciel et terre, et ils continuent avec détermination. Leur initiative salutaire démontre l’importance d’une justice loyale. La présence de Julian Assange à une seule des audiences a suffi pour créer une brèche nouvelle dans le mur propagandiste.

Demande de libération FORMELLE de Julian Assange :

Deux demandes formelles de libération ont été faites en novembre et décembre auprès des autorités britanniques par l’association des Droits de l’Homme WikiJustice Julian Assange (WJJA). La requête dûment justifiée par les faits énoncés et les textes de loi attenants, a été adressée aux autorités judiciaires et gouvernementales. Aucune réponse n’a été reçue jusqu’ici.

Dans une deuxième requête adressée en décembre à l’ONU, l’association WJJA demande essentiellement une ouverture d’enquête à l’ONU, et l'appui de l'institution pour la requête de libération.

Mais aussi, sachant que des délégués sont systématiquement présents aux audiences, l’association déplore le parasitage de l’accès public une femme connue sur twitter sous le pseudo GreekEmmy. Elle seconde les gardiens du tribunal pour cogérer, sans légitimité apparente, l’entrée du public aux quelques 13 ou 14 places disponibles pour assister aux audiences. Deux délégués, pourtant arrivés parmi les premiers dès 7 heures du matin, n’ont pas pu assister aux audiences.

En outre, la Westminster Court fait comparaitre Julian Assange (par vidéo) dans la petite salle Court 3, plutôt que de le faire comparaitre dans la Court no 1 qui comporte 40 places publiques, comme c’est arrivé le 21 octobre. Pour un procès qui concerne le monde entier, c’est incompréhensible. C’est irrespectueux des citoyens qui font souvent le voyage de nuit dans des conditions inconfortables et à leur frais. C’est indigne de l’hospitalité britannique, où il existe encore des gentlemen pour nous guider dans les rue de Londres.

Lettre ouverte signée par 60 MÉDECINS qui font part de leur « préoccupation » au sujet de « la situation critique de Julian Assange » :

Les médecins signataires venus principalement d’Europe de l’Ouest et d’Australie (un américain et un sri-lankais en sus) s’adressent à la Ministre de l’Intérieur britannique Priti Patel, en voici un extrait : « D’un point de vue médical, sur la base des preuves actuellement disponibles, nous avons de sérieuses inquiétudes quant à l’aptitude de M. Assange à être jugé en février 2020. Nous sommes d’avis que M. Assange a besoin d’urgence d’une évaluation médicale experte de son état de santé physique et psychologique. Tout traitement médical indiqué doit être administré dans un hôpital universitaire d’enseignement universitaire (soins tertiaires) bien équipé et doté d’un personnel qualifié. »

Ils dressent une chronologie détaillée du parcours du combattant, faute de parcours de santé, qu’a suivi Julian Assange pour se faire soigner, et déplorent « le climat de peur et d’intimidation » qui a « gravement compromis les soins médicaux ».

Leur réaction salutaire omet quelques points importants : une « évaluation médicale » est sensée exister, faite par leurs collègues de l’hôpital de la prison de Belmarsh. Ils ne la demandent pas. D’autre part, s’il est effectivement primordial que Julian Assange puisse avoir accès à un hôpital « bien équipé », il n’est pas moins important que cet hôpital, s’il ressent le besoin d’y avoir recours (des médecins attentionnés et un bon bol d’air frais pourraient lui faire plus de bien), soit choisi par lui-même, et donc qu’il soit préalablement libéré.

S’il était effectivement transféré dans un hôpital public, cela ne garantit pas les conditions de transparence de son traitement, comme les neuf dernières années l’ont montré. Qu’il soit libéré et soigné dans un pays exempt de base militaire américaine, la France par exemple, serait un gage de traitement correct.

La Royal Mail n’est plus ce qu’elle était

On ne compte plus les lettres qui se perdent dans les mains de la poste britannique. Le dernier en date est un courrier recommandé international, quinze euros ma p’tite dame, envoyé à la Chief Magistrate Emma Arbuthnot par l’association WikiJustice JA. C’était une requête de libération ; le récépissé de retour n’est pas arrivé en l’espace de trois semaines.

International Register letter (WJJA Assange release request) sent from France. No return from Westminster Court. International Register letter (WJJA Assange release request) sent from France. No return from Westminster Court.

A force de ne pas recevoir de réponses de Julian Assange, des citoyennes ont envoyé des courriers dans ce fameux mode où l’on peut suivre sur internet les étapes franchies. L’une a traversé la manche, mais est restée bloquée à la dernière étape avant Belmarsh. Les autres on ne sait pas, elles n’étaient pas suivies.

Demande de « suspension de la torture psychologique » : Syndicats Journalistes français

Le communiqué intersyndical de la SNJ, SNJ-CGT et CFDT-Journalistes a été publié sur acrimed et snj.fr. Intitulé « Le cas de Julian Assange constitue une inquiétante violation de la liberté de la presse », il mentionne notamment la Convention de Genève, et insiste sur l’urgence « dans un premier temps, à exiger avec l'aide des 27 dirigeants européens la suspension de la torture psychologique dont M. Assange est victime dans sa cellule. »

Extrait de Retour à Killybegs , de Sorj Chalandon

(Roman basé sur des faits réels. Page 238.)

Martin Hurson est mort le 13 juillet 1981, à vingt-cinq ans, après quarante-six jours de grève de la faim. Kevin Lynch le 1er aout, vingt-cinq ans lui aussi, au soixante et onzième jour. Et Kieran Doherty le lendemain, à vingt-six ans, au soixante-treizième jour de jeûne.

Franck « Mickey » Devlin, lui, a été torturé cinq jours au centre d’interrogatoire de Castlereagh. Privé de sommeil, debout, nu des heures face au mur, bras écartés. Il a été battu, électrocuté, étranglé, brûlé à la cigarette, étouffé avec des linges humides. Entre les interrogatoires il a été jeté, les yeux bandés, dans une pièce insonorisée. Ceux qui ont subi l’isolement sensoriel disent que leurs cris mêmes étaient assourdis.

L’Europe avait qualifié ces traitements d’« inhumains et dégradants ». Walder s’en foutait. Pour lui, il fallait que les républicains avouent. Avant qu’un autre coup de feu soit tiré, avant qu’une autre bombe explose, avant qu’un autre Popeye meure quelque part dans la ville.

Définition de la torture selon l’UNCAT, Commission à la Torture des Nations Unies :

Tout acte par lequel une douleur ou des souffrances aiguës, physiques ou mentales, sont intentionnellement infligées à une personne à des fins telles que l'obtention d'informations ou d'aveux de sa part ou d'une tierce personne, sa punition pour un acte qu'elle ou une tierce personne a commis ou est soupçonnée d'avoir commis, l'intimidation ou la contrainte à son égard ou au profit d'un tiers ou pour toute raison fondée sur une discrimination, lorsque ces douleur ou souffrances sont infligées par un agent de la fonction publique ou une autre personne agissant à titre officiel, ou à son instigation, ou avec son consentement ou son acquiescement. Elle ne comprend pas la douleur ou les souffrances résultant uniquement de sanctions légitimes, inhérentes ou accessoires.

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