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Billet de blog 13 juil. 2022

Le Club Mediapart
Sabrina Kassa, Livia Garrigue et Guillaume Chaudet Foglia sont les responsables du Club Mediapart
Journaliste à Mediapart

La presse indépendante, « c’est David contre Goliath ! »

Du 11 au 17 juillet, Mediapart est au festival de musique Les Suds, à Arles. Comme chaque année, l'équipe sur place vous fait vivre ses découvertes musicales ou encore les moments de partage avec nos lectrices et lecteurs. Au menu : l'Algérie au cœur, la lutte contre la concentration des médias, et la musique comme émancipation : retrouvez le salon musical animé par Rachida El Azzouzi. 

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Sabrina Kassa, Livia Garrigue et Guillaume Chaudet Foglia sont les responsables du Club Mediapart
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  • Jour 1 : l'Algérie au cœur 

Dans un aller-retour entre passé et présent, Edwy Plenel et Wassyla Tamzali, écrivaine, avocate et militante féministe algérienne, ont rendu hommage aux espérances du peuple algérien. Retrouvez cet échange ici :

Les Suds. à Arles 2022 - Rencontre Mediapart Edwy Plenel & Wassyla Tamzali © Mediapart

Retrouvez ici la rencontre entre Wassyla Tamzali et Michelle Perrot, animée par Rachida El Azzouzi dans la série « La révolution féministe », dans laquelle l’avocate algérienne et l’historienne française croisent leurs regards sur l’intersectionnalité.

Retrouvez ici notre édition collective « France-Algérie, une autre commémoration est possible ». Contributions ouvertes sur (toutes !) les mémoires franco-algériennes et réflexions sur une autre façon de célébrer, à l'occasion de la 60e commémoration de la fin de la guerre d'Algérie. Écriture collective d'un récit complexe et apaisé : chacun·e peut participer. Pour plus de détails, voir l'appel à contributions ici.

  • Jour 2 : focus sur l'hyper-concentration des médias
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Mardi 12 juillet, la journée a débuté par une table ronde intitulée « Concentration dans les filières culturelles, fatalité ou opportunité ? Édition, médias, musique : études comparées ». Intervenant·es : Françoise Nyssen – éditions Actes Sud ; Edwy Plenel – Mediapart ; Dominique Muller – DGCA ; Romain Laleix - CNM ; Igor Boïko – Région Sud ; Stéphane Krasniewski – Suds, à ARLES / SMA ; modération : Éric Fourreau – NectArt.

Projection de Media Crash au cinéma Le Méjan, à Arles

À 14h, le public arlésien a pu visionner le film Media Crash, réalisé par Valentine Oberti et Luc Hermann, puis participer à une conférence-débat animée par Michaël Hajdenberg et Youmni Kezzouf. Désormais visible sur Mediapart, le film co-produit par Premières lignes et Mediapart a fait l'objet de plus de 150 projections et rencontres enthousiasmantes et riches à travers la France, l'occasion d'échanges nourris entre l'équipe et les publics de Mediapart.

Par une série « d’études de cas » de pressions de grands patrons sur des journalistes, d’entraves faites à la liberté de la presse et de stratégies d’influence des grands groupes industriels français, le film relate l'hyper-concentration des médias et sa puissance d’asphyxie sur le débat public et la démocratie. 

Le film a été suivi d’un échange riche, nourri par les remarques pertinentes des spectatrices et spectateurs. Compte rendu. 

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« C’est David contre Goliath ! »

Le panorama esquissé par le film peut incliner le spectateur impuissant au défaitisme. Comme l’a formulé une première intervenante parmi le public, « on a l’impression que c’est David contre Goliath ! ». « Vous terminez certes sur une note d’espoir, a-t-elle explicité, mais le constat est lourd. Est-ce que les seules notes d’espoir proviennent des nano-initiatives ? » À quoi se raccrocher, face à un paysage médiatique verrouillé par des industriels surpuissants et des collusions avec l’État ? Certes, l’état des lieux est accablant. Mais dans toutes les rédactions, a pu rappeler Youmni Kezzouf, il existe des journalistes qui ne se satisfont pas de la situation qui leur est imposée d’en haut, et considèrent qu’il faut se battre. Par ailleurs, l’existence même du film a permis des discussions, et une prise de conscience collective semble se faire, petit à petit.

Des modèles alternatifs se créent, ajoute Michaël Hajdenberg. Nous ne sommes pas seuls. Si le monopole de la presse locale n’a pas favorisé l’émergence d’un journalisme indépendant et dérangeant localement, libéré du joug des acteurs du coin, des initiatives enthousiasmantes de journalisme exigeant naissent et se pérennisent pourtant (Médiacités, Marsactu, par exemple, dont Mediapart est partenaire). Et à l’échelle nationale, des pure players indépendants comme Streetpress ou Les jours, donnent de l’espoir. Ajoutons que le FPL (Fonds pour une presse libre) participe aussi, à son échelle, à la constitution d'un écosystème de presse assaini.

« Des modèles alternatifs se créent »

Un autre versant de la première question posée consistait à savoir, alors que le film se concentre sur le cas français, s’il s’agit d’un mal américain importé en France — ce que les plateaux d’opinion calqués sur la télé américaine pourraient laisser penser — ou s’il s’agit d’un mal « rampant », au long cours, dont les effets insidieux remontent à plus loin, dans une spécificité franco-française.

La question ramène Michaël Hajdenberg aux sources de la création de Mediapart : la création de ce journal cherchait déjà, en elle-même, à lutter contre le verrouillage imposé par les grands patrons sapant méticuleusement l’indépendance de la presse. Toutefois, dans Mediapart, nous n’avons jamais traité la question des médias à part entière, reconnaît le co-responsable du pôle enquêtes. Mais le Bolloré du début des années 2020 génère une accélération terrible du processus d’hyper-concentration, qu’il fallait raconter en tant que telle.

En fabriquant ce film, il s’agissait de produire un tableau, un effet de sens d’ensemble, et de constituer ce sujet en objet de débat central. Puis l’actualité politique nous a rattrapé d’une façon que l’on n’aurait pas imaginé, avec la proposition par le gouvernement de supprimer la redevance (lire l'article de Dan Israël), exacerbant l’inquiétude de quiconque tient à l’information comme service public, appartenant à toutes et tous. On assiste à un phénomène de privatisation rampante, qui ne peut qu’amplifier les réalités décrites par le film. Chaque nouvelle semaine avalise et accroît les inquiétudes soulevées par le film. 

Mars 2022 a vu la naissance d’une commission d’enquête sénatoriale « afin de mettre en lumière les processus ayant permis ou pouvant aboutir à une concentration dans les médias en France, et d’évaluer l’impact de cette concentration sur la démocratie ». L’occasion, par exemple, de voir un Bernard Arnault répondre aux questions parfois offensives des sénateurs, mais aussi de témoigner (voir l'intervention d'Edwy Plenel et celle de François Bonnet). Facétieux, un spectateur nous demande si les sénateurs ont vu le film. Or Sylvie Robert, vice-présidente de la commission d’enquête, l’a vu.

L'opacité des aides à la presse

Cette commission d'enquête, même si l’on se faisait peu d’illusions sur ce qui allait émerger (une « pantalonnade », comme l'a écrit Laurent Mauduit, et il y a encore du chemin à faire, ajoutait Youmni Kezzouf lors du débat ; il ne faut pas se leurrer), a permis malgré tout de constituer cet enjeu en problème politique à part entière et de le placer à l’agenda du débat parlementaire, et de placer un arsenal de solutions envisageables sur la table. Il a été l'opportunité, notamment, d’interroger le système d’aides à la presse. Ce sont les grands groupes que l’État aide massivement : Lagardère, LVMH… Pourquoi ? On pourrait imaginer, ajoutait-il, que les aides à la presse soient distribuées autrement, et viennent en support de petits médias indépendants qui se lancent. Mais elles sont encore tributaires de critères très opaques. Il a même fallu se battre pour savoir quels journaux étaient subventionnés et lesquels ne l’étaient pas, rappelle Michaël.

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Même si nous n'en touchons pas, nous ne sommes pas contre les subventions publiques. La presse traverse une crise majeure, d'une même ampleur que la crise de la sidérurgie, par exemple. Que l'État vienne au secours de la presse n'est pas un mal en soi. Encore faudrait-il que les critères d’attribution fussent connus, transparents, justes. 

Des milliardaires qui sauvent la presse ? Merci patron !

Par une remarque un tantinet malicieuse, un spectateur a mis le doigt sur le nœud de dilemmes cependant difficiles à affronter : ces grands groupes, qu’on le veuille ou non, donnent du travail à un grand nombre de journalistes. Certes, ils s’assurent une influence, exercent une pression ça et là sur leurs salarié·es, mais malgré tout, ils « sauvent » les journalistes et préservent les journaux de l’abîme... On ne peut le nier, reconnaît Michaël Hajdenberg ; mais ce sont des grands groupes industriels, pas des groupes de médias. Ils prodiguent de l’argent, mais aucun savoir-faire. De plus, un Patrick Drahi reprenant l’Express, un beau titre, ne le fait pas par charité, mais pour s’assurer un moyen d’influence, un relais de leurs intérêts à bas coût, et garantir la perpétuation de leurs idées. Loin de sauver les journaux, ils les tuent.

Par ailleurs, si les plateaux d’opinion fleurissent à la télévision et imposent un paysage d'information bas de gamme et facile à consommer, c’est parce qu’ils ne coûtent rien. On réduit les effectifs des journaux, l’information produite est de moins en moins ambitieuse, et le journalisme est une profession dans laquelle le public croit de moins en moins. Dès lors, difficile de remercier des patrons de mettre de l’argent.

Autre effet néfaste relevé par un spectateur lycéen au premier rang, l'audiovisuel souffre d'une uniformisation qui « calibre », aligne, nivelle (par le bas) l'information. L'occasion, pour Youmni Kezzouf, de rappeler l'importance du pluralisme. Tout le monde, expliquait-il, gagne à ce que les médias ne traitent pas tous une information selon le même moule et le même langage.

 « Responsables du plat que nous livrons, pas de la sauce que d’autres font monter autour »

Parmi le faisceau de questionnements qui émerge lors des rencontres post-Media Crash, l'un concerne celui de l'isolement politique et médiatique relatif de Mediapart. « Êtes vous de plus en plus écoutés, reconnus, et soutenus par des gens haut placés ? » s'est interrogé un festivalier. La question des reprises de notre travail par le monde politico-médiatique relève de paramètres changeants et parfois mystérieux.

Il y a une part d'immaîtrisable, explique Michaël Hajdenberg. Si des enquêtes de fond, mettant à jour des faits accablants pour le pouvoir, comme celle des ventes d'armes au Yémen, passent inaperçu et glissent dans l'oubli, des révélations plus superfétatoires vont, au contraire, occuper le devant de la scène, inonder le brouhaha médiatique et être suivies d'effets majeurs (la démission d'un ministre, par exemple). « Seulement, nous sommes responsables du plat que nous livrons, pas de la sauce que d’autres font monter autour », écrivait le même Michaël Hajdenberg dans un billet de mise au point intitulé « Qu’est-ce qu’une information “primordiale” ? ».

Par ailleurs, si nous sommes peu relayés, c'est parce que Mediapart a un grand nombre d'ennemis politiques. Nous ne prenons l'argent ni des GAFAM, ni des milliardaires, ni de la publicité. Nous sommes certes marqués politiquement, engagés, reconnaît le journaliste, vus comme un journal plutôt à gauche, mais nous ne soutenons ni parti ni candidat ; nous enquêtons sur tout le monde. Aussi, formule-t-il, « j’ai observé une forme de prudence du personnel politique, parce qu’ils savent que ça peut leur retomber dessus à un moment ou à un autre ». Reprendre nos informations, c'est prendre le risque de valider et légitimer notre travail.

« Notre meilleur relais, c'est vous, c'est les gens »

Mais cette forme d'autarcie oblige à travailler autrement, et pour le meilleur, en s'ouvrant d'avantage aux lectrices et lecteurs. Notre meilleur relais, a poursuivi notre journaliste lors de cette rencontre, « c’est vous, c’est les gens. Des alertes, on en reçoit tous les jours, dans la police, dans une entreprise, des institutions, les citoyen·nes donnent des pistes d’enquête et nous alimentent. » Autrement dit, quand plus aucun ministre, aucun membre de cabinet ne nous parle, cela pousse à développer un autre type de journalisme, plus proche des préoccupations quotidiennes de notre lectorat. Les gens nous écrivent, parce qu'ils considèrent que Mediapart, c'est leur média. On passe peut-être à côté de certaines informations prodiguées par tel ou tel officiel, mais ce sont des faits qui seraient de toute façon tombés dans le domaine public.

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Les échanges se sont poursuivis, de façon plus informelle, à la sortie du cinéma, avec des spectatrices et spectateurs de tous âges, soucieux du futur, attentifs à ce que leurs enfants apprennent à se documenter hors du périmètre du discours hégémonique. Soucieux, également, d'évoluer dans un écosystème d'information sain, dépris des servitudes imposées par une petite clique de propriétaires. À l'instar d'Ahmed, venu voir le film, étudiant en informatique et sociologie, qui, dans la vie comme dans un système médiatique asphyxiant où seules quelques bulles d'air permettent de desserrer l'étau des intérêts économiques et idéologiques de quelques patrons voraces, « essaie un peu de trouver sa voie ».

L.G.

  • Samedi 16 juillet : Quand la musique sert l'émancipation 

Car la musique sert aussi l’émancipation des peuples, des hommes et des femmes. Maghreb express, l’émission de Mediapart présentée par la journaliste Rachida El Azzouzi, qui donne à voir et entendre la Méditerranée en mouvements, fait son retour au festival pour explorer les musiques actuelles d’Afrique du Nord, leurs résonances patrimonales d’une rive à l’autre, avec l’historienne Naïma Yahi et les artistes Souad Asla et Sofiane Saidi. 

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