Je n'ai pas pour habitude de m'intéresser beaucoup à ce qui peut s'écrire dans la revue de Bernard-Henri Lévy. Voilà pourtant qu'aujourd'hui je découvre qu'un passage de l'un de mes billets est reproduit, tronqué, et commenté dans un article de cette revue.
L'article en question, que tout soit transparent, le voilà :
Et voici le passage qui m'est reproché, sorti de son contexte et tronqué : "Toujours est-il qu’un Joann Sfar ou une Delphine Horvilleur rendent de grands services aux médias qui ne souhaitent pas dire franchement ce qu’il y a à dire d’un État qui bombarde et affame des civils sans même éprouver de gêne devant l’élimination de milliers d’enfants. L’un et l’autre posent en humanistes et tant pis si Horvilleur, par exemple, relaie la… Or cette attitude est loin de toujours entraîner, c’est un euphémisme, une mise à l’écart médiatique de ceux qui s’y livrent."
Première chose : ce passage est présenté par l'auteur de l'article, l'historien Marc Knobel - et bravo pour la rigueur historienne - comme une réaction à l'article de Delphine Horvilleur du 7 mai 2025
https://tenoua.org/2025/05/07/gaza-israel-aimer-vraiment-son-prochain-ne-plus-se-taire/
et aux prises de position également d'Anne Sinclair et de Joann Sfar.
Or, c'est faux : je faisais là le commentaire d'une période antérieure. D'ailleurs, il est probable que cela n'a pas échappé à l'historien : dans mon billet suivant, où je réagissais pour le coup aux déclarations de ces trois personnalités, j'écrivais en ouverture : "J'avais à peine mis en ligne mon billet précédent que je découvrais, avec satisfaction et colère, par un article publié sur le site Internet de France Inter, que Delphine Horvilleur et Joann Sfar estimaient enfin "urgent" (je cite Horvilleur) de "reprendre" (Horvilleur toujours) la parole contre Israël s'agissant de la situation à Gaza."
Référence ici :
Cette précision n'est pas superflue : présenter le passage incriminé comme une réaction à des prises de position qui n'avaient pas été rendues publiques lorsque je le rédigeais, cela en change la lecture, le sens. Un historien, il me semble, devrait savoir que ce sont des choses qui ne se font pas.
Deuxième chose : le passage est tronqué. Et ce n'est pas anodin : Marc Knobel, qui sait certainement que lorsqu'on ne cite pas intégralement un passage on le signale par rigueur et honnêteté au lecteur par le recours à des crochets contenant trois petits points, a choisi d'éliminer de ce bout de texte des précisions assurément peu à l'avantage de Delphine Horvilleur. Voici donc le paragraphe qu'il mentionne principalement dans son intégralité :
"Toujours est-il qu'un Joann Sfar ou une Delphine Horvilleur rendent de grands services aux médias qui ne souhaitent pas dire franchement ce qu'il y a à dire d'un État qui bombarde et affame des civils sans même éprouver de gêne devant l’élimination de milliers d’enfants. L’un et l’autre posent en humanistes et tant pis si Horvilleur, par exemple, relaie la fake news de la journaliste Ruth Elkrieff selon qui Amnesty International n’aurait pas condamné les massacres du Hamas en Israël ou si elle dénonce a contrario comme fake news la mort avérée d’une personne brûlée vive suite à une frappe israélienne. Ce profil médiatique parfait – femme et rabbin – continue à jouer la modération et la pondération aux différents endroits où l’on a pour souci essentiel de jouer la mesure."
Et je continuais en mentionnant notamment l'appel de personnalités israéliennes à "exercer une vraie pression internationale" sur Israël pour "l'avenir de tous les habitants d'Israël et de Palestine et des pays de la région". Ce que mon contradicteur a décidé de passer sous silence, ce qui m'apparaît signifiant : il n'est pas à l'avantage de ceux qui ne dénoncent l'action de Nétanyahou que maintenant de rappeler que d'autres, israéliens qui plus est, avaient, eux, su le faire. Il est à vrai dire infiniment regrettable qu'Horvilleur, Knobel, Sinclair et Sfar n'aient pas à l'époque embrayé sur cet appel.
Voici la source, que chacun voit bien qui tronque et qui dit vrai.
https://blogs.mediapart.fr/frederic-debomy/blog/090525/joann-sfar-un-massacre-et-le-poids-des-mots
Ce que je disais donc dans ce papier, et chacun peut le lire et s'en faire son idée (est-ce correctement argumenté ? etc.), c'est qu'il était problématique que nos gros médias aient souvent choisi de faire appel, pour commenter ce qui se passait depuis le début de l'offensive israélienne à Gaza, à des personnalités qui ne se montraient pas à la mesure de l'événement - des personnalités qui l'admettent aujourd'hui en partie en expliquant avoir tardé à dire ce qu'il fallait dire. Ce qui n'était pas sans poser la question de la rigueur de ces médias comme celle de leurs orientations. Or tout cela pour moi n'était pas de faible intérêt tant je suis convaincu qu'en effet mal nommer les choses contribue au malheur du monde - en l'occurrence, au malheur des Palestiniens et, sans nul doute aussi (car comment ce qui se passe pourrait-il ne pas jouer aussi de cette façon ?), au malheur des Israéliens.
Pour Marc Knobel, cela signifie être "propalestinien" : me voilà étiqueté. Je lui réponds que si lui, Horvilleur, Sinclair et Sfar avaient obéi plus tôt à leur "devoir", pour le citer, "de ne pas céder à la facilité du silence", on aurait gagné du temps et probablement sauvé des vies et que donc la colère à leur endroit, qui peut transparaître de mes papiers, est parfaitement légitime. Elle ne révèle pas pour autant un prisme "propalestinien" ni une quelconque tentation antisémite. Sur ce dernier point, je répugne à me justifier en citant l'un ou l'autre de mes billets passés mais, là encore, que le lecteur de bonne foi entreprenne de traquer la faute antisémite dans mes papiers s'il le veut. Je me contenterai ici d'affirmer qu'il ne trouvera rien.
Marc Knobel ne m'accuse cependant pas d'être antisémite puisqu'il écrit après m'avoir cité : "Au-delà des critiques politiques, nous sommes aussi la cible d’une déferlante de messages hystériques, qui nous accusent explicitement de commettre un « génocide » à Gaza. Ces accusations, souvent proférées dans un langage violent et outrancier, sont fréquemment teintées d’antisémitisme, mêlant haine de notre personne à des stéréotypes et clichés antijuifs." Qu'il y ait eu au-delà de la critique politique, la seule acceptable, des attaques de ce type en réaction aux prises de position d'Horvilleur et des autres, je ne le sais pas et je ne le nie pas. L'antisémitisme, ça existe et toute personne qui s'empare du premier prétexte pour laisser déborder cette haine spécifique est indéfendable.
Ce qui n'empêche pas, et ce n'est pas là un "mais" douteux, que les accusations d'antisémitisme à tout va ont fatigué ceux qui ont pour seul tort d'être attachés à la dignité humaine. Knobel dit juste lorsqu'il évoque un climat difficile, angoissant, pour les juifs depuis en somme un an et demi. C'est une conséquence habituelle des péripéties du conflit israélo-palestinien (je ne le dis pas parce que c'est mon opinion mais parce que cela a été documenté) : dès lors, et sans excuser du tout ceux qui manifestent à la première occasion leur haine des juifs (comment les défendre?), on comprend bien que le soutien d'une partie (je le souligne toujours), mais visible, du monde juif à Israël quoi que fasse Israël ne peut aider. Or à quoi avons-nous assisté ? À l'incapacité de personnalités juives parmi les plus médiatisées de reconnaître aussi tôt qu'il l'aurait fallu la gravité de ce qu'entreprenait Israël. Mais en plus à leur réflexe campiste consistant à dénoncer comme antisémites ceux qui, plus conséquents, dénonçaient l'action de cet État. Que Marc Knobel me croit ou non, c'est aussi l'une des choses qui me met en colère : la façon dont l'entretien de cette confusion entre antisémites avérés et antisémites imaginaires ne peut qu'avoir des effets délétères sur la situation des juifs de France - ou d'ailleurs puisque ce phénomène s'observe ailleurs. Cela, Marc Knobel n'entreprend pas d'en parler : c'est toujours l'histoire d'une communauté juive cernée par une extrême-gauche en proie à la haine des juifs, et cette histoire est toujours délivrée sans être accompagnée d'une véritable démonstration. Faut-il revenir sur la mise en scène du militant de l'Union des étudiants juifs de France (UEJF) Kévin Cohen et tant d'épisodes lamentables visant à désigner des militants de la dignité humaine comme des brutes antisémites ? Ne serait-il pas temps que Marc Knobel et tant d'autres abordent franchement et honnêtement cette question ?
J'entends bien que des personnalités juives disent leur besoin d'être rassurées puisqu'en effet la haine antisémite existe. J'aimerais les entendre aussi sur ce qu'il faut penser de ceux qui s'emploient à faire interdire ou empêcher des réunions de solidarité envers les Palestiniens. C'est le genre de choses qui, à force de force, génère une colère qui n'est pas mince et qui, pour autant, chez moi comme je le crois chez la majorité de ceux qui souhaitent que l'horreur en cours s'arrête, ne dégénère pas en haine.
Plutôt donc que tronquer une citation et la sortir de son contexte, et de voir dans ledit passage une "réaction[...] d'une extrême violence", Marc Knobel pourrait se demander s'il n'est pas légitime que l'on puisse éprouver de la colère devant un homme, Joann Sfar, qui s'en prit à la suite d'Israël à une organisation prodiguant aux Palestiniens une aide humanitaire vitale. Comme donc, je le faisais ici :
https://blogs.mediapart.fr/frederic-debomy/blog/090525/joann-sfar-un-massacre-et-le-poids-des-mots
Car, historien, il sait certainement qu'il convient de faire attention avec les mots. Mes mots, s'ils sont parfois gagnés par la colère, ne sont pas coupables. Je pense même qu'il y a de saines colères. Et parmi toutes les choses que son texte aurait gagné à aborder, il y en a une que je veux mentionner en conclusion de cette réponse : juge-t-il anormal que je sois agacé de le voir présenter les choses comme il le fait dans son texte ? Car à le lire il y aurait des gens doués de conscience morale d'un côté et des agresseurs (de divers bords) de l'autre côté, et rien de plus. Ces gens doués de conscience morale seraient donc injustement attaqués.
Vraiment ? Pense-t-il vraiment que l'on peut être habilité à poser en conscience morale quand on ne "découvre" qu'avec les dernières déclarations de l'exécutif israélien que ce dernier mène un projet d'annihilation, pour reprendre le mot d'Horvilleur, d'un peuple ? Alors que tout est sur la table depuis si longtemps ? Ce que je pointais ici
en posant une question : pourquoi avoir attendu si longtemps ?
Mon attitude, estime Knobel, est une "réaction[...] d'une extrême violence." Dans mon monde à moi, qui est je crois le monde réel, c'est cette persistante absence de réaction, accompagnée de la mise à l'index de ceux qui voulaient réagir, qui a été d'une extrême violence.
Cela, à un moment, il va bien falloir le voir.
Frédéric Debomy
P. S. Constat à l'instant, c'est-à-dire quelques heures après avoir publié le texte ci-dessus: Marc Knobel a modifié la citation qu'il fait de mon texte. Je précise donc que la citation initiale qu'il en faisait est bien celle que je mentionne ici. Avec certains débatteurs, mieux vaut toujours faire une capture d'écran.