Le roman des Venedey 4/6: lignes de fuite

C’est pour fuir les premiers camps de concentration nazis que Hans Venedey et son frère Hermann ont décidé de partir en Suisse dès 1933 : voici l’épisode 4 du roman des Venedey, toujours par Jakob Theurer.

img-6105
C'est le petit-fils de Hans Venedey, Jakob Theurer, qui a rédigé cet essai en 2017 dans le cadre d'un master à l'université de droit de Columbia (New York). Je l'ai traduit et adapté en 6 épisodes avec sa coopération et celle de son père, Walter Venedey. Une histoire de famille qui permet de retrouver la mémoire oubliée d'un antifascisme allemand peu raconté.

EPISODE 4 : LIGNES DE FUITE

Après la prise du pouvoir par les nazis, les prisons allemandes se sont rapidement remplies de prisonniers politiques. Un phénomène encore amplifié après l'incendie du Reichstag le 27 février 1933, qui a servi de prétexte à persécuter les opposants politiques au nazisme. Dans le cadre de cette politique de répression sont créés en mars 1933 les premiers camps de concentration dont, dans le sud-ouest de l'Allemagne, le camp de Heuberg. Installé sur une zone d'entraînement militaire près du village allemand de Stetten am kalten Markt, il est édifié entre mars et août 1933. Près de 3 400 prisonniers, pour la plupart des communistes et des sociaux-démocrates, ont été enfermés à Heuberg en "détention préventive", souvent sans autre forme de procès.

Parmi les victimes du camp figure le communiste Salomon Leibowitsch, ou encore Fritz Bauer qui, après la fin de la Seconde Guerre mondiale, allait devenir le procureur du district de Francfort-sur-le-Main. A ce titre, il allait lancer les procès d'Auschwitz contre les responsables allemands impliqués à différents niveaux de la politique concentrationnaire nazie. Contrairement à Auschwitz, Heuberg n'était pas un camp d'extermination. Cependant, les gardiens de Heuberg étaient des membres des SA et la torture ainsi que l'humiliation des prisonniers y étaient systématiques : battus, torturés et perpétuellement menacés d’exécution, ils subissaient aussi des humiliations, comme le fait à leur arrivée de leur raser le crâne pour y dessiner une croix gammée au rasoir.

Le 25 juin 1933, Hans est alerté par des camarades : les autorités allemandes prévoient de l'arrêter à nouveau pour l’envoyer cette fois à Heuberg. La menace est imminente et Hans n'a même pas le temps de faire ses adieux à ses parents. Le jour même, il laisse tout derrière lui pour rejoindre, comme des milliers de réfugiés, la Suisse toute proche, puisque Constance et la commune suisse de Kreuzlingen forment une même agglomération malgré la frontière qui les sépare. Des bus et des trains circulent quotidiennement entre les deux villes. De nombreuses personnes vivent d'un côté de la frontière et travaillent de l'autre côté. La Suisse et l'Allemagne ont signé un traité bilatéral qui simplifie les déplacements frontaliers.

Constance est logiquement une des principales voies d'exode de l'Allemagne nazie. Cependant, la route est très surveillée. Un réseau s’est donc constitué pour aider les réfugiés dans leur fuite. On y compte notamment, à Constance, Pauline Gutjahr, Karl et Margarete Durst, membres du parti social-démocrate, qui acceptent d’accueillir des réfugiés dans leur appartement avant de les aider à traverser la frontière sans être détectés. Du côté suisse de la frontière, ils sont soutenus par le ressortissant suisse Ernst Bärtschi, qui sera arrêté en Allemagne en 1938 et emprisonné jusqu'à la fin de la guerre.

Le refuge suisse

Quand Hans arrive en Suisse, il n’est pas seul : de mars à mai 1933, 7 631 réfugiés juifs sont arrivés à la gare de Bâle. Son frère Hermann, en revanche, est encore à Constance, où il risque d’attirer à son tour l’attention des nazis.

C'est pourquoi la famille décide qu'il doit également quitter le pays et le 26 juin 1933, il rejoint son frère en Suisse. Cependant, à la différence de Hans, Hermann était marié et père d’un petit garçon. Après de multiples péripéties pour organiser le déménagement sans éveiller l’attention des nazis, sa famille est réunie à Bâle, en Suisse, à l'automne 1933.

Alors que Hans ne reste pas longtemps en Suisse, choisissant bientôt de rejoindre la France, Hermann y restera en exil pendant douze ans. Il est probable que la première étape, pour les deux hommes, ait consisté à se présenter à la section des étrangers de la police suisse afin de demander l'asile. Une option déjà refusée à de nombreux réfugiés juifs. Le Conseil fédéral suisse avait en effet décrété en mars 1933 que les réfugiés ne pouvaient être accueillis que de façon provisoire et pour des motifs de persécution politique. Pour obtenir gain de cause, Hermann a donc fourni aux autorités suisses une copie de l'article de journal lui demandant de quitter Constance, ainsi que son passeport annulé. Le 12 juillet 1933, la Suisse lui a accordé l'asile à la condition qu'il ne soit pas politiquement actif en Suisse. La notification précisait également que la décision n'avait qu'un caractère temporaire et que son statut serait réexaminé à l'avenir. Cette mesure était conforme à l'intention de la politique suisse, qui était de faire de la Confédération helvétique un pays de transit pour tous les réfugiés : la décision d'accorder l'asile n'offrait la sécurité que pour une période de trois mois renouvelables sous condition. Par la suite, il fallait de nouveau se présenter aux autorités et démontrer qu'on avait fait tous les efforts raisonnables pour émigrer dans un autre pays.

Infiltration étrangère

La justification légale de la limitation temporelle du statut de réfugié était la menace d'infiltration étrangère ("Überfremdung").  Pour cette raison, Hermann a tenté à plusieurs reprises d'émigrer dans d'autres pays. Bien qu'il ait reçu le soutien de la directrice de l'Association chrétienne des jeunes femmes américaines Vista Margaret Hudelson et du Comité international pour le placement des intellectuels réfugiés, sa tentative d’être accueilli aux États-Unis a échoué, notamment parce qu’il n’a pu trouver un garant crédible. Les soutiens d’un célèbre sinologue comme Karl-August Wittfogel ou du professeur Walter Landauer de l'université du Connecticut n’ont pas suffi aux autorités américaines, qui ont finalement rejeté ses demandes. Hermann a donc vécu pendant les douze années suivantes dans une situation d'incertitude face au risque d'être expulsé tous les trois mois.

Dans une certaine mesure, il a cependant réussi à fonder un nouveau foyer en Suisse. Il a choisi de s'installer avec sa famille à Bâle parce que sa femme, Elsy, était née dans cette ville et que beaucoup de membres de sa famille y vivaient. En tant que réfugié politique, il a reçu une aide financière de l'État suisse qui lui a permis de louer un petit appartement.  Cette aide ne suffisait pas à couvrir l'ensemble des frais de subsistance et les réfugiés n'étaient pas autorisés à travailler en vertu du droit suisse.  Heureusement, en raison de ses racines suisses, Elsy a rapidement reçu un permis de travail des autorités suisses et a obtenu un emploi de femme de ménage dans un petit café. 

Pour Hermann, trouver un emploi s'est avéré plus difficile. L'aide est venue d'une famille d'immigrés allemands, les Busch, qui vivaient à Bâle. Adolf Busch était un célèbre violoniste qui avait tourné le dos à l'Allemagne en 1933 en disant aux nazis qui tentaient de le dissuader qu'il reviendrait "avec joie le jour où Hitler, Goebbels et Göring seraient pendus publiquement". 

Les Busch ont proposé à Hermann de les aider à cataloguer les livres de leur bibliothèque privée, moyennant une petite rémunération. Hermann n’avait pas encore de permis de travail, mais il a volontiers accepté l'offre, malgré le risque que cela représentait pour son permis de séjour de travailler illégalement.  En 1935, les autorités suisses accordent finalement à Hermann un permis de travail. Il est alors embauché par un journal suisse en tant que journaliste pour un petit salaire. Cependant, les autorités n’autorisaient l’embauche d’un étranger qu'à la condition que l’employeur crée un poste supplémentaire et engage un ressortissant suisse aux mêmes conditions. Ironiquement, le journaliste suisse engagé en tandem ne s'était fait connaître en tant que journaliste que parce qu'il avait publié des articles en tant que prête-nom d'un immigrant juif allemand qui n'avait pas de permis de travail…

Le procès Wesermann

En tant que journaliste, Hermann a couvert le procès Wesermann en Suisse en 1936. Hans Wesermann était accusé d’être impliqué dans l'enlèvement de Berthold Jacob, un journaliste juif allemand pacifiste, qui avait enquêté notamment sur la remilitarisation illégale de l’armée allemande après la Première Guerre mondiale : autant dire qu’il était une épine dans le pied des nazis. Dès 1932, Jacob avait quitté l’Allemagne pour continuer son travail depuis la Suisse et la France.  Grâce à ses articles de journaux bien documentés, les nazis soupçonnaient qu’il entretenait de bons contacts avec des personnes de haut rang en Allemagne.  Ainsi, en 1934, la Gestapo a décidé de l’enlever alors qu’il se trouvait en Suisse. Dans le cadre de l'exécution de ce plan, elle a contacté Hans Wesermann qui était un émigrant allemand en Angleterre, membre du SPD et une vieille connaissance de Jacob.  Wesermann a rencontré Jacob le 9 mars 1935 à Bâle et l’a fait monter dans une voiture avec deux autres hommes. Le conducteur était un SS du nom de Kruse.  Lorsque la voiture a atteint la frontière entre la Suisse et l'Allemagne, le conducteur a éteint les feux et a accéléré la voiture. Le douanier suisse au poste de contrôle frontalier a pu éviter de justesse une collision en sautant sur le bord de la route.

En Allemagne, Jacob est immédiatement transféré à la tristement célèbre prison de la Gestapo, au 10 de la Prinz-Albrecht-Straße, à Berlin, où il est interrogé par l'un des principaux planificateurs de l'holocauste, Reinhard Heydrich. Wesermann est retourné à Bâle la même nuit pour effacer toutes les pistes. Néanmoins, pour les autorités suisses, il est vite apparu qu’il était impliqué dans l’enlèvement de Jacob. Le 20 mars 1935, il était arrêté, et trois jours plus tard, le 23 mars 1935, une protestation officielle est envoyée à Berlin. En outre, le gouvernement suisse demande à l'Allemagne de prendre les mesures nécessaires pour la protection de Jacob.  Le gouvernement allemand a prétendu que Jacob avait été arrêté après être retourné volontairement en Allemagne. La Suisse a décidé de soumettre l'affaire à une cour internationale d'arbitrage qui existait sur la base d'un traité bilatéral entre l'Allemagne et la Suisse.  Au terme de cette procédure, Jacob a été libéré le 17 septembre 1935 et remis aux autorités suisses. L’accord exigeait également que l'Allemagne engage une procédure disciplinaire contre l'officier de la Gestapo chargé de superviser l'opération.

A l’issue du procès couvert par Hermann Venedey, le tribunal suisse a condamné Wesermann. Peu après, Hermann a été convoqué par le consulat général allemand à Bâle, pour être interrogé par l'attaché Dr. Otto Eberhard Majer. Il a déclaré à Hermann que les gens de Berlin le connaissaient bien ainsi que son activité en Suisse et que les autorités allemandes envisageaient de le priver de sa citoyenneté allemande. Il s'est avéré plus tard que Majer était un agent de la Gestapo.

Un an après le procès, la situation financière de Hermann s'est encore améliorée, puisqu'il a obtenu un emploi par l'intermédiaire de l'agence d'Adolf Busch à la bibliothèque de l'université de Bâle. Mais la joie fut de courte durée. Avec le déclenchement de la guerre à l'Ouest, la situation des réfugiés s'est à nouveau détériorée. Comme la Suisse avait imposé un couvre-feu aux réfugiés allemands après l'invasion de la France, Hermann ne pouvait aller travailler qu'avec un permis spécial qu'il avait obtenu grâce au soutien de l'Université de Bâle.  Fin mars 1940, les autorités suisses ont décidé que Hermann ne pouvait plus être payé pour son travail à l'université.  Lorsqu'il a de nouveau demandé un paiement, sa demande a été rejetée avec le commentaire : "À l'heure actuelle, où les gens sont facilement en colère, il serait absolument incompréhensible qu'un étranger reçoive des paiements de l'État."

Ainsi, à la fin, le résultat de l'odyssée de Hermann en matière d'emploi a été qu'il dépendait à nouveau des dons pour survivre. Son sort était cependant meilleur que s’il était resté en Allemagne.

Ceux qui n’ont pas pu fuir

Les dissidents politiques de Constance qui, contrairement à Hans et Hermann, n’ont pas réussi à s'échapper en Suisse à temps ont subi un sort souvent cruel. C’est le cas notamment de Karl Großhans, membre du parti social-démocrate, et de Heinrich Haug, membre du parti communiste. Le premier a été détenu et torturé à Heuberg un mois après l'évasion de Hans. Pendant les douze années qui ont suivi, il a été détenu dans différents camps de concentration comme Dachau et Mauthausen. Il est mort un an seulement après sa libération du camp de concentration de Mauthausen par les troupes américaines en 1945, en raison des effets de sa longue détention.

Heinrich Haug a été arrêté et placé en détention préventive en mars 1933. Après une brève libération, il est de nouveau arrêté et détenu dans différents camps de concentration, notamment Dachau et Mauthausen. Comme Karl Großhans, Heinrich Haug ne sera libéré qu'à l'arrivée des troupes américaines en mai 1945. Hans a représenté Heinrich Haug après la Seconde Guerre mondiale et l'a aidé à obtenir une petite compensation du gouvernement allemand pour les tortures et la détention qu'il avait endurées pendant plus de dix ans : ses mains, en particulier, avait été paralysées car la police l'avait torturé lors des premiers interrogatoires avec une vis.

Quant à Berthold Jacob, il a finalement été expulsé vers la France. Après l'invasion allemande, il a tenté de fuir vers les États-Unis en passant par le Portugal, mais en 1941, alors qu’il allait embarquer sur le paquebot, la Gestapo l'a enlevé une seconde fois et il a été assassiné en 1944.

 

Prochain épisode : l'épopée de Hans Venedey en France.

 

Pour lire les épisodes précédents :

Episode 1/6 : de père en fils

Episode 2/6 : l'affaire Rosselli

Episode 3/6 : à cause d'un drapeau

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.