ERIC MONSINJON
Historien de l'art libre, critique d'art, professeur d'histoire des arts.
Abonné·e de Mediapart

12 Billets

0 Édition

Billet de blog 13 janv. 2022

Les marionnettes de Sophie Taeuber-Arp à l'assaut de l'art total (1/3)

En 1918, Sophie Taeuber-Arp crée des marionnettes abstraites pour un spectacle total à Zurich qui révèle sa prodigieuse pluridisciplinarité au monde. Née un 19 janvier, décédée un 13 janvier. En ce premier mois de l'année, nous rendons hommage à cette immense créatrice. Une série en 3 épisodes.

ERIC MONSINJON
Historien de l'art libre, critique d'art, professeur d'histoire des arts.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Marionnette, "Le Roi-Cerf", 1918 : Le roi Deramo. Bois tourné peint, laiton, fil. 58,5 x 14 x 10 cm

Les définitions courantes de l’art ne s’appliquent pas à Sophie Taeuber-Arp. Irréductible à un seul champ disciplinaire, elle conçoit l'art comme une entreprise de création pluridisciplinaire.

ABSTRACTION ET DADAÏSME

Photographie de Sophie Taeuber-Arp, 1927. © Photographe anonyme. Stiftung Arp e.V., Berlin.

Dès 1915, elle participe à la fondation de l'art abstrait aux côtés de Malevitch (1915) et Mondrian (1917). Elle développe un style d’abstraction composé de larges formes géométriques et colorées qu'elle organise selon une grille orthogonale.

Dans certains tableaux, elle multiplie les jeux d'échelles et de proportions pour créer une mise en abyme rythmique : rectangle dans rectangle, grille dans grille, comme dans une surface fractale.

Mais son originalité réside dans le fait d'étendre ses recherches abstraites à l'ensemble des arts visuels. D'abord, les beaux-arts (dessin, peinture, collage, relief peint, sculpture, architecture), puis, la plupart des arts appliqués (textile, graphisme, objets de design, mobilier, architecture d'intérieur).

Sophie Taeuber-Arp, Composition verticale-horizontale sur fond blanc, 1915-1916, 29.5 x 28 cm. © Stiftung Arp e. V., Berlin/Rolandswerth.

Elle s’empare indifféremment de formats à deux ou à trois dimensions. Sa grammaire abstraite traverse les arts, les dimensions, les supports. Tout cela contribue à abolir la frontière entre arts plastiques et arts appliqués. A l'époque, un tel projet n'a d'équivalent que chez son amie Sonia Delaunay, ou chez les artistes du Bauhaus comme Anni et Josef Albers.

Son extension pluridisciplinaire ne s'arrête pas là. Elle s'intéresse aussi aux arts de la scène, notamment la danse. A Zurich, elle devient l'élève du chorégraphe Rudolf Laban et l'amie de la danseuse expressionniste Mary Wigman. Puis, elle rencontre le sculpteur Hans Arp (ou Jean Arp) qu’elle épousera en 1922. Ce dernier lui présente les futurs fondateurs de Dada, Hugo Ball, Richard Huelsenbeck et Tristan Tzara.

A gauche : Sophie Taeuber-Arp, Composition verticale-horizontale, 1916, textile, 50 × 38,5 cm, Fondazione Marguerite Arp, Locarno. À droite : Sophie Taeuber-Arp, Tête Dada, Zurich, 1920, bois tourné et peint, 29,4 × 14 × 14 cm, Centre Pompidou, Musée National d'Art Moderne, Paris.

— L'artiste pose les problèmes les plus actuels sur l’interaction
entre arts plastiques, arts appliqués et arts du spectacle —

Figurez-vous qu’elle danse au Cabaret Voltaire de Zurich, lieu légendaire de naissance de Dada (1916). Costumée et masquée, elle invente une danse « abstraite » qui se veut une traduction chorégraphique de ses recherches plastiques.

Sophie Taeuber dansant avec un masque de Marcel Janco au cabaret Voltaire, Zurich, Suisse, 1916 © Photographie anonyme. Archives de la Fondation Arp, Clamart (C) ADAGP, Paris, 2018.

Le poète Hugo Ball se souviendra d'avoir assisté à un ballet de gestes syncopés ponctuant ses poèmes phonétiques, le tout rythmé par des coups de gong : « Les lignes volaient en éclat sur son corps. Chaque geste était déconstruit en cent mille particules, précis, clair, aigu. » De quoi s'agit-il ? D'une bombe à fragmentation chorégraphique, d'une tentative d'œuvre d'art totale, ou, encore, des prémices de la performance ? Difficile à dire.

En 1916, Dada dynamite les codes esthétiques. Initié par des réfugiés et des déserteurs de la Première Guerre mondiale, le mouvement Dada incarne, avec son énergie si neuve, le refus de toutes les valeurs de la société européenne. Sophie Taeuber-Arp prend part à ses troubles. Tout au long de sa vie, elle restera fidèle à l'anti-art dadaïste, autant qu'à l'abstraction constructiviste. D'ailleurs, il est possible de voir son œuvre comme une hybridation des deux tendances.

Profondément visionnaire, l'artiste pose les problèmes les plus actuels sur l’interaction entre arts plastiques, arts appliqués et arts du spectacle. Dans cette perspective, ses marionnettes vont jouer un rôle crucial.

A suivre...

Par Eric Monsinjon

Sophie Taeuber-Arp en 7 dates
1889  Naissance le 19 janvier à Davos (Suisse).
1914  S’installe à Zurich. Commence à peindre des tableaux abstraits inspiré par le constructivisme.
1916  Participe au mouvement Dada à Zurich, sculpte des Têtes Dada multicolores et danse au Cabaret Voltaire.
1918  Réalise 17 marionnettes et les décors pour une pièce de Gozzi à Zurich.
1926  Achève l’aménagement et la décoration du complexe de loisirs de l'Aubette à Strasbourg avec son mari Jean Arp et Theo van Doesburg.
1941  Crée une colonie d'art à Grasse (France) avec Sonia Delaunay.
1943  Décès le 13 janvier à Zurich.

Une série en 3 épisodes 

  1. Les marionnettes de Sophie Taeuber-Arp à l'assaut de l'art total (1/3) : abstraction et dadaïsme
  2. Les marionnettes de Sophie Taeuber-Arp à l'assaut de l'art total (2/3) : sculptures-mobiles
  3. Les marionnettes de Sophie Taeuber-Arp à l'assaut de l'art total (3/3) : continuité des arts / œuvre totale miniature

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Santé
Maltraitance en Ehpad : une indignation feinte et insuffisante
Les pouvoirs publics font mine de découvrir que le puissant groupe Orpea se joue des règles dans ses Ehpad. Mais la maltraitance, les conditions de travail dégradées et la répression syndicale sont sur la table depuis des années,  sans que jamais le système de financement ne soit remis en cause.
par Mathilde Goanec et Leïla Miñano
Journal — France
Macron 2017 : la preuve que l’affaire a été enterrée
Le préfet Cyrille Maillet, nommé par Emmanuel Macron à la tête d’un service du ministère de l’intérieur, a personnellement classé l’enquête concernant des prestations de sécurité suspectes durant la campagne présidentielle, avec des motifs fallacieux et contre l’avis de trois sous-directeurs.
par Fabrice Arfi, Antton Rouget et Marine Turchi
Journal
La grande colère des salariés d’EDF face à l’État
Ulcérés par la décision du gouvernement de faire payer à EDF la flambée des prix de l’électricité, plus de 42 % des salariés du groupe public ont suivi la grève de ce 26 janvier lancée par l’intersyndicale. Beaucoup redoutent que cette nouvelle attaque ne soit que les prémices d’un démantèlement du groupe, après l’élection présidentielle.
par Martine Orange
Journal
Gérald Darmanin, le ministre qui dissout plus vite que son ombre
Après une manifestation antifasciste à Nantes, le ministre de l’intérieur a annoncé son intention de dissoudre le collectif « Nantes révoltée », animateur d’un média alternatif local. Outil administratif conçu contre les groupes factieux, la dissolution est avant tout utilisée comme une arme de communication et de neutralisation politique. 
par Camille Polloni

La sélection du Club

Billet de blog
Un système pénal à abolir : perspectives féministes
Dans son essai Pour elles toutes. Femmes contre la prison, Gwenola Ricordeau propose une réflexion sur l'abolition du système pénal (police, justice, prison) d'un point de vue féministe, à contre-courant des courants dominants du féminisme qui prônent un recours toujours plus accru au pénal.
par Guillaume_Jacquemart
Billet de blog
Contrôleuse des lieux de privation de liberté : l’année Covid en prison
Mis en garde par la Contrôleuse générale des lieux de privation de liberté (CGLPL) pour les risques de cluster dans les prisons, le gouvernement a brillé par sa passivité. Rien d'étonnant, tant ses alertes et préconisations restent systématiquement lettre morte.
par lien-social
Billet de blog
« Rien n’a été volé »
Chronique d'audience. Abderrahmane B., pas même vingt ans, né à Alger et SDF a été arrêté avant le week-end. Il comparaît pour un vol à la roulotte. Néanmoins, il y a une difficulté dans la qualification de l’infraction : rien n’a été volé.
par La Sellette
Billet de blog
Fermer une prison, y ouvrir une école et un musée
« Ouvrir une école, c’est fermer une prison », aurait dit Victor Hugo. Avec la fermeture imminente de la prison de Forest, un projet stratégique unique se présente aux acteurs politiques bruxellois : traduire la maxime d’Hugo en pratique et, en prime, installer un musée de la prison au cœur de l’Europe ! Par Christophe Dubois
par Carta Academica