ERIC MONSINJON
Historien de l'art libre, critique d'art, professeur d'histoire des arts.
Abonné·e de Mediapart

18 Billets

0 Édition

Billet de blog 22 janv. 2022

Les marionnettes de Sophie Taeuber-Arp à l'assaut de l'art total (3/3)

En 1918, Sophie Taeuber-Arp crée des marionnettes abstraites pour un spectacle total à Zurich qui révèle sa prodigieuse pluridisciplinarité au monde. Née un 19 janvier, décédée un 13 janvier. En ce premier mois de l'année, nous rendons un hommage à cette immense créatrice. Une série en 3 épisodes.

ERIC MONSINJON
Historien de l'art libre, critique d'art, professeur d'histoire des arts.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Sophie Taeuber-Arp. Marionnette, "Le Roi-Cerf", 1918 : Clarissa. Huile sur bois, laiton, œillets en métal. 50 x 14 x 13 cm. Zurich.

« Tentez de parvenir à un bon rythme, en plaçant par exemple, à côté d'une forme de grande taille, trois petites formes ou de taille décroissante, et cela plusieurs fois, côte à côte.»

Sophie Taeuber-Arp, 1922.
Extrait d'un texte à destination de ses élèves de l'Ecole des arts appliqués de Zurich.



Sophie Taeuber-Arp est une exploratrice, une expérimentatrice. Son projet général est double : créer dans tous les arts et créer une nouvelle alliance entre eux. 

CONTINUITE DES ARTS

Sophie Taeuber-Arp en costume pour une pendaison de crémaillère organisée par l'artiste Walter Helbig, Ascona, Suisse, août 1925. © Fondation Arp, Clamart, France.

Chez elle, tout se passe comme si chaque art tendait à se prolonger et à se réaliser dans un art différent. La peinture, ou le textile, sort de son cadre et se réalise dans l'art du relief peint. Le relief se dépasse et se réalise dans la sculpture et la marionnette. La sculpture se dépasse et se réalise dans la décoration d'intérieur et l'architecture.

Aux deux extrémités de la chaîne, la peintre est devenue architecte : elle peint des tableaux géométriques et conçoit l'atelier-maison de Clamart. La créatrice de textile est également devenue décoratrice d'intérieur : elle emporte l'artisanat textile dans l'avant-garde et développe le programme décoratif de l'Aubette à Strasbourg, avec Hans Arp et Theo Van Doesburg. On parlera d'une logique de continuité entre les arts.

Continuité, unification par l'abstraction, mais aussi couplages de disciplines : le relief en bois peint comme interrègne peinture-sculpture, ou les sculptures-mobiles comme fusion sculpture-marionnette. Sublime continuum esthétique.

Sophie Taeuber-Arp, Envol, Relief rond en trois hauteurs, 1937. Huile sur bois, diamètre 60 cm. © Weber 1937/7.

Mais ce n'est pas tout. Sophie Taeuber-Arp envisage un problème plus large, plus inouï, celui de l'inclusion d'un art dans un autre, à la manière de l'emboîtement des poupées russes.

Ainsi la grande question : quel art peut contenir tous les autres ? Le théâtre ou l'opéra sont souvent évoqués pour leur capacité à accueillir et réunir les autres arts.

Sophie Taeuber-Arp, Portrait de Jean Arp, 1918, bois tourné et peint, hauteur : 25 cm. © Collection privée.

Sophie Taeuber-Arp, quant à elle, mise sur Le Roi-Cerf (1918), son spectacle, pour opérer cette synthèse tant recherchée. Seul problème : le théâtre de marionnettes, considéré comme mineur, ne jouit pas du même prestige que les autres arts de la scène. Qu'à cela ne tienne, elle va l'imposer comme l'art qui présente, qui met en présence l'ensemble des arts. Comme un micro-théâtre capable d'absorber aussi bien les arts mineurs que les arts majeurs, les formes utiles autant que les formes libres.

Ce théâtre réclame une trilogie créatrice : Texte, Sculptures-mobiles, Espace scénique. Chaque section commande sa série de disciplines artistiques : le Texte, qui n'est pas de l'artiste, se présente comme un texte à l'intérieur d'un autre texte, une farce dadaïste dans une fable du XVIIIe siècle. Les Sculptures-mobiles commandent une autre série : la sculpture pour les figures, l'artisanat textile pour les petits costumes en tulle et plumes, les arts de la scène, théâtre-mime-danse, pour déployer l'intention dramatique de la pièce. Ne manque que la musique. L'Espace scénique, lui, mobilise des peintures agrandies de l'artiste pour les décors et une architecture constructiviste, miniaturisée pour l'occasion.

Photographie du décor du Roi-Cerf, La Forêt de Roneisloppe, 1918, deux cerfs et Léandro.

Cette nouvelle alliance des arts doit être considérée comme une révolution esthétique, longtemps restée confidentielle, discrète. Une révolution sur un mode mineur.

De plus, Le Roi Cerf  s'arrêtera après trois représentations en raison de l'épidémie de grippe espagnole qui sévissait à la fin de la Première Guerre mondiale. Déjà un virus perturbait le monde. Ce spectacle légendaire fut toutefois très apprécié dans le cercle de l'avant-garde, Tristan Tzara déclara que « les décors et les personnages firent sensation. »

ŒUVRE TOTALE MINIATURE

La miniaturisation des êtres en pantins (50 cm environ) sert aussi l'idée de manipulation qui est au cœur de la pièce de Gozzi. Finalement, ce microcosme est aussi un regard critique porté sur notre société. Une caverne de Platon grotesque qui, malgré les apparences, ne s'adresse définitivement pas aux enfants. D'ailleurs Sophie Taeuber-Arp s'identifiait elle-même à ses pantins, surtout à la danseuse Angela, qu'elle percevait comme son double.

Sophie Taeuber-Arp. Marionnette, "Le Roi-Cerf", 1918 : Angela (danseuse), 1918. Bois tourné, métal et matériaux divers, 50 cm x 15 cm, Zürich.

— Il appartient à Sophie Taeuber-Arp d'avoir inventé avec son théâtre de marionnettes une étrange anti-œuvre d'art totale, miniature et modeste. —

Ce théâtre intérieur, psychanalytique et esthétique, révèle une autre face de l'œuvre de Sophie Taeuber-Arp, à savoir, une profonde méditation sur les changements de niveaux et d'échelles à l'intérieur des arts et entre eux. Par là, elle semble en apparence se rapprocher de l'art total de Wagner, mais pour en réalité mieux s'en éloigner.

Décor de Parsifal par Wieland Wagner, carte postale éditée lors de la représentation du Festival de Bayreuth de 1937.

Un point significatif : elle a couvert tout le spectre de l'art total (Gesamtkunstwerk en allemand), depuis la danse jusqu'à l'architecture, à l'exception de la musique, art unificateur par excellence pour Richard Wagner (1813-1883).

Scénographie de Sophie Taeuber-Arp pour Le Roi-Cerf, 1918. Le Roi Deramo et Angela. © Photographie par E. Linck. Tous les droits sont réservés. Archives photographiques de la Fondation Arp .

Alors que Wagner tentait de réaliser une grandiose synthèse des arts à l'époque de leur épanouissement romantique, Sophie Taeuber-Arp réalise une synthèse des arts, plus fragile, à l'époque de leur extrême décomposition formelle. Unification grandiloquente contre unification dérisoire. A la réflexion, il peut apparaître que le dérisoire se loge plus facilement dans l'esprit de sérieux romantique que dans le chaos dadaïste, conscient lui, de la folie d'une telle entreprise.

D'un côté, Wagner rêve d'une œuvre d'art totale, dix-neuviémiste, grandiose, romantique, mythologique, religieuse, unitaire, pure, tragique, sacralisée ; de l'autre, Sophie Taeuber-Arp invente une nouvelle œuvre d'art totale, avant-gardiste, miniature, dadaïste, psychanalytique, athée, multiple, impure, comique, désacralisée. Wagner recherchait de manière héroïque les grandes lois de l'art, Sophie Taeuber-Arp en recherche les lois minuscules.

Il appartient à Sophie Taeuber-Arp d'avoir inventé avec son théâtre de marionnettes une étrange anti-œuvre d'art totale, miniature et modeste. Mais, ce geste, elle ne l'a fait qu'une fois dans sa courte vie qui s'est achevée, en 1943, à l'âge de cinquante-trois ans. Sa gloire : avoir initié une révolution secrète qui emporte tout dans un grand éclat de rire.

Par Eric Monsinjon

Post-scriptum :
Sophie Taeuber-Arp, l'histoire d'une redécouverte.

Autoportrait photographique de l'artiste à Ascona (Suisse), 1925.

On s'étonnera de la reconnaissance tardive de cette artiste prodigieuse. Plusieurs raisons à cela : la difficulté pour elle de sortir de l'ombre de son mari Hans Arp et de s'imposer dans les cercles très masculins de l'avant-garde ; le problème de développer une œuvre pluridisciplinaire très souvent perçue comme un éparpillement ; la lutte pour imposer l'artisanat textile comme un art d'avant-garde à part entière ; l'ambition utopique d'intégrer l'art abstrait à la vie quotidienne.

Enfin, elle fut peu exposée de son vivant. Aussi, son décès précoce, le 13 janvier 1943, a entraîné une méconnaissance de son travail dans les décennies qui suivirent. Précisons que Hans Arp a toujours défendu la propagation de son œuvre jusqu'à sa mort, en 1966. 

« En décembre 1915 j’ai rencontré à Zurich Sophie Taeuber qui s’était affranchie de l’art conventionnel. Déjà en 1915 Sophie Taeuber divise la surface de ses aquarelles en carrés et rectangles qu’elle juxtapose de façon horizontale et perpendiculaire. Elle les construit comme un ouvrage de maçonnerie. Les couleurs sont lumineuses, allant du jaune le plus cru au rouge, ou bleu profond. Dans certaines de ses compositions elle introduit à différents plans des figures trapues et massives qui rappellent celles que plus tard elle façonnera en bois tourné. »
Hans Arp, extrait des Jours effeuillés, 1966.

Depuis quelques années, elle fait l'objet d'une redécouverte. En 2021, une rétrospective "Sophie Taeuber-Arp : abstraction vivante" a célébré son œuvre à Bâle et à Londres. Consécration ultime, la rétrospective se tient actuellement au MoMA de New York (jusqu'au 12 mars 2022).

Une série en 3 épisodes 

  1. Les marionnettes de Sophie Taeuber-Arp à l'assaut de l'art total (1/3) : abstraction et dadaïsme
  2. Les marionnettes de Sophie Taeuber-Arp à l'assaut de l'art total (2/3) : sculptures-mobiles
  3. Les marionnettes de Sophie Taeuber-Arp à l'assaut de l'art total (3/3) : continuité des arts / œuvre totale miniature

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Violences sexuelles
À LREM, des carences systématiques
Darmanin, Hulot, Abad : depuis 2017, le parti d’Emmanuel Macron a ignoré les accusations de violences sexuelles visant des personnalités de la majorité. Plusieurs cas à l’Assemblée l’ont illustré ces dernières années, notamment au groupe, un temps présidé par Gilles Le Gendre. 
par Lénaïg Bredoux, Antton Rouget et Ellen Salvi
Journal
Total persiste et signe pour le chaos climatique
Dans une salle presque vide à la suite du blocage de son accès par des activistes climatiques, l’assemblée générale de Total a massivement voté ce 25 mai pour un pseudo-plan « climat » qui poursuit les projets d’expansion pétro-gazière de la multinationale.
par Mickaël Correia
Journal
Fusillades dans les écoles : le cauchemar américain
Une nouvelle fusillade dans une école élémentaire a provoqué la mort d’au moins 19 enfants et deux enseignants. L’auteur, âgé de 18 ans, venait d’acheter deux armes à feu de type militaire. Le président Joe Biden a appelé à l’action face au lobby de l’industrie des armes. Mais, à quelque mois des élections de mi-mandat, les républicains s’opposent à toute réforme. 
par François Bougon et Donatien Huet
Journal — France
Le candidat Gérald Dahan sait aussi imiter les arnaqueurs
Candidat Nupes aux législatives en Charente-Maritime, l’humoriste a été condamné en 2019 par les prud’hommes à verser plus de 27 000 euros à un groupe de musiciens, selon les informations de Mediapart. D’autres artistes et partenaires lui réclament, sans succès et depuis plusieurs années, le remboursement de dettes.
par Sarah Brethes et Antton Rouget

La sélection du Club

Billet de blog
Violences faites aux femmes : une violence politique
Les révélations de Mediapart relatives au signalement pour violences sexuelles dont fait l'objet Damien Abad reflètent, une fois de plus, le fossé existant entre les actes et les discours en matière de combat contre les violences sexuelles dont les femmes sont victimes, pourtant érigé « grande cause nationale » par Emmanuel Macron lors du quinquennat précédent.
par collectif Chronik
Billet de blog
Amber Heard et le remake du mythe de la Méduse
Depuis son ouverture le 11 avril 2022 devant le Tribunal du Comté de Fairfax en Virginie (USA), la bataille judiciaire longue et mouvementée qui oppose Amber Heard et Johnny Depp divise l'opinion et questionne notre société sur les notions fondamentales de genre. La fin des débats est proche.
par Préparez-vous pour la bagarre
Billet de blog
En finir avec la culture du viol dans nos médias
[Rediffusion] La culture du viol est omniprésente dans notre société et les médias n'y font pas exception. Ses mécanismes sont perceptibles dans de nombreux domaines et discours, Déconstruisons Tou(rs) relève leur utilisation dans la presse de masse, dans la Nouvelle République, et s'indigne de voir que, depuis près de 10 ans, ce journal utilise et « glamourise » les violences sexistes et sexuelles pour vendre.
par Déconstruisons Tours
Billet de blog
Pour Emily et toutes les femmes, mettre fin à la culture du viol qui entrave la justice
[Rediffusion] Dans l'affaire dite du « viol du 36 », les officiers de police accusés du viol d'Emily Spanton, alors en état d'ébriété, ont été innocentés. « Immense gifle » aux victimes de violences masculines sexistes et sexuelles, cette sentence « viciée par la culture du viol » déshumanise les femmes, pour un ensemble de collectifs et de personnalités féministes. Celles-ci demandent un pourvoi en cassation, « au nom de l’égalité entre les hommes et les femmes, au nom de la protection des femmes et de leur dignité ».
par Les invités de Mediapart