L'hebdo du Club (18): révoltes

Au carrefour de plusieurs crises, la mort de Rémi Fraisse cristallise l’absence d’écoute du pouvoir, aussi bien local que national, envers les mouvements qui traversent la société. Quelle politique environnementale? Quelle place pour la jeunesse, ses revendications, son avenir, ses emplois? Quelle administration de la justice, quel emploi des forces de police?  Bref, quelle démocratie ? Morceaux choisis tout au long de la semaine parmi les réactions des abonnés de Mediapart.

Au carrefour de plusieurs crises, la mort de Rémi Fraisse cristallise l’absence d’écoute du pouvoir, aussi bien local que national, envers les mouvements qui traversent la société. Quelle politique environnementale? Quelle place pour la jeunesse, ses revendications, son avenir, ses emplois? Quelle administration de la justice, quel emploi des forces de police?  Bref, quelle démocratie ? Morceaux choisis tout au long de la semaine parmi les réactions des abonnés de Mediapart.


« Sans en faire un nouveau lieu d’idéalisation, ces combats sont essentiels », estime Pierre Avril. « Ils sont porteurs d’un projet à forte composante collective et solidaire. Venir avec force, s’opposer à la spoliation du bien commun, interroger la pertinence des choix de rentabilité, contester l’agriculture intensive, le transport aérien, imaginer un futur vivable pour nos enfants sont autant d’expression d’un désir démocratique, d’un monde où le temps et la parole possèdent quelques vertus. Les opposants nous rappellent qu’il serait utile que l’on s’occupe ensemble de nos affaires. Il y aura un temps après notre temps. » 

« L’État n’a pas prévu l’émergence de telles luttes, en rase campagne, loin des caméras de surveillance qui hérissent nos villes d’yeux malveillants et inquisiteurs… », constate Peregrinus tout en rappelant que « naguère, les administrés mâtinés d’idéologie productiviste, comme le sont encore plusieurs de leurs instances partisanes et syndicales, poussaient eux-mêmes à l'équipement et au bétonnage ». Ainsi « une nouvelle génération de protestataires arrive à maturité », grandis loin de toute croissance économique, sinon comme incantation gouvernementale, et ce pourrait être une bonne nouvelle : « La quête tutélaire de la croissance permet au capital et aux gouvernements complices de poser les termes d’un chantage permanent, où la casse des droits salariaux et le détournement constant de l'argent public au profit du privé se font sans laisser aux travailleurs et citoyens atterrés la force d’aucune réplique consistante : contre ce désemparement soumis, les zadistes croient plutôt à la sobriété du partage, à la préservation de l’existant et du survivant pour la construction d’un avenir possible… »

Seront-ils rejoints dans leurs luttes, ou, au moins, entendus ? Pascale Fautrier rappelle qu’à la veille de la mort de Rémi Fraisse, José Bové et Jean-Luc Mélenchon s’étaient rendu sur place: « Ils ont été bousculés par quelques mouvementistes hostiles à la présence de politiques, tant la coupure entre la classe politique et le sentiment d'urgence écologique et politique est profond et inquiétant. La nécessité de lutter contre cette fracture est une question politique majeure. »

« Aujourd'hui, j'ai un peu honte », confie Lalagalo. « Pas tellement d’avoir voté Hollande, je crois que je me suis fait une raison maintenant. Non, j'ai honte de laisser les ZADistes du Testet, ceux de Notre Dame des Landes, ou bien encore les Faucheurs Volontaires d'OGM et les opposants à la ferme des milles vaches agir pour mes idées, sans que je n'agisse avec eux. Au fond de moi s'insinue cette peur qu'ils ont réussi à m'instiller, celle de risquer quelque chose si je participe à une manifestation publique, celle de risquer d'être traduit en justice, de prendre des coups. L'objectif du pouvoir politique est atteint : nous faire taire, tuer la révolte dans l’œuf ».

« En soutenant ces projets, en criminalisant la résistance de leurs opposants, en refusant de recevoir leurs délégués, en ignorant les grévistes de la faim comme ceux de Sivens pendant quelque 50 jours, en matraquant les manifestants, les pouvoirs publics, qu’ils soient locaux ou nationaux, ne font qu’accroître la violence, quand ils ne la provoquent pas eux-mêmes délibérément », souligne Jean-Marie Matagne.

Comment le pouvoir s’y prend-il ? Paul Conge a interrogé Mathieu Rigouste, militant, chercheur en sciences sociales, auteur de La Domination policière (La Fabrique, 2012): « Face aux ZAD et à leurs formes de re-territorialisations des luttes urbaines et rurales, les polices occidentales expérimentent aussi de nouveaux dispositifs de contre-insurrection hybrides et modulables, c’est-à-dire où la dimension militaro-policière du quadrillage, de l’enfermement et de la provocation est centrée sur un théâtre d’opération rural et forestier mais est aussi capable de passer rapidement voire simultanément en mode “ Azur ” (action en zone urbaine). Capable de passer instantanément du “ maintien de l’ordre ” au “contrôle des foules”, de la répression policière à la guerre de basse intensité. »

Ainsi, poursuit Pascal Maillard, « que le libéralisme autoritaire des socialistes, pire que celui d'une droite réactionnaire, se moque de l'écologie, est une chose. On le savait depuis longtemps. Mais qu'il entende imposer par tous les moyens, y compris la force de l'Etat, des entreprises de destruction illégales des Biens communs, est la confirmation que ce pouvoir a non seulement pris un virage autoritaire, mais s'engage sur la voie de pratiques “totalitaires” (voir par exemple ici) qui doivent être combattues avec la plus grande énergie par tous les citoyens attachés à nos valeurs démocratiques. » 

Pour Christian Salmon, « tous les mécanismes de contrôle et de surveillance ne reposent plus seulement sur des données observées et recensées visant à donner la connaissance la plus complète possible des activités passées d'un individu ou d'un groupe social, mais à les profiler, les prévoir ou les inventer, comme dans le film Minority Report (2002), de Steven Spielberg, dans lequel la “brigade du précrime” est capable de prévoir, et même de voir, les images de crimes avant qu'ils ne se produisent et d'en intercepter les auteurs, ou dans celui de Paul Verhoeven, Starship Troopers (1997), où les agents du “corps psy”, une Gestapo high-tech, sont capables de divination : ils lisent dans les pensées de l'adversaire et peuvent influencer les personnes sur lesquelles ils se branchent. Cette fictionnalisation de la surveillance va bien au-delà des dangers dénoncés par Orwell dans 1984 et ouvre la voie à toutes les constructions paranoïaques de l'imaginaire médiatico-policier. C'est ce nœud entre surveillance et simulation, contrôle social et construction fictionnelle qui est sans doute le principal danger qui pèse aujourd'hui sur les démocraties. »

Chantal Evano présente l’ouvrage de Claude Neuschwander (qui fut notamment de l’histoire des Lip), La Gauche sans le PS ? (éd. Le Publieur, 2014).  « L’ultralibéralisme et le totalitarisme ravagent le monde, d’autant plus dévastateurs s’ils s’associent » constate-t-elle avant de citer Claude Neuschwander: « C'est essentiellement pour conjurer ce péril et organiser la riposte nécessaire que cet essai a été écrit. L'objectif visé est d'aider à remettre la démocratie vraie au cœur du dispositif politique existant et de servir la gauche, idée qui reste transcendante malgré l'échec désormais patent du Parti socialiste. »

Enfin Philippe Halévy rappelle que la France n’est pas seule concernée. Membre des AmiEs de Tarabut, association française de soutien au mouvement anticolonialiste Juifs/Arabes Tarabut/Hithabrut, il donne à lire un entretien avec la sociologue Nacira Guénif-Soulaimas réalisé dans un tout autre contexte, celui de l’occupation des territoires palestiniens. Questionnée sur le terme de colonisation « employé pour qualifier ce qui se passe à Notre-Dame-des-Landes dans le cadre de la métropolisation de Nantes», Nacira Guénif fait la réponse suivante: « Le fait qu’à un moment donné les Nantais puissent être traitéEs comme des coloniséEs de l’intérieur procède du fait que même un Blanc, “normal”, qui effectivement ne pensait pas qu’il était racialisable, devient potentiellement un objet de la colonisation. Pourquoi ? Parce que sa terre pourrait lui être prise et parce que le fait qu’il en est propriétaire n’a plus aucune valeur. En démonétisant son statut de propriétaire, il devient colonisable. En disant que nous sommes coloniséEs par le capital, j’entends par là que « nous » sommes coloniséEs par des gens qui veulent transformer « notre » terroir : l’autochtone est très présent derrière ce discours. La colonisation de la terre, c’est ce qui se passe en Palestine, et c’est ce qui se passe par exemple dans le processus de métropolisation à Nantes. »

Post-scriptum qui n'a rien à voir: à ses lecteurs qui aiment le sport, Mediapart signale les chroniques de Daniel Jeandupeux.

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