« Freda », Haïti (à) sur le vif. La révélation Gessica Généus

« Un cinéma guerrier, éclaireur, politique et féministe qui entend secouer les consciences avachies »

Néhémie Bastien et Fabiola Remy dans ‘Freda’ Néhémie Bastien et Fabiola Remy dans ‘Freda’


      Maman Jeanette (Fabiola Remy, intense en femme perdue épuisée par la lutte) se monte du col après la messe mais elle peut bien enchaîner les excuses à grande vitesse désormais, tenter de retenir le pasteur blanc américain par l’épaule, celui-ci s’est détourné fissa, moue dédaigneuse plaquée subito sur la face à la simple évocation d’un prénom. La fille de la zélée ouaille observe, mi-amusée mi-exaspérée, les échanges. Freda. Et pourquoi pas Erzulie ou Dantor carrément, déesses païennes de l’amour et de la féminité ? L’odeur diffuse du vaudou indispose l’homme de Dieu, truffe délicate. De toute façon, les formes généreuses de la cadette Esther (nom biblique irréprochable) semblent plus inspirer l’évangélisateur étranger que l’air frondeur de la jeune étudiante aux bras croisés, au prénom sulfureux. Il y a de ‘L’Empereur' orcelien chez ce religieux en sueur. Les voies du Seigneur... 

En quelques mots et par un habile chassé-croisé de gestes et de regards, c’est toute l’histoire de la religion animiste et la lutte féroce des colons, puis des urbains insulaires occidentalisés, pour l’étouffer ou au moins la maintenir au rang méprisable des croyances campagnardes qui affleurent. 

Tu dois prier Dieu pour qu’il te donne un homme qui te ramasse

- Pourquoi, je suis à terre ?

Foin de Jezi ou de mâle providentiel (« Aucun prince charmant ne te sauvera. Il sera ton partenaire de combat. S’il en est capable »), Freda - formidable Néhémie Bastien, rebelle et fragile guerrière moderne dans les yeux de laquelle se réunissent toutes les luttes, tensions et promesses haïtiennes - se tiendra debout sans se compromettre. Son avenir se mêle à celui de la première République noire et le spectateur d’assister à la quête des deux pour s’arracher des griffes des démons du passé, du présent amnésique car trop troublé - volontairement par les pouvoirs et intérieurs et extérieurs. Rester et espérer ou partir rejoindre Yeshua (Jean Jean) en République Dominicaine voisine ? Sa sœur Esther (sensuelle Djanaïna François en femme faussement légère prête à abandonner toute idée de bonheur pour s’en sortir) paye le prix fort de son alliance intéressée (désespérée) avec un sénateur aussi versé dans les pratiques officieuses que dans la violence conjugale. 

- Où trouve-t-il tout cet argent ?

- Ton argent. Tes impôts.

  Rien n’est anecdotique ni gratuit dans ce premier film féministe, férocement lucide mais frais et électrisant aussi (casting sur mesure) de Gessica Généus, comédienne et réalisatrice haïtienne, qui a déjà ébloui la Croisette lors du dernier Festival de Cannes (sélection 2021 Un certain Regard). 

FREDA Bande Annonce (2021) Drame © Bandes Annonces Cinéma

  L’artiste, qui avait réalisé un documentaire intimiste sur la schizophrénie de sa mère (‘Douvan jou ka levé’) mais également sur les grandes plumes de la ‘nation des écrivains’ (compliment empoisonné qui exempte désormais les littéraires de suivre ou de réagir en temps réel à l’actualité caribéenne) comme Yanick Lahens, Frankétienne, est parvenue à filmer ‘Freda’ en janvier 2020 dans les rues bouillonnantes de Port-au-Prince après le Peyi Lock, alors secouées par les manifestations contre le pouvoir autocratique de Jovenel Moïse (depuis assassiné, sans doute par ses alliés domestiques d’hier), gangrenées par les gangs qui y font plus que jamais régner la loi de la terreur et de l’allégeance forcée (voir ‘Les Villages de Dieu’, d’Emmelie Prophète, sorti récemment). Figure reconnue et respectée, Gessica Généus a bénéficié plus que du soutien mais de la protection de la population. Celle-ci, à coups de barricades et de guets constants aux points névralgiques des quartiers, lui a permis de tourner avec son équipe dans une sécurité relative, à l’ère des balles perdues, des ratonnades sauvages et des kidnappings. Quel plus beau témoignage du sens de la solidarité qui irrigue, malgré les incessants uppercuts du destin, l’esprit du peuple haïtien ?

  « Freda, c’est le témoignage vivant qu’en Haïti on peut réaliser des choses » peut ainsi expliquer la réalisatrice combative qui a choisi de revenir vivre sur son île après des expériences frustrantes en France (rôles stéréotypés, opportunités chiches pour une actrice noire). Cet amour pour son pays et ses compatriotes livrés au système D porte littéralement ce premier film très construit mais fluide dans la narration, si riche, si personnel et politique à la fois, coloré et chaleureux mais sans esthétisation racoleuse. 

  Politique par le choix de la langue, déjà, le créole haïtien. Conservé malgré la volonté d’exporter le film vers des terres souvent rétives aux sous-titres. Un film qui n’est pas sans évoquer ‘Failles’, de la déjà citée Yanick Lahens : par bribes et strates superposées, telles les pièces d’un puzzle qui s’imbriqueraient enfin, le désordre apparent des existences laisse apparaître une logique, des causes identifiables jusqu’ici cachées par le brouhaha organisé, par les secousses incessantes.  

  « On ne court pas après la politique, monsieur. C’est elle qui nous court après ».

  Portrait sur le vif d’une jeunesse empêchée. Les étudiants jugés trop activistes par leur professeur ne seront plus démentis lorsque celui-ci et ses collègues se mettront en grève pour cause de salaires non-versés. Le directeur de l’université, sale comme un politicien vendu, de s’engouffrer dans une américaine à $50.000 sous les huées. 

Les échanges entre eux, sur les bancs de la fac, sont l’occasion d’aborder l’histoire de la plus rentable des anciennes colonies françaises, ses héros libérateurs, la dette punitive de la France - mère de tous les maux - et l’oubli quasi total de cette histoire dans les manuels scolaires tricolores, ceci sans alourdir le récit intime tournant autour de l’épicerie bariolée, familiale, point d’ancrage fixe et rassurant mais aussi boulet pérenne (s’en éloigner un jour, de ces chaises statiques sur le pas de la porte ?)

  « Tu croyais quoi ? Une négresse et un mulâtre, dans ce pays, ne se rencontrent que dans le noir. » La cousine Géraldine (Gaëlle Bien-Aimé, actrice, auteure, humoriste) apprendra à ses dépends cette règle cruelle non-écrite mais toujours en vigueur, héritage empoisonné laissé par les colons français, entretenu savamment par ceux qu’il arrange encore. 

  Crème blanchissante, attirance d’une partie de la jeunesse pour l’effroyable époque des Duvalier (idéalisée car non connue, réécriture savante de l’histoire par leurs sbires et descendants), scandale Petrocaribe et scandale de la reconstruction post-séisme par les ONG; familles monoparentales, disparition épidémique des pères et rejet sociétal des rastas; traumatismes refoulés, s’exiler (le frère, le petit ami) ou rester, étudier à quoi bon ? Autant de thèmes essentiels traités dans ce ‘Freda’ éblouissant, autant de portes ouvertes sur le véritable vécu haïtien avec à la fois sensibilité, élégance et rage contrôlée par Gessica Généus (comme le sont les livres des écrivains haïtiens, luttes communes avec celles de la réalisatrice).

la réalisatrice Gessica Généus © C-A Nadon la réalisatrice Gessica Généus © C-A Nadon

  Après avoir soulevé et relié tous ces thèmes contemporains sur le mode du reportage (manifestations, carnaval,...), avec finesse mais aussi avec une énergie électrisante qui dit l’urgence, le besoin de solutions, la réalisatrice de recentrer brusquement la fin de ‘Freda’ sur l’intime, sur son histoire personnelle, lisible derrière le fragile voile tendu par son héroïne. Faisant saisir au spectateur que le global, le politique et l’individuel ne peuvent, dans cette île caribéenne fascinante, plus qu’ailleurs, que se rejoindre, se nourrir, s’influencer, se répondre. Se tenir. Pour le meilleur ou pour le pire. Un cinéma guerrier, éclaireur, politique et féministe qui entend secouer les consciences avachies. L’optimisme de l’œuvre ne se révélant pas tant dans la conclusion de l’histoire, dans ces puissants portraits filmés de femmes qui tiennent (chacune à leur façon) et font tenir, que dans l’existence même du film. Dans sa possibilité d’avoir pu naître, d’avoir pu se déployer si intelligemment et désormais de pouvoir toucher le plus grand nombre, au delà des frontières. De mettre Haïti au centre, loin des clichés, des larmes de crocodile à durée déterminée, d’y attirer enfin l’attention du monde. Sur ses réalités, ses complexités et ses forces, sur ses artistes, ses talents dont Gessica Généus est à coup sûr désormais l’une des plus remarquables représentantes. 

Gageons que les huit minutes de standing ovation obtenues à Cannes après la projection se prolongeront dans les salles françaises dès cette semaine.

— ‘Freda’, de Gessica Généus, Nour Films. Sortie le 13 octobre 2021 —

* voir aussi ‘Plumes Haïtiennes’ 

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                                  — Deci-Delà

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