Covid-19 - La guerre de l’ivermectine continue. Exemple au Mexique.

Quelques nouvelles de la situation sanitaire au Mexique et de la bataille qui s'y mène autour des traitements précoces.

Comme on l’a déjà évoqué (ici, ici ou ) — mais comme on ne le lit jamais dans les grands médias — le Mexique est le théâtre d’un désaccord entre institutions au sujet des traitements précoces, et de l’ivermectine en particulier :

- les gouvernements de certains états du Mexique, de même que le gouvernement fédéral mexicain, s’opposent à la prescription d’ivermectine contre le Covid-19, suivant en cela l’avis de l’OMS ;

- les gouvernements de plusieurs états (le Chiapas depuis juillet 2020, la Ville de Mexico, l’Aguascalientes ou le Guanajuato depuis fin décembre 2020 ou janvier 2021) recommandent qu’un traitement précoce à base d’ivermectine et d’azithromycine soit prescrit dès les premiers symptômes, ou sitôt connu un résultat de test positif, dans le but de réduire les risques d’hospitalisation et de décès ;

- la sécurité sociale du secteur privé (IMSS) distribue depuis janvier 2021 des kits de traitement précoce (ivermectine, azithromycine, paracetamol, avec des masques et un oxymètre) à toute personne testée positive dans les centre de dépistage qu’elle gère. Notons que les tests de dépistage ne sont pas du seul ressort de l’IMSS : d’autres institutions pratiquent des dépistages, notamment des hôpitaux publics — qui prescriront ou non un traitement précoce selon qu’ils dépendent d’un ministère fédéral, ou d’un état qui recommande ou non les traitements précoces.

Fig.1 - Effets indésirables rapportés à l'OMS en lien avec l'ivermectine depuis 1992. © vigiaccess.org Fig.1 - Effets indésirables rapportés à l'OMS en lien avec l'ivermectine depuis 1992. © vigiaccess.org
On aurait pu penser que le déclin épidémique observé depuis janvier 2021, la publication du bilan dressé par la ville de Mexico — calculant une baisse de 75 % du risque d’hospitalisation pour les personnes recevant le kit — ou la parution en 2021 d’une dizaine de méta-analyses favorables à l’usage généralisé de l’ivermectine en traitement précoce du Covid-19, le tout couplé à une absence de remontées négatives du terrain et à un profil de sécurité plus que rassurant (Fig.1), eussent conduit à une plus large acceptation de l’ivermectine par les autorités réticentes.

Comme on le verra, c’est loin d’être le cas.

Le Covid-19 au Mexique

Commençons par dresser un état des lieux de l’épidémie de Covid-19 au Mexique.

En mai dernier, on avait laissé le Mexique en pleine décroissance épidémique. Des statistiques officielles de mortalité toutes causes sont venues le confirmer : à partir de la semaine 21 (fin mai 2021) le Mexique est passé en sous-mortalité par rapport à la normale attendue (Fig.2).

Fig.2 - Surmortalité toutes causes dont Covid-19 au Mexique © https://coronavirus.gob.mx/exceso-de-mortalidad-en-mexico/ Fig.2 - Surmortalité toutes causes dont Covid-19 au Mexique © https://coronavirus.gob.mx/exceso-de-mortalidad-en-mexico/
Ce graphique ne dépasse toutefois pas la semaine 27 (début juillet), et il se peut que les choses se soient quelque peu compliquées depuis. La question du Covid-19 n’est en tout cas pas complètement réglée au Mexique.

En effet, plusieurs états ont connu une reprise de l’épidémie. D’abord le Quintana Roo (à l’extrême Sud-Est du Mexique), puis ses voisins le Yucatan et le Campeche, et surtout la Basse Californie du Sud (au Nord-Ouest du Mexique), suivis de quelques états, dont notamment la Ville de Mexico.

Fig.3 - Quintana Roo au Mexique Fig.3 - Quintana Roo au Mexique
On peut supposer que le Quintana Roo, état touristique sur la presqu’île du Yucatan (Fig.3), a en partie dû son regain épidémique à la politique d’ouverture au tourisme étranger sans contrôle sanitaire voulue par le gouvernement mexicain. En effet, à partir de fin février 2021 et pendant plus de 2 mois, le Quintana Roo (courbe bleue) a été le seul état du Mexique à connaître une reprise de l’épidémie (Fig.4).

Fig.4 - Nombre quotidien de cas de Covid-19 détectés au Mexique © Enzo Lolo, d'après les données du gouvernement mexicain. Source : https://www.gob.mx/salud/documentos/datos-abiertos-152127 Fig.4 - Nombre quotidien de cas de Covid-19 détectés au Mexique © Enzo Lolo, d'après les données du gouvernement mexicain. Source : https://www.gob.mx/salud/documentos/datos-abiertos-152127

Fig.5 - Basse Californie du Sud au Mexique Fig.5 - Basse Californie du Sud au Mexique
Ce n’est qu’à partir de la mi-mai 2021 qu’on a pu observer une reprise marquée des contaminations détectées, d’abord en Basse Californie du Sud (à l’autre bout du Mexique, Fig.5) puis dans quelques autres états ; l’évolution de la mortalité a suivi celle des contaminations, mais de façon proportionnellement modérée par rapport aux cas détectés, en comparaison avec les précédentes vagues épidémiques (Fig.6). Bien que certains états aient retrouvé des niveaux de contaminations comparables à ceux de la vague précédente, la mortalité y est restée bien moindre. Avec une exception notable : la Basse Californie du Sud, dont le taux de mortalité est monté en flèche, à des niveaux jamais atteints.

Fig.6 - Décès Covid quotidiens au Mexique © Enzo Lolo, d'après les données du gouvernement mexicain. Source : https://www.gob.mx/salud/documentos/datos-abiertos-152127 Fig.6 - Décès Covid quotidiens au Mexique © Enzo Lolo, d'après les données du gouvernement mexicain. Source : https://www.gob.mx/salud/documentos/datos-abiertos-152127

Arrêtons-nous sur le cas de la Basse Californie du Sud. Également très touristique, cet état en partie désertique est l’un des moins peuplés du pays, avec environ 700.000 habitants. L’énorme vague que l’on voit depuis le mois de mai sur les graphiques ci-dessus (Fig.4 et 6) représente environ 17.000 contaminations diagnostiquées entre le 1er mai et le 1er août 2021, et un peu moins de 600 décès.

Fig.7 - Nombre quotidien de cas de Covid-19 détectés dans quelques états du Mexique © Enzo Lolo, d'après les données du gouvernement mexicain. Source : https://www.gob.mx/salud/documentos/datos-abiertos-152127 Fig.7 - Nombre quotidien de cas de Covid-19 détectés dans quelques états du Mexique © Enzo Lolo, d'après les données du gouvernement mexicain. Source : https://www.gob.mx/salud/documentos/datos-abiertos-152127
Fig.8 - Nombre quotidien de décès Covid-19 dans quelques états du Mexique © Enzo Lolo, d'après les données du gouvernement mexicain. Source : https://www.gob.mx/salud/documentos/datos-abiertos-152127 Fig.8 - Nombre quotidien de décès Covid-19 dans quelques états du Mexique © Enzo Lolo, d'après les données du gouvernement mexicain. Source : https://www.gob.mx/salud/documentos/datos-abiertos-152127
Dans ce cas aussi, on peut penser que le tourisme a joué un rôle dans la soudaine reprise épidémique, qui ne frappe quasiment pas son seul voisin terrestre, l’état de Basse Californie : 5 fois plus peuplé, il a connu 1600 contaminations depuis le 1er mai (Fig.7), sans augmentation ni des contaminations ni des décès (Fig.8). On le verra plus loin, un renforcement de la présence de l’IMSS a été décidé fin juin 2021, suivi de peu par un reflux des contaminations et des décès.

Une moindre létalité

Il est manifeste, hors de l’exception de la Basse Californie du Sud, que la vague qui touche le Mexique depuis quelques semaines fait de nombreuses contaminations, mais proportionnellement moins de décès que les précédents épisodes épidémiques. A quoi cela est-il dû ?

On peut avancer plusieurs hypothèses explicatives :

- le taux de vaccination, bien qu’il n’ait atteint début août 2021 que 37% de la population (20 % pour une vaccination complète)
- une dangerosité possiblement moindre du ou des variants qui sévissent actuellement
- des facteurs météorologiques et saisonniers (mais l’été 2020 avait été très meurtrier au Mexique)
- les traitements précoces distribués par l’IMSS, avec un renfort de la part de certains états.

La base de données, quotidiennement mise à jour par le gouvernement central mexicain, donne, pour chaque patient diagnostiqué comme porteur du Covid-19, sa date de prise en charge (consultation, hospitalisation ou test) et l’information de son éventuel décès par la suite. Cela permet de calculer un ratio décès/contaminations — dont on peut supposer qu’il dépend en bonne partie de la façon de prendre les patients en charge — et l’évolution de ce ratio avec le temps.

Fig.9 - Taux de létalité au Mexique © Enzo Lolo, d'après les données du gouvernement mexicain. Source : https://www.gob.mx/salud/documentos/datos-abiertos-152127 Fig.9 - Taux de létalité au Mexique © Enzo Lolo, d'après les données du gouvernement mexicain. Source : https://www.gob.mx/salud/documentos/datos-abiertos-152127
On constate que, depuis le mois de janvier 2021, la tendance générale est à la baisse, pour le Mexique entier, et pour la plupart des états (Fig.9). Une exception semble encore se distinguer : la Basse Californie du Sud qui, entre septembre 2020 et fin juin 2021, a vu ce ratio stagner (courbe rose). Il était un des plus bas du Mexique, mais la plupart des autres passant progressivement dessous, il est devenu l’un des plus élevés.

On peut se demander si les habitants de Basse Californie du Sud, outre les contacts avec les touristes pouvant expliquer un plus fort niveau de contamination, étaient traités différemment des autres mexicains. Et il sera difficile de répondre à cette question, tant les informations sur les politiques sanitaires locales sont rares et difficiles à trouver.

Mais on peut supposer que l'information mise à disposition des mexicains, en Basse Californie du Sud comme ailleurs, ne les pousse pas vers les traitements précoces.

En effet, le gouvernement fédéral mexicain, qui n'a jamais recommandé l'usage de l'ivermectine ni de l'azithromycine, a publié le 20 juin 2021 un avertissement (téléchargeable ici) : « l’ivermectine ne doit pas être utilisée en traitement du Covid-19 ».

On apprend par la presse que le gouvernement fédéral a encore récemment (le 2 août 2021) désavoué les traitements qu’a promus la Ministre locale de la Santé de la Ville de Mexico. On remarque au passage que la seule étude scientifique évoquée dans cet article de presse est l’étude de Lopez-Medina et al. publiée dans le JAMA, sur laquelle s’appuie également l’OMS dans ses recommandations défavorables à l’ivermectine. (On a déjà rapporté les critiques formulées par divers scientifiques et médecins à l’encontre de cette étude, menée dans de telles conditions qu’un traitement très efficace pouvait y paraître inefficace.)

Fig.10 - Guide clinique du Ministère mexicain de la Santé face au Covid (extrait) © Gouvernement fédéral mexicain Fig.10 - Guide clinique du Ministère mexicain de la Santé face au Covid (extrait) © Gouvernement fédéral mexicain
Quoi qu’il en soit, le nouveau guide clinique pour le traitement du Covid-19 publié par le Ministère fédéral de la Santé préconise de n’utiliser l’ivermectine que dans le cadre d’essais cliniques et de ne pas utiliser l’azithromycine (Fig.10). On remarquera que figurent en revanche parmi les traitements recommandés, deux médicaments brevetés, chers, et peu soutenus par des essais cliniques : le Remdesivir et le Tocilizumab, qui par ailleurs doivent être administrés en intraveineuse.

Pour autant, ni le gouvernement de la Ville de Mexico ni l’IMSS (au niveau de l’ensemble du Mexique), n’ont renoncé à traiter précocement les patients positifs par une combinaison d’azithromycine et d’ivermectine. Ainsi, le directeur de l’IMSS, M. Zoé Robledo, s’est-il par exemple rendu le 26 juin dans l’état de Basse Californie du Sud, particulièrement touché par une reprise épidémique spectaculaire (Fig.4 et 6), pour y rencontrer les responsables sanitaires de l’état, annonçant notamment un renforcement des capacités hospitalières, une intensification de la vaccination et un plus large déploiement d’unités de dépistage et de soins précoces. On notera que si M. Robledo mentionne (à la minute 4’ de la vidéo) les 25 unités de dépistage à déployer en Basse Californie du Sud, qui délivreront des « kits de médicaments lorsque les tests seront positifs », il se garde de citer nommément l’ivermectine et l’azithromycine, et ne reprend pas cette information dans le texte de son tweet.

La surveillance par Twitter

Fig.11 - Compte Twitter de l'IMSS de Basse Californie du Sud. Capture d'écran du 27 juin 2021 © Twitter Fig.11 - Compte Twitter de l'IMSS de Basse Californie du Sud. Capture d'écran du 27 juin 2021 © Twitter
Il sait certainement, en effet, que de telles informations pourraient lui valoir une suspension de son compte par Twitter : le compte Twitter de l’IMSS-Basse-Californie-du-Sud, déjà suspendu pendant une dizaine de jours fin mai — comme en témoigne l’écart inhabituel entre deux tweets (Fig.11) — faisait l’objet d’une nouvelle suspension depuis plus de 15 jours lors de la rédaction de ce billet, laissant penser à une suspension définitive.
Fig.12 - Compte Twitter de l'IMSS du Guanajuato. Capture d'écran du 27 juin 2021 © Twitter Fig.12 - Compte Twitter de l'IMSS du Guanajuato. Capture d'écran du 27 juin 2021 © Twitter
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Fig.13 - Compte Twitter de l'IMSS du Quintana Roo. Capture d'écran du 30 mai 2021 © Twitter Fig.13 - Compte Twitter de l'IMSS du Quintana Roo. Capture d'écran du 30 mai 2021 © Twitter
Fig.14 - Compte Twitter de l'IMSS du Quintana Roo. Capture d'écran du 4août 2021 © Twitter Fig.14 - Compte Twitter de l'IMSS du Quintana Roo. Capture d'écran du 4août 2021 © Twitter
(Les comptes de l’IMSS d’autres états du Mexique ont également fait l’objet de suspensions temporaires ou définitives par Twitter, comme par exemple dans le Guanajuato (Fig.12) ou le Quintana Roo (Fig.13) Ce compte @IMSS_QRoo est récent : son premier tweet date du 31 mars 2021 (Fig.14) Il remplace vraisemblablement le compte @IMSSQRoo, définitivement suspendu pour avoir « enfreint les règles de Twitter ».)

L’omerta médiatique

Comme on l’a déjà indiqué, les médias, que ce soit au Mexique, en France ou ailleurs, font le plus souvent silence sur les expériences concernant l’ivermectine et les traitements précoces en général. Qu’ils soient ou non partie prenante de la Trusted News Initiative, la plupart des médias jugent sans doute utile de maintenir dans l’ombre ces informations, dès lors qu’elles ne coïncident pas avec la position de l’OMS. Que ce soit sur les dizaines d’essais cliniques, sur les mises en œuvre à l’échelle de villes, de régions ou de pays, ou encore sur le fait que des médecins recourent à ces traitements, le public a peu de chances d’être tenu informé.

En conséquence, en Basse Californie du Sud comme ailleurs, une part des Mexicains ignore probablement que des traitements précoces à base d'ivermectine et d'azithromycine sont dispensés gratuitement par les centres de dépistage de l'IMSS. Parmi ceux qui le savent, en fonction des informations reçues, certains pensent probablement que c'est une mauvaise initiative de l'IMSS. Il n'est donc pas certain, loin de là, que chaque Mexicain reçoive un traitement précoce sitôt posé un diagnostic de Covid-19. Qu'en était-il en Basse Californie du Sud avant le 26 juin ? Dans quelle mesure une évolution est-elle intervenue après les annonces de M. Robledo ? On peut constater qu'un pic de mortalité a été atteint le 6 juillet 2021 dans cet état, et que la situation semble s'y améliorer rapidement. Certains y verront un indice supplémentaire de l'efficacité des traitements dispensés par l'IMSS, d'autres chercheront des explications ailleurs. D'autres encore ne s'en apercevront pas, titrant sur "l'explosion" de l'épidémie dans des zones où elle a depuis plusieurs semaines commencé à régresser...

La guerre autour des traitements n'est pas tant une controverse scientifique, semble-t-il, qu'une guerre d'influence et une guerre de l'information.

Une partie de sources citées dans cet article ont pu être localisées grâce à la veille opérée par Juan Chamie sur son compte Twitter.

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