ERIC MONSINJON
Historien de l'art libre, critique d'art, professeur d'histoire des arts.
Abonné·e de Mediapart

22 Billets

0 Édition

Billet de blog 12 juin 2022

Ces degrés d'inachèvement qui font le style de Manet (3/3)

Un détail peut-il changer l'histoire de la peinture moderne ? Dernier volet de notre série sur le style de Manet. Episode 3 : Le détail / Les trois styles de Manet.

ERIC MONSINJON
Historien de l'art libre, critique d'art, professeur d'histoire des arts.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Edouard Manet, Olympia (détail). 1863, huile sur toile, 130,5 × 191 cm. Musée d'Orsay, Paris.

Cet article est la suite de Ces degrés d'inachèvement qui font le style de Manet (2/3) - L'aplat

Zola regarde Manet. Et il le voit. Il le voit avec les yeux de celui qui a compris son importance historique.

En 1865, il perçoit d'emblée la portée créatrice d'Olympia : « Au premier regard, on ne distingue que deux teintes dans le tableau (...). D'ailleurs les détails ont disparu (...). Tout se simplifie, et si vous voulez reconstruire la réalité, il faut que vous reculiez de quelque pas.» Tout semble dit.

De loin, Olympia met en scène deux femmes, deux teintes. Prostituée blanche à l'Occident, servante noire à l'Orient. L'une nue, l'autre vêtue. Nul contraste plus fort.

De près, un trait noir suffit à rendre un ruban-collier, de larges touches un bracelet doré, des tâches de couleurs vives un bouquet de fleurs. Contrairement à ce que déclare Zola, les détails n'ont pas totalement disparu du tableau. Seulement Manet ne les traite pas avec le même degré de minutie que les peintres académiques.

LE DÉTAIL COMME PERTE

Une anecdote savoureuse. En 1867, le même Zola, romancier et critique d'art, observe deux visiteurs attirés par le réalisme d'une oreille dans une œuvre d'Ernest Meissonier : « deux amateurs, la loupe à la main, regardaient une des figurines. L'un d'eux s'écria brusquement : "l'oreille y est tout entière".» Pour le peintre académique jouissant d'une grande notoriété à l'époque, le détail est inséparable de la représentation illusionniste de la réalité. Sa vision s'inscrit dans la pure tradition classique.

Edouard Manet, Un bar aux Folies-Bergère (détail), 1882. Huile sur toile, 96 × 130 cm. Courtauld Institute Gallery, Londres (Royaume-Uni)

Manet est l'anti-Meissonier. Il renonce à décrire le particulier. Dès lors, le détail devient chez lui plus plastique qu'illusionniste. Concrètement, l'artiste rejette la facture léchée des classiques pour lui préférer un traitement plus pictorial. Il décide du degré d'achèvement ou d'inachèvement qu'il veut donner à son tableau. Petites touches ou larges touches, exécutées rapidement ou minutieusement, de façon énergique ou lâche, le tout dans une apparente improvisation.

On objectera que ce traitement plastique du détail existe déjà chez certains peintres classiques, de Titien à Fragonard, mais on notera qu'il est toujours au service d'une représentation mimétique et signifiante.

Chez Manet, c'est différent. Le détail plastique passe par des degrés d'existence moindre. C'est sa grande nouveauté. Et ces degrés d'inachèvement conduisent fatalement à une perte locale de la représentation mimétique.

Edouard Manet, Le Balcon (détail). 1868-1869, huile sur toile, H. 170,0 ; L. 125,0 cm. Musée d'Orsay, Paris.

Tout se passe comme si l'artiste changeait la résolution de l'image peinte ; une baisse de résolution entraînant une perte générale de densité. Dès lors, un détail apparaît comme une constellation de tâches à une certaine échelle d'observation. L'abaissement de la résolution contribue également à une perte de la signification de l'œuvre. La perte touche à fois la Forme et son Contenu.

Avez-vous déjà remarqué les animaux cachés dans Le Déjeuner sur l'herbe ? Figurez-vous qu'un oiseau se dissimule dans la frondaison des arbres. Une grenouille s'y trouve également, camouflée dans l'herbe. Pourquoi les milliers de spectateurs ne les remarquent-ils pas ? Parce que Manet ne veut récompenser que ceux qui savent voir.

Edouard Manet, Le Déjeuner sur l'herbe (détail). 1863, huile sur toile, H. 207 cm, L. 265 cm. Musée d'Orsay, Paris.

Les deux animaux n'ont pas le même degré de détail. L'oiseau, un bouvreuil aux ailes déployés, est peint méticuleusement, dans l'instantanéité de son vol, tandis que la grenouille, statique, est brossée à toute vitesse avec de larges coups de pinceau. Les animaux n'ont aucune signification particulière dans le tableau. Ce sont deux morceaux de bravoure plastique, deux degrés stylistiques différents. La Forme supplante le Contenu. 

LES TROIS STYLES DE MANET

Si l'on veut employer les grands mots, on dira que Manet donne un nouveau statut ontologique à l'inachèvement en peinture. Une modulation ontologique selon trois stades que nous avons dégagés : l'inachèvement par l'Esquisse, par l'Aplat, par le Détail. Et le rapport entre ces trois instances, c'est le contraste. Un contraste de coexistence complexe : juxtaposition, chevauchement, superposition d'états en proportions inégales. Les trois états sont aussi trois styles.

Edouard Manet, Portrait de Clemenceau, 1879-1880. Huile sur toile, 94,5 × 74 cm cm. Musée d'Orsay, Paris.

Manet ne cherche jamais à atteindre une unité supérieure du style. A l'Un, il préfère le Multiple, le Divers. Il invente de nouveau rapports de dissonance entre les styles, jusqu'à ce point extrême, paradoxal, où le désaccord fait accord. L'art ne se constitue que dans ce rapport désaccordé où il risque de sombrer tout entier. Dimension prémonitoire de Manet.

Les trois styles inachevés et leurs rapports de contrastes mettent en scène une Peinture en train de se faire. D'une certaine manière, les différents degrés d'inachèvement révèlent les arcanes du processus d'exécution de l'œuvre. Chez Manet, la peinture se prend à la fois comme objet d'étude formelle et comme sujet de réflexion du tableau.

Avec Le Portrait d'Emile Zola (1868), Manet condense magistralement ses idées à travers la notion de tableau-dans-le-tableau.

Edouard Manet, Portrait d'Emile Zola, 1868, huile sur toile, H. 146,0 ; L. 114,0 cm. Musée d’Orsay, Paris. En 1868, Édouard Manet a 36 ans, Émile Zola a 26 ans. Le premier suscite le scandale, le second le défend. Pour le remercier de son soutien, le peintre lui offre son portrait.

Le peintre dispose plusieurs reproductions en miniature autour de Zola. On discerne une gravure de Goya copiant le Triomphe de Bacchus de Diego Velázquez, elle-même cachée par une photographie en noir et blanc d’Olympia, tandis qu'une estampe japonaise d'Utagawa Kuniaki et un paravent nippon couleur or entourent le jeune écrivain. L'ensemble reflète le goût cultivé de l'époque.

Espagne et Japon encadrent et éclairent l'œuvre de Manet. Le Sud lui dispense ses lumières franches et ses ombres chaudes, brunes. L'Extrême-Orient propage ses grands aplats noirs épurés qui font ressortir les couleurs vives.

Manet condense dans son tableau l'histoire de l'art, ou plutôt les styles des artistes qu'il affectionne.

Edouard Manet, Portrait d'Emile Zola (détail), 1868, huile sur toile, H. 146,0 ; L. 114,0 cm. Musée d’Orsay, Paris. Détail amusant, Olympia tourne la tête vers Zola comme pour le remercier d'avoir défendu Manet face aux critiques. Ce tableau signe le début d'une amitié intellectuelle.

Velázquez est là. Le motif de la tapisserie du fauteuil est, avec ses larges touches d'ocres, un petit Velázquez, ou un Goya, c'est selon. L'aplat japonais inspire le fond sombre qui permet de découper la composition. La redingote de l’écrivain, avec ses grandes plages noires, sans modelé ni volume, entretient une relation à distance avec le kimono du samouraï. C'est l'époque du Japonisme. Le Portrait de Zola oscille entre épure formelle et fourmillement de détails. Sa peinture se montre en tant que peinture. Une peinture de contrastes, consciente et affirmée.

Elle devient autonome en ce sens qu'elle ne se présente plus comme un double illusionniste de la réalité. Il est vrai qu'à partir des années 1860, la notion d'imitation en peinture perd de sa pertinence avec l'expansion de la photographie. 

C'est pour cette raison que Manet entretient un lien complexe avec l'imitation classique et la reproduction photographique. Il aime reprendre à son compte et détourner des compositions classiques. Le Déjeuner emprunte à Raphaël, Olympia aux Vénus de Giorgione et Titien. Il emprunte à la photographie ses cadrages audacieux. En témoigne, le changement d'échelle du Citron serré en gros plan. Le miracle, c'est qu'à la fin des fins, c'est toujours du Manet.

Edouard Manet, Un Citron, 1880. Huile sur toile, H. 14,0 ; L. 22,0 cm. Musée d'Orsay, Paris

On l'a vu, l'artiste ne respecte pas les règles académiques. Le poète et critique d'art Charles Baudelaire ne le présentait-il pas comme le premier dans la « décrépitude de son art» ? Un compliment dans la bouche de l'homme de lettres. La décrépitude, c'est ce que les avant-gardes appelleront la Décomposition de l'Art au XXe siècle. Manet, avec sa Simplification et sa Discordance stylistiques, influencera les avant-gardes modernes.

Devant les tableaux de Manet, nous ne sommes pas devant des tableaux inachevés négativement, nous sommes devant des expressions inachevées positivement d'une insolente modernité. Ses œuvres ne manquent de rien.

Edouard Manet, Le Portrait d'Irma Brunner (dit La Viennoise, ou encore La Femme au chapeau noir), 1883. Pastel sur toile, 53 × 44 cm. Musée d'Orsay, Paris

L'œuvre de Manet est charnière. A la fois clôture et ouverture. Elle contient en elle des reflets détournés de la Tradition, mais elle recèle aussi de puissantes possibilités repliées en elle. D'un côté, le Miroir du passé, de l'autre, le Germe de l'avenir.

Chez Manet, l'abolition locale de la mimesis croît et s'étend à toutes les échelles du tableau. De petits coups de pinceaux généralisés à toute la surface picturale préparent l’impressionnisme. Un aplat agrandit devient un monochrome. Un zoom sur un détail offre une composition abstraite. L'Imitation a été détrônée, la décomposition règne comme un anarchisme couronné.

Il ne s’agit pas de dire que Manet invente l'art abstrait. Il s'agit plutôt de dire que tous les artistes modernes qui comptent l'ont regardé de près. De Claude Monet à Sonia Delaunay, de Berthe Morisot à Kandinsky, sans oublier l'obsession de Picasso pour le peintre. Toutes et tous ont su voir Manet.

Par Eric Monsinjon

Edouard Manet, Le Repos, 1871. Huile sur toile, 150,2 × 114 cm. Rhode Island School of Design Museum, Providence (U.S.A.)

Quelques citations sur Manet : 
« Manet était aussi important pour nous que Cimabue ou Giotto pour les Italiens de la Renaissance.»
Citation d'Auguste Renoir (1841-1919).
« Quel peintre ! Il a tout, la cervelle intelligente, l'oeil impeccable, et quelle patte !»
Citation de Paul Signac (1863-1935).
Le 3 avril 1883, l'artiste, paralysé, amputé d'une jambe, s'alite définitivement. Manet meurt le 30 avril 1883, à l'âge de 53 ans.
Edgar Degas (1834-1917) déclarera : « Il était plus grand que nous le pensions.»

Une série en 3 épisodes 

  1. Ces degrés d'inachèvement qui font le style de Manet (1/3) - L'esquisse
  2. Ces degrés d'inachèvement qui font le style de Manet (2/3) - L'aplat
  3. Ces degrés d'inachèvement qui font le style de Manet (3/3) - Le détail / Les trois styles de Manet

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Migrations
Des femmes et des enfants survivent dans la rue à Bagnolet
Une vingtaine de femmes exilées, et autant d’enfants, dont des nourrissons, occupent un coin de rue à Bagnolet depuis le 4 août pour revendiquer leur droit à un hébergement. Une pétition vient d’être lancée par différentes associations pour soutenir leur action et interpeller les autorités sur leur cas.
par Nejma Brahim
Journal — Logement
Face au risque d’expulsion à Montreuil : « Je veux juste un coin pour vivre »
Ce mardi, une audience avait lieu au tribunal de proximité de Montreuil pour décider du délai laissé aux cent vingt personnes exilées – femmes, dont certaines enceintes, hommes et enfants – ayant trouvé refuge dans des bureaux vides depuis juin. La juge rendra sa décision vendredi 12 août. Une expulsion sans délai pourrait être décidée.
par Sophie Boutboul
Journal — Énergies
La sécheresse aggrave la crise énergétique en Europe
Déjà fortement ébranlé par les menaces de pénurie de gaz, le système électrique européen voit les productions s’effondrer, en raison de la sécheresse installée depuis le début de l’année. Jamais les prix de l’électricité n’ont été aussi élevés sur le continent.
par Martine Orange
Journal — France
Inflation : le gouvernement se félicite, les Français trinquent
L’OCDE a confirmé la baisse des revenus réels en France au premier trimestre 2022 de 1,9 %, une baisse plus forte qu’en Allemagne, en Italie ou aux États-Unis. Et les choix politiques ne sont pas pour rien dans ce désastre.
par Romaric Godin

La sélection du Club

Billet de blog
Faire face à l’effondrement du service public de santé
Après avoir montré l’étendue et les causes des dégâts du service public de santé français, ce deuxième volet traite des solutions en trompe-l’œil prises jusque-là. Et avance des propositions inédites, articulées autour de la création d’un service public de santé territorial, pour tenter d’y remédier.
par Julien Vernaudon
Billet de blog
Ce que nous rappelle la variole du singe
[REDIFFUSION] A peine la covid maitrisée que surgit une nouvelle alerte sanitaire, qui semble cette fois plus particulièrement concerner les gays. Qu’en penser ? Comment nous, homos, devons-nous réagir ? Qu’est-ce que ce énième avertissement peut-il apporter à la prévention en santé sexuelle ?
par Hervé Latapie
Billet de blog
Variole du singe : chronique d'une (nouvelle) gestion calamiteuse de la vaccination
[REDIFFUSION] Créneaux de vaccination saturés, communication inexistante sur l'épidémie et sur la vaccination, aucune transparence sur le nombre de doses disponible : la gestion actuelle de la variole du singe est catastrophique et dangereuse.
par Jean-Baptiste Lachenal
Billet de blog
Variole du singe : ce que coûte l'inaction des pouvoirs publics
« L'objectif, c'est de vacciner toutes les personnes qui souhaitent l'être, mais n'oublions pas que nous ne sommes pas dans l'urgence pour la vaccination ». Voilà ce qu'a déclaré la ministre déléguée en charge des professions de santé, au sujet de l'épidémie de la variole du singe. Pourtant pour les gays/bis et les TDS il y a urgence ! Quel est donc ce « nous » qui n'est pas dans l'urgence ?
par Miguel Shema