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Billet de blog 15 nov. 2020

‘Cathédrale des cochons’, Jean d’Amérique. Sur les corps des enfants, ils riaient

« je connais la phrase qui débute par une larme commune / et celle qui se termine par un poing dans la gueule »

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l'auteur Jean d'Amérique © Thomas Freteur


Une cellule haïtienne. Le poète :
« je connais la phrase qui débute par une larme commune / et celle qui se termine par un poing dans la gueule »
Allez savoir pourquoi ici la lumière des projecteurs se braque du jour au lendemain sur telle autocratie, telle tuerie de masse régionale et l’opinion horrifiée se souvenant qu’elle est porteuse de « l’esprit des Lumières, héritière de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme » (sortez les violons, levez la tête, inspirez fort à la Sarah Bernhardt), s’emballe, proteste, s’extrait de ses querelles picrocholines nombril, interpelle ses dirigeants gestion : « faites quelque chose, mais enfin c’est monstrueux ! » On tweete, hashtague, mentionne et pétitionne, conscience exhumée subito de la naphtaline, frénétiques chevaliers blancs en quête de résilience touche exotique en sus. Les experts se radinent sur les plateaux, s‘embrouillent avec faconde sur les notions d’ingérence, de souveraineté, géopolitique - briefing rapide façon war room sur les forces en présence - « c’est délicat, c’est délicat », les loquaces professionnels se frappent la poitrine, jactent honneur du drapeau. « Il en va de la réputation de la Nation, messieurs-dames ! Nous nous devons de... [intervenir, ne pas intervenir, soutenir, boycotter, cochez, votez, c’est pour un sondage. Ça ne mange pas de pain mais ça maintient l’audimat]. » Le spectateur compte les points en grignotant des chips, good cop / bad cop la partie est bien rodée, les fantômes d’Hussein et de Kadhafi viennent squatter la table, « ah oui c’est vrai, merci le résultat, merci bien, on a vu ! On essaie d’être sympa et ça nous revient comme un boomerang dans la face. » Un petit garçon noyé rejeté sur une plage, trop fragile pour gravir le Mur Méditerranée et de nouveaux flots, lacrymaux désormais; les réseaux bouleversés affichent un minuscule cadavre rigide qui attendait mieux de son unique existence, on a retenu un prénom pas si facile à prononcer, c’est déjà gentil de notre part. Le daron, les oncles & co par contre vous dégagez, y a trop de monde, raus ! Oh ! Les matons libyens et le sultan turc sont priés de remettre un peu d’ordre, l’Union leur filera du flouze en loucedé si besoin (ça coûtera toujours moins cher politiquement que de débattre intégration et moyens concrets) et tant pis si les maîtres-chanteurs s’engraissent, que les refoulés finissent vendus sur un marché, fers aux pieds à l’ancienne, ça rappelle le bon temps : on ne peut pas accueillir tous les pneumatiques du monde, y a des limites. Ils ont pensé à fermer la route terrestre des Balkans, au moins ? La ‘versatilité du sofa’, pourrait-on nommer cela. La schizophrénie guette ? Bah ! Changeons de chaîne. Tiens, ça flambe du côté du Liban. Ça nous occupera quelques semaines. Pourquoi t’as pris vinaigre ? Moi je préfère paprika. Les bruits de bouche de reprendre. 
« et ça ressemble à l’incassable chant des balles / qui luit dans la chair de cette ville / je le sens aussi ce vent atroce / comme une armée d’aiguilles folles dans la nuque / paraît-il ici que toutes les routes mènent au cadavre / sans doute maintenant environné par ce néant j’amorce la mienne / enveloppé par ce vide immense cet orage intraitable / la cathédrale des cochons ne tardera pas / à m’engloutir de ses prières à crocs / revenons à nos chiens enragés / revenons à nos chacals / revenons à nos charognes / revenons à nos cochons féroces »
Les porcs, à Haïti, se vautrent dans les palais nationaux, se déplacent en 4x4 blindés protégés par des cerbères à la gâchette facile, s’accrochent au pouvoir tant celui-ci est rentable et rient à gorge déployée des bons tours qu’ils jouent en toute impunité depuis des décennies. Les milliards vénézuéliens passent de poche en poche dans l’intimité de la porcherie tandis que les ventres crient famine au dehors. PetroCaribe se nomme la partie : quatre Présidents, six gouvernements mouillés et une kyrielle d’intermédiaires qui couinent encore ce jour de satisfaction tant la justice des hommes la joue occupée ailleurs, tant l’international préfère la corruption stable aux révolutions aventureuses. Poussant l'avantage, ils ont décidé maintenant de cuisiner la Constitution, à leur sauce bien entendu, le cochon étant un animal opportuniste. « Que voulez-vous qu’on y fasse ? On ne va tout de même pas envoyer les Casques Bleus ! » Non, ça a déjà été fait treize ans durant, de 2004 à 2017. Ah bon ? Oui, on devait être sur un autre canal, on n’a pas suivi l’affaire, on s’était juste intéressé un temps au tremblement de terre de 2010, c’était émouvant; on peut pas être partout. Ils apportèrent le choléra, les anges casqués, qui décima 10.000 Haïtiens et certains de démolir à leur tour, sans doute grisés par le sentiment d’impunité régnant partout sur l’île, les corps innocents qu’ils étaient supposés sauver (« je connais ce poème fracassé / il naît de cette petite fille aux jambes éreintées / qui saignent à l’insu des règles »


« j’ai eu accès au journal de ce matin / toujours pas une silhouette d’espoir dans les colonnes / les soldats étrangers disent-ils ont débarqué hier soir / tous vêtus de leurs étranges casques bleus / c’est peut-être ça qu’ils nous apportent / j’imagine le discours de leur chef avant le départ / le ciel chez vous n’est pas très moderne / nous allons vous envoyer quelques petits bouts / vous verrez / vous verrez dans quelques années vous serez un pays émergent... / tous vêtus de leurs étranges casques bleus / ils sont arrivés dans nos murs / sans doute ils viennent poursuivre leur mission / de mettre des poings sur les îles »
Ils ne viennent pas réclamer la dette française, celle-ci ayant été réglée intérêts et emprunts compris en 1952. Quelle dette ? Ah oui, vous avez beaucoup zappé tantôt. La dette imposée, jamais annulée, par le pays des Droits de l’Homme pour se venger de l’outrecuidance de ce peuple Noir qui le premier arracha son indépendance en 1804. Elle plombera la jeune nation dès son avènement mais, oui vous avez raison, ne parlons pas d’argent c’est extrêmement vulgaire.  


« car j’habite je le sais un pays de silences / ici les gens parlent mais crois-moi il n’y a pas de parole / les mots meurent et les langues brillent à être creuses / c’est un peuple élevé dans la culture du vide / un peuple qui ne creuse pas / une nation de bouches entassées sous la clé des bavures / ici ce n’est pas un champ d’étoiles / mais une terre à églises / une armée de têtes tournées vers le ciel / un ciel boueux tombé de la nuit occidentale / un ciel vieux / vide / moche »
Le poète du fond de sa geôle crasse, entre deux ratonnades par les zélés chiens du régime porcin (« hier la matraque aujourd’hui je ne sais de quoi il s’agira ») devient la voix de tous les poètes embastillés, assassinés, du monde. De son long monologue plein de rage et de douleur la réalité insupportable d’un pays dévoré par sa caste dirigeante (le cochon omnivore et insatiable bouffe même les cadavres et ne s’arrête jamais de lui-même), abandonné par les grandes puissances, ignoré des opinions publiques qui, au mieux, applaudissent la richesse, la créativité de son intelligentsia, exilée ou demeurée malgré les dangers au pays, alors que justement - cynique incompréhension de façade - romans, poèmes, peintures et chants ne sont que hurlements pour attirer l’attention du monde sur l’urgence d’un peuple bafoué. D’un peuple assassiné.
« je connais ces trois jours de juillet à Port-au-Prince / où la colère n’a pas attendu le bus / pour aller au travail dans la rue / ces trois jours de juillet rouge / où la faim s’est suicidée dans les supermarchés / sans demander permission à un portefeuille / la lumière parfois un pain chaud / la violence seule boulangerie / je connais ce vent à peine levé et sitôt triste / qui me conte La Saline et ses cadavres oubliés / à force d’embrasser cette terre je suis capable de puer fort / mes aisselles gagnent l’immortalité des charognes »
Juillet 2018, de grandes marches contre l’augmentation des prix et contre la corruption suite au scandale PetroCaribe obtiennent en guise de réponse quelques mois plus tard, le 13 novembre 2018, une nuit de massacre dans le bidonville de la Saline Un abattoir à ciel ouvert : 71 personnes enfants, femmes, hommes, jeunes, vieux abattues, tuées à la machette, découpées en morceaux puis jetées aux ordures pour que les cochons les dévorent. Cette nuit monstrueuse d’il y a presque exactement deux ans est connue sous le nom de ‘massacre de La Saline’. Tous les observateurs internationaux s’accordent pour désigner le pouvoir en place qui s’appuie désormais sur les gangs, le G9 (regroupement de gangs au service même plus discret des puissants) pour terroriser la population, contrôler votes et désespoir et se maintenir au pouvoir. Comme le dictateur Papa Doc le faisait avec les tontons macoutes,  son fils Baby Doc avec les léopards puis Aristide avec les chimères


« ah que de tresses tombées sous la machine de ce régime / macoutisme qui ne dit pas son nom »
« macoutisme qui ne dit pas son nom ». Supplice du père Lebrun (un pneu enflammé passé autour du cou de la victime), têtes séparées, femmes enceintes... : les pires exactions imaginables évidemment ordonnées par le pouvoir porcin en place et, comme vient de le rappeler dans un communiqué le Bureau des Droits Humains en Haïti (BDHH) : toujours aucune poursuite engagée, des dénégations molles du Palais. Et de nouveaux massacres pouvant survenir n’importe quand, à la guise des cochons criminels, puisque l’opinion publique mondiale ne lève même plus sourcil, que les ambassades bredouillent au pire quelques réprimandes légères. Blanc-seing à la terreur, blanc-seing au silence. Blanc-seing à l’ignorance. 

'KLASALINE' © toile de Joseph Eddy Pierre réalisée pour le Bureau des Droits Humains en Haïti, photographie de Roberto Stephenson


« selon la commission Justice et Paix / deux cent quarante-neuf personnes sont mortes par balle / dans la zone sud de Port-au-Prince / entre janvier et septembre cette année / je répète / deux cent quarante-neuf personnes / deux cent quarante-neuf personnes tuées par balle / entre janvier et septembre / deux cent quarante-neuf cervelles saluées par des canons / et puis j’imagine celles estompées par les déchets / et qui recensées n’ont pu être / celles dont les dépouilles perforées de plomb / ont connu des suites monstrueuses / empêchant tout repérage / cadavres-trophées / cadavres-silences / cadavres-fleurs / cadavres-cendres / cadavres-lanternes / cadavres-mégots / je répète / neuf mois et arraches par des fusils / deux cent quarante-neuf êtres humains / bilan je sais incomplet de la vie de ma ville »
Kidnappings, viols, meurtres (Evelyne Sincère est le nom de la jeune fille récemment assassinée. L’affaire secoue Haïti en ce moment) : chaque habitant est devenu une cible potentielle pour des gangs devenus complices (maîtres ?) d’un pouvoir aux abois. 


« la population est mise en garde / contre mes menaces graves et sanglantes osent-ils étiqueter / d’éventrer des lames d’un soleil neuf / ce système qui regorge / de notre sang de nos sueurs et larmes / ils renchérissent même en disant avoir sauvé un gamin / d’intoxication intellectuelle / en lui arrachant un de mes bouquins / énième preuve que ces monstres ne comptent pas arrêter / de planter leur spectre d’injustice / dans les moindres yeux qui veulent s’ouvrir »
Cathédrale des cochons’, qui a déjà reçu le Prix Jean-Jacques Lerrant des Journées de Lyon des Auteurs de Théâtre 2020 (grande impatience de le voir joué sur les planches) est un monologue poétique déchirant, hurlement de douleur, de rage, sur le fil constant entre le désespoir profond et l’envie d’en découdre, d’en finir avec cette tragédie à huis clos interminable, une plongée sidérante dans la réalité haïtienne qui fige littéralement son lecteur mais aussi devient un appel politique guidé par l’urgence, à destination de l’opinion publique. Une mise en perspective également du combat mondial pour la liberté d’expression et du pouvoir du Verbe (la pièce est dédiée « à Federico García Lorca, Asli Erdoğan, Jacques Stephen Alexis, Tupac Shakur et Nâzim Hikmet, ces accusés de poésie... ») Chaque citoyen est une proie pour les cochons féroces à Haïti. Est-il alors besoin de souligner le courage extraordinaire de Jean d’Amérique (celui de tous les autrices et auteurs haïtiens, d’ailleurs) qui par ses mots puissants défie un pouvoir sanguinaire toujours en place ? Courage, désespoir, rage, talent, combattivité, espoir : les mots reprennent sens. Nous ne pouvons pas ici, après une telle leçon, continuer longtemps encore à jouer aux trois petits singes et aussi à nous traiter avec indécence de ‘dictateur’ les uns les autres à la moindre opposition. Car ce serait cracher sur le véritable sens des mots. Car ce serait nous rendre complices des gorets sanguinaires de la Saline. Des bouchers qui ont ri sur les corps des enfants mutilés et qui, encore loin des poubelles de l’Histoire, ont il y a deux ans jeté aux ordures les restes torturés de l’avenir d’Haïti. L’ignorance ou l’indifférence ont vécu; les voix martyres portées par le poète désormais nous obligent... à faire entendre les nôtres.


« ils peuvent me menotter
ils peuvent me foutre en prison
mais le poème explosera la nuit barbelée »


- ‘Cathédrale des cochons’, de Jean d’Amérique. Pièce de théâtre-monologue poétique publié aux éditions Théâtrales - 


- voir aussi ‘Jean d’Amérique, l’urgence poétique. Étoile haïtienne’ 

- ‘Plumes haïtiennes’ 

• le site de Thomas Freteur (portrait de Jean d’Amérique)  

• grand remerciement au Bureau des Droits Humains en Haïti pour son autorisation d’utiliser la photo prise par le photographe Roberto Stephenson de la toile réalisée par Joseph Eddy Pierre (alias lotkoule) sur le massacre de la Saline : KLASALINE 

* clickez & collectez facilement dans vos librairies préférées : ici la carte nationale des établissements 

                                                 — Deci-Delà — 

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