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Billet de blog 27 novembre 2025

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Le Paradoxe de John, vivarium d’utopies fragiles

Dix-huit ans après « L’Effet de Serge », pièce fondatrice qui suivait la solitude créative d’un homme-orchestre dans ses mini-spectacles dominicaux, Philippe Quesne imagine son pendant, « Le paradoxe de John » qui interroge avec une malice feutrée la place de l’art dans notre quotidien.

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Illustration 1
© Martin Argyroglo

La scène prend la forme d’un appartement métamorphosé en espace d’exposition dans lequel l’obsession artistique se mue en un rituel collectif, fragile et jubilatoire. Sous les apparences d’une rêverie inoffensive, Philippe Quesne, plasticien du théâtre qui transforme l’ordinaire en un laboratoire d’étrangetés poétiques, éternel bricoleur de mondes en réduction, distille un paradoxe acide, celui d’un art qui, en cherchant à s’ouvrir au monde, risque de s’y dissoudre. Il y a chez lui une manière singulière de faire théâtre comme on installe un paysage domestique dérangé, dans lequel des objets tiennent lieu de décor et de personnages, des gestes anodins finissent par peser comme des décisions, et un humour à contre-courant qui laisse, après le rire, une petite blessure. « Après des pièces pour grands plateaux et des installations, je voulais revenir à une échelle différente, à une proximité avec le public qui fut expérimentée avec L’Effet de Serge, que j’avais presque vécu à l’époque comme un autoportrait[1] » confie Philippe Quesne. Dans l’appartement de Serge, décor de la pièce créée il y a dix-huit ans[2], le metteur en scène-scénographe explorait la question de l’art dans ce qu’il a de plus dérisoire, par le biais d’un personnage solitaire qui, chaque dimanche, organisait des spectacles miniatures pour ces amis. Certains n’ont jamais renoncé à rêver. À force d’y croire, ils transforment leur espace en un monde infini de possibles, des petits riens qui soudain révèlent l’extraordinaire du quotidien.

Illustration 2
© Martin Argyroglo

« Le Paradoxe de John » prolonge cette esthétique. Il se joue dans le décor de l’époque, « une façon de remettre en jeu un univers familier, comme si mes personnages se passaient le relais » explique Philippe Quesne. Plutôt que d’exploser en effets spectaculaires, la pièce travaille la tension par attouchements ténus, par l’accumulation d’instants qui, ensemble, dessinent un portrait piquant et mélancolique.  Ici, pas de grandiloquence scénique, mais une intimité presque voyeuriste. Dans ce décor d’appartement banal, recyclé de « L’Effet de Serge », quatre interprètes – Isabelle Angotti, Céleste Brunnquell, Marc Susini et Veronika Vasilyeva-Rije, rejoints par le musicien Marc Chevillon – s’affairent à monter une galerie éphémère. Le personnage central, héritière spirituelle de Serge, invite ses hôtes à partager ses inventions plastiques et musicales. Les poèmes originaux de Laura Vazquez, plume songeuse déjà complice de Quesne dans « Fantasmagoria[3] » (2022), où elle disséminait des fragments de son recueil « Vous êtes de moins en moins réels[4] », avant de composer des textes originaux pour « Le Jardin des Délices[5] » (2023), irriguent le livret comme une veine à la douceur triste. Ces poèmes structurent le rythme polyphonique de l’œuvre, dialoguant avec les inventions plastiques et musicales pour créer un espace dans lequel le langage devient sculpture, geste observable, presque palpable. On y entend des échos de Samuel Barber, John Cage ou Demetrio Stratos, une playlist éclectique qui transforme l’espace en un vivarium sonore, dans lequel les humains et les objets, les sons, les lumières, cohabitent au sein d’une harmonie précaire. L’appartement converti en galerie d’exposition apparait comme une métaphore évidente du milieu de l’art contemporain, avec ses bulles spéculatives et ses illusions communautaires. Quesne, en plasticien avisé, y injecte une critique discrète du marché de l’art, là où l’utopie créative se heurte au prosaïsme du quotidien.

Illustration 3
© Martin Argyroglo

Décalé de la vitesse du monde

Le génie de Philippe Quesne réside dans cette économie de moyens qui génère une profusion d’images. Les inventions visuelles, des installations bricolées aux projections fugaces, répondent aux textes de Vazquez avec une précision onirique, créant des tableaux vivants qui oscillent entre humour absurde et spleen bouleversant. Les pièces de Quesne sont peuplées des communautés utopiques qu’il affectionne. Ici, une petite famille d’artistes, ou plutôt du monde de l’art avec des velléités d’artistes, délicatement décalée, tente de conjurer la solitude par l’acte de partager. Mais le paradoxe émerge, implacable, en ouvrant l’art au collectif, ne le condamne-t-on pas à la dilution ? Quesne observe cette tension avec son regard d’entomologiste bienveillant. L’humour est là, discret mais piquant, dans les maladresses des personnages, dans leurs quêtes obsessionnelles qui frôlent le ridicule sans jamais y sombrer. C’est un théâtre de la proximité, dans lequel le spectateur devient témoin, presque complice, d’une création en train de se faire et de se défaire, ici et maintenant. Les répliques, souvent simples, se teintent d'un comique de décalage. On rit contre soi, puis on se dissipe dans l'inquiétude. Le personnage éponyme, John, est moins une figure psychologique entièrement cernée qu'un point d'interrogation autour duquel gravitent des attitudes contradictoires, telles la sincérité et le mensonge, la présence et le retrait. C'est ce paradoxe même qui structure la pièce et qui fait son intérêt dramatique. Si « L’Effet de Serge » brillait par sa pureté minimaliste, « Le Paradoxe de John » gagne en ampleur, tout en perdant parfois en respiration. La pièce s’inscrit dans la mouvance d’un théâtre post-dramatique, dans lequel le texte n’est plus roi mais un élément parmi d’autres, au risque d’une certaine opacité pour le spectateur non initié.

Illustration 4
© Martin Argyroglo

Les interprètes portent cette ambiguïté avec une grâce remarquable, à commencer par Isabelle Angotti, dont la collaboration artistique avec Philippe Quesne remonte aux origines du Vivarium Studio, sa compagnie fondée en 2003. Sans formation théâtrale classique[6], Angotti est devenue une figure emblématique de l’œuvre de Quesne, iconique pourrait-on dire, tant sa présence bienveillante, curieuse et presque enfantine sur scène, est indissociable de l’univers quesnien. Elle incarne précisément ces personnages ordinaires, médusés par le monde, qui traversent les créations du metteur en scène comme des passeurs entre le quotidien et l’émerveillement poétique. Isabelle Angotti était déjà de « L’Effet de Serge », partageant l’affiche avec Gaëtan Vourc’h[7], l’autre pilier du Vivarium Studio, dans cette forme hybride où le public était convié tel des invités à des performances improvisées dans un appartement théâtral. Ce spectacle, repris en 2020 lors du départ de Quesne de la direction du Théâtre Nanterre-Amandiers, illustre leur alchimie. Dans cette utopie communautaire, minimaliste et ludique, Isabelle Angotti apporte une douceur qui désamorce l’absurde, fidèle à cette humanité débordante qui définit leur théâtre commun. Philippe Quesne, plasticien de formation, trouve en elle une « muse » qui rend tangible son « émerveillement de la scène ». Le duo incarne, avec Gaëtan Vourc’h, l’esprit du Vivarium Studio, une exploration bienveillante des routines, des futilités et des envols ratés, sans jamais verser dans le cynisme.

Illustration 5
© Martin Argyroglo

Isabelle Angotti est la protagoniste de « La Mélancolie des dragons[8] »(2008), pièce majeure de Philippe Quesne, dans laquelle elle porte secours à un petit groupe de métalleux chevelus, adolescents attardés entretenant l’illusion d’une possible carrière de rocks-stars à laquelle même eux pourtant ne croient plus. Le final au milieu de paysages gonflables, féériques et enneigés, est éblouissant de beauté. Leur partenariat s’étend à d’autres œuvres, à l’image de « Big Bang » (2010), spectacle dans lequel Angotti, Quesne et Vourc’h explorent ensemble des motifs cosmiques et intimes. On la retrouve en survivante d’un accident d’avion dans « Crash Park. La vie d’une île » (2018) et, donc, au cœur du « Paradoxe de John », où elle prête ses traits à l’héritière de l’appartement de Serge, transformé en galerie d’art avec un tropisme pour les expériences performatives. Angotti incarne une présence terrienne, ancrée dans le concret des installations, naviguant dans cet atelier absurde, mi-poétique mi-ironique, parmi les textes de Laura Vazquez, dans une scénographie magistrale. Céleste Brunnquell et Veronika Vasilyeva-Rije apportent, quant à elles, une fraîcheur juvénile, presque naïve, qui contrebalance la mélancolie ambiante. Marc Susini, nouveau venu chez Vivarium Studio, figure une sorte d’amateur d’art ou d’organisateur de soirées de poésie, celui qui transforme l’appartement de Serge en galerie. Enfin, Marc Chevillon, en musicien intégré, élève le tout vers une dimension symphonique dans laquelle les sons deviennent des personnages à part entière. La mise en scène de Quesne, fidèle à son esthétique, privilégie le lent déploiement, le temps suspendu, invitant le public à une contemplation active. Son théâtre résiste à la frénésie contemporaine à la manière d’une bulle d’oxygène dans un monde asphyxié. Le spectacle réactive le « laboratoire » originel de Quesne, créant des scènes d’une grande poésie, à la fois drôle, à l’image de ces invités arrivés par le conduit d’aération et qu’il faut libérer à l’aide d’un tournevis, et nostalgique, comme cette danse évanescente avec des fantômes.

Illustration 6
© Martin Argyroglo

« L’effet de Serge » était une pièce sur la liberté qu’a chacun de pouvoir créer, performer, montrer son travail à des proches dans un cadre privé, et de faire ainsi entrer l’art dans la vie de tous les jours. « Le Paradoxe de John » est une œuvre en résistance douce, un plaidoyer pour un art modeste et partagé, qui interroge sans asséner. Philippe Quesne, en prolongeant son exploration des marges créatives, va au-delà du spectacle, faisant du théâtre un espace de vie depuis lequel l’humain, dans sa fragilité utopique, tente de réenchanter le réel. Une réussite qui, malgré ses densités, laisse une empreinte durable, celle d’une mélancolie inventive, jubilatoire dans sa discrétion. Dans l’univers théâtral de Philippe Quesne, l’ordinaire devient prodigieux. L’art a cette capacité extraordinaire de transformer un appartement en monde infini.

Illustration 7
© Martin Argyroglo

[1] Sauf mention contraire, les citations proviennent de Philippe Quesne, Entretien, propos recueillis par Vincent Théval, août 2025.

[2] L’effet de Serge a été créé en novembre 2007 à la Ménagerie de Verre, à Paris.

[3] Guillaume Lasserre, « Au bal des fantômes avec Philippe Quesne », Un certain regard sur la culture/ Le Club de Mediapart, 10 mai 2022, https://blogs.mediapart.fr/guillaume-lasserre/blog/100522/au-bal-des-fantomes-avec-philippe-quesne

[4] Laura Vazquez, Vous êtes de moins en moins réels. Anthologie 2014-2021, Paris, Points, collection Points poésie, 2022, 336 p.

[5] Guillaume Lasserre, « Vers la splendeur et au-delà », Un certain regard sur la culture/ Le Club de Mediapart, 25 octobre 2023, https://blogs.mediapart.fr/guillaume-lasserre/blog/251023/vers-la-splendeur-et-au-dela

[6] Elle a étudié le droit.

[7] La figure de Serge est inspirée par le comédien, « qui produisait de courtes performances absurdes de trois minutes à partir d’effets spéciaux, devant ses amis, lesquels changeaient régulièrement puisque la distribution des interprètes ne se stabilisait jamais, avec des invités dans chaque ville de tournée » explique Philippe Quesne.

[8] Guillaume Lasserre, « La mélancolie des dragons ou la beauté selon Philippe Quesne », Un certain regard sur la culture/ Le Club de Mediapart, 12 février 2018, https://blogs.mediapart.fr/guillaume-lasserre/blog/110218/la-melancolie-des-dragons-ou-la-beaute-selon-philippe-quesne

Illustration 8
© Martin Argyroglo

« LE PARADOXE DE JOHN » - Conception, mise en scène et scénographie Philippe Quesne. Textes originaux Laura Vazquez. Avec Isabelle Angotti, Céleste Brunnquell, Marc Susini, Veronika Vasilyeva-Rije, Marc Chevillon. Costumes Anna Carraud assistée de Mirabelle Perot. Régie et collaboration artistique François Boulet, Marc Chevillon. Collaboration technique Thomas Laigle. Peintre décoratrice Marie Maresca. Production Alice Merer / Vivarium Studio. Assistante production Mathilde Prevors. La Commune, centre dramatique national d’Aubervilliers, le Théâtre de la Bastille et le Festival d’Automne à Paris sont coproducteurs de ce spectacle et le présentent en coréalisation. Avec le soutien de la Fondation d’entreprise Hermès. Spectacle  créé le 7 novembre 2025 à La Commune Centre dramatique national d'Aubervilliers, vu le 9 novembre 2025.

Du 7 au 16 novembre 2025, au La Commune CDN d'Aubervilliers, dans le cadre du Festival d'Automne

Du 26 novembre au 6 décembre 2025, aux Théâtre de la Bastille, Paris, dans le cadre du Festival d'Automne

Du 22 au 25 janvier 2026, au Théâtre Garonne Scène européenne, Toulouse,

Du 3 au 5 mars 2026, aux Le Lieu unique, Nantes.

Illustration 9
© Martin Argyroglo

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