Billet de blog 18 mars 2021

Le roman des Venedey 5/6 : un exil français

Antifascistes et oubliés : c’est en France que Hans Venedey vit en exil de 1933 et 1942, avec son épouse Leni Frei. Mais entre le Front populaire et la Deuxième Guerre mondiale, la situation des exilés allemands va devenir de plus en plus périlleuse. Par Jakob Theurer.

ELISE THIEBAUT
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Leni Frei et Hans Venedey à Nice avant la guerre

Après les quatre premiers épisodes qui racontent la saga des frères Venedey en Allemagne et en Suisse, c'est le parcours de Hans Venedey en France qui est ici raconté, toujours par son petit-fils Jakob Theurer. Il a rédigé cet essai en 2017 dans le cadre d'un master à l'université de droit de Columbia (New York). Je l'ai traduit et adapté en 6 épisodes avec sa coopération et celle de son père, Walter Venedey. Une histoire de famille qui permet de retrouver la mémoire oubliée d'un antifascisme allemand peu raconté.

Pour lire les épisodes précédents :

Episode 1/6 : de père en fils

Episode 2/6 : l'affaire Rosselli

Episode 3/6 : à cause d'un drapeau

Episode 4/6 : lignes de fuite

Le roman des Venedey, Episode 5 : Un exil français

A son arrivée en Suisse, Hans obtient l'asile politique grâce au témoignage de l’ancien ministre socialiste Rudolf Hilferding qui certifie sa qualité de membre actif du SPD et de militant antinazi.

A Zurich, il entame une relation amoureuse avec une Suissesse, Leni Frei. Leni et Hans sont tous deux nés à Lucerne et se connaissent depuis l'enfance. Mais l’un des frères de Leni, qui est officier de police, voit d’un mauvais œil cette liaison avec un réfugié de gauche sans ressource. Dotée d’un caractère fort et indépendante financièrement grâce à son travail à la comptabilité d’un magasin de chaussures à Zurich, Leni s’obstine pourtant. Pour mettre fin à cette relation, son frère dénonce alors Hans aux autorités en les informant qu’il poursuit des activités politiques – ce que son statut de réfugié lui interdisait –, l’obligeant de fait à quitter le pays.

Comme les nazis avaient entre-temps consolidé leur pouvoir, un retour en Allemagne n'était plus envisageable. Hans n’a même pas la possibilité d’assister aux funérailles de son père, Martin Venedey, à Constance le 22 avril 1934, pas plus que son frère Hermann. En l'absence de deux de ses fils, une foule nombreuse se présente au funérarium. Cette forte participation sera considérée comme une protestation silencieuse contre le régime nazi.

Pour les deux frères, l'exil est la seule solution, mais pour Hans, rester en Suisse n'est plus possible à cause du frère de Léni qui l'a dénoncé aux autorités comme activiste. Le 28 juin 1933, il se rend donc au consulat général de France à Zurich pour demander un visa.

Terre d'accueil

Avec trois millions d'étrangers sur son territoire en 1930, la France a alors une tradition de politique libérale en matière d’accueil. En mai 1933, 60 000 réfugiés allemands y ont déjà trouvé refuge – ce qui en fait le premier pays à accueillir celles et ceux qui fuyaient Hitler. Afin de coordonner une approche politique commune face à cette évolution, le gouvernement français a même créé dès 1933 la Commission Consultative pour les réfugiés d'Allemagne auprès du ministre de l'Intérieur.

En 1936, Albert Grzesinki était le président de cette commission. Grzesinki était également un membre du SPD et l'ancien chef de la police de Berlin de 1930 à 1932 ; il avait d’ailleurs tenté d'arrêter et de déporter Hitler en Autriche en 1931. Grzesinski a recommandé avec succès aux autorités françaises d'engager Hans pour travailler comme secrétaire administratif de la commission.

Hans contribue à aider d'autres réfugiés en travaillant également pour le siège européen de la Jewish Hebrew Immigrant Aid Society (Société d'aide aux immigrants juifs hébreux), grâce à laquelle des milliers de familles juives ont pu être sauvées avant et pendant la Seconde Guerre mondiale.

A partir de 1936, Hans décide de s’installer définitivement en France. A ce moment-là, le Front populaire poursuit la politique libérale de la France en matière d’accueil des réfugiés, y compris politiques, et Venedey peut bénéficier du soutien d’Andrée Viénot (1901-1976), militante SFIO mariée au secrétaire d'État aux affaires étrangères, Pierre Viénot. Avec l'aide du couple, les autorités accordent à Hans un permis de séjour, et grâce à ses relations avec d'autres exilés politiques, il parvient à trouver un emploi à Paris.

Dora Schaul, Alfred Benjamin, Paul Hertz et Heinrich Mann...

Contrairement à la Suisse, qui interdit toute activité politique aux réfugiés, la France est beaucoup plus tolérante dans ce domaine. Par exemple, dès 1934, des émigrants allemands ont pu fonder la Bibliothèque allemande de la liberté (Deutsche Freiheitsbibliothek) à Paris, où étaient recueillis et conservés des oeuvres que les nazis avaient décidé de brûler un an plus tôt en Allemagne. Paris est vite devenue le point de rendez-vous international des exilés politiques. Hans et Leni se lient d'amitié avec Dora Schaul et son époux Alfred Benjamin. Dora Schaul se rendra célèbre en tant que membre de la résistance intérieure française et espionne. Déguisée en Alsacienne, elle a réussi à se faire embaucher par les forces d'occupation allemandes à Lyon, épie les conversations, accède à des documents confidentiels et dresse ainsi une liste des membres de la Gestapo Lyon.

Hans est également en contact avec des personnalités connues comme Paul Hertz et Heinrich Mann. En 1937, il discute même avec Heinrich Mann de la possibilité de créer une librairie internationale à Nice.  L'approche de politique humanitaire du gouvernement du Front Populaire qui, en tant qu'alliance de partis de gauche, dont le Parti communiste français, impressionne les émigrants allemands. Pour Hans et d'autres réfugiés, l'unité des mouvements de gauche semblait également être la solution appropriée pour lutter contre le nazisme en Allemagne. Hans restera fidèle à cette idée jusqu'à la fin de sa vie et cela influencera également son travail politique ultérieur en Allemagne.

Cependant, sa situation comme celle des autres réfugiés se détériorera rapidement. En mars 1938, le gouvernement du Front Populaire est dissous.  Le 10 avril 1938, Édouard Daladier devient le nouveau Premier ministre de la France. Daladier a toujours été l'un des plus fervents critiques de la politique libérale en matière de réfugiés et l'un des principaux partisans de la théorie du cheval de Troie selon laquelle de nombreux réfugiés allemands étaient en fait des agents secrets nazis. A force de décrets, il fait passer le statut de la France de pays d'accueil de réfugiés à celui de pays de transit.  Il est désormais plus facile de refouler les réfugiés à la frontière et il est difficile d'obtenir un permis de travail. Cinq jours après la nomination de Daladier, Hans perd d’ailleurs son emploi à la Commission consultative pour le réfugiés d'Allemagne auprès du ministre de l'Intérieur.

Devenir apatride

Leni et Hans restent néanmoins en France et décident de se marier. Cependant, Leni étant de nationalité suisse, ils se heurtent au problème suivant : conformément à la loi suisse, elle perdra sa nationalité suisse dès qu'elle épousera un étranger. Hans se rend donc à l'ambassade d'Allemagne à Paris pour déposer une demande de libération de sa nationalité allemande – ce que les nazis lui accordent bien volontiers compte tenu de ses antécédents. En conséquence, le 5 mai 1939, il devient officiellement apatride, ce qui lui permet, le 17 juin 1939, d’épouser Leni sans qu’elle perde sa nationalité suisse.

Le fait qu'il soit désormais apatride n’empêche cependant pas Hans d'être arrêté après le déclenchement de la guerre avec d'autres émigrants allemands. Selon la loi française, il doit, en tant qu'Allemand âgé de 17 à 55 ans, se présenter à un centre de regroupement dès septembre 1939. Depuis ces centres de regroupement, les Allemands sont envoyés dans différents camps d'internement où ils sont contrôlés par une commission interministérielle de contrôle qui mise en place afin de détecter les agents ennemis parmi les réfugiés. Pour Hans, ce sera Villerbon, où il reste jusqu’au 1er février 1940, date à laquelle la commission déclare qu'il n’est pas un agent ennemi et où il est relâché. 

Dès le mois de mai 1940, il est cependant arrêté de nouveau, au moment de la bataille de France. Interné au camp de Dreux (Eure-et-Loir) dans des conditions épouvantables, il est séparé de sa femme alors que les troupes allemandes avancent vers Paris. Leni rejoint le flot de réfugiés qui tentent de fuir les Allemands dans le sud de la France. En chemin, elle échappe de justesse au bombardement des mitrailleurs allemands. Dans le chaos qui s'ensuit sur le chemin du sud, seule et enceinte, elle perd au neuvième mois son premier enfant durant l’exode.

Sixième et dernier épisode à venir : le retour difficile des réfugiés allemands après la guerre

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