Le jardinage est-il politique ?

Le jardinage, ce n'est pas uniquement cultiver des légumes. Le jardin nourrit, mais encore : il rassemble, fait rêver, épanouit, guérit, mobilise. On le voit en ville comme à la campagne. Il est l’ami de l’économe et du poète, du militant et du solitaire, du survivaliste, du pédagogue et du designer. Cinquième volet de cette rubrique : jardinage et politique.

> Article initialement publié dans la revue Valériane de Nature & Progrès Belgique.

Interviewé en marge du salon de l’agriculture en 2015, le ministre français Bruno Le Maire a déclaré : “Jardiner, ça permet d'oublier la politique et oublier la politique, de temps en temps, cela fait beaucoup de bien”. Deux ans et demi plus tard, au JT de France 2, on pouvait entendre Pierre Rabhi rappeler ce qu’il affirme depuis longtemps : “Pour moi, cultiver son jardin, c’est un acte politique et c’est un acte de légitime résistance à des systèmes qui confisquent toute possibilité au citoyen de survivre par lui-même, pour le rendre entièrement dépendant.” On peut difficilement imaginer deux visions plus éloignées du jardinage. Pour autant, l’une est-elle fausse et l’autre vraie ? Peut-être le malentendu ne vient-il pas du sens qu’on donne au jardinage, mais de celui qu’on donne au mot “politique”.

Guerilla Gardening à Gand (Belgique) © Mathias Baert CC BY-SA 2.0 Guerilla Gardening à Gand (Belgique) © Mathias Baert CC BY-SA 2.0

Commençons par là. La politique que Bruno Le Maire veut oublier quand il jardine, c’est évidemment l’arène politique dans laquelle il joue, c’est-à-dire l’ensemble des institutions et des pratiques qui ont trait à la pratique du pouvoir dans une démocratie représentative : les partis, les assemblées, les administrations, les élections, etc. Tandis que Pierre Rabhi fait, lui, référence à ce qui est politique dans un sens plus large : ce qui relève du débat sur ce qu’il est juste de faire à partir du moment où d’autres humains que soi-même sont concernés. En ce sens, les deux peuvent avoir raison. Mais on imagine mal nos députés se mettre au semis et au binage dans les enceintes des parlements, ou alors juste à des fins de marketing. C’est donc évidemment cette seconde signification du politique qui nous intéresse. À quel niveau cultiver son lopin de terre peut-il avoir un impact politique ?

La conscience individuelle

Suite au film Demain, quelques chose a bougé. Les initiatives de transition se sont multipliées. Les projets de potagers collectifs aussi. Un véritable changement ? Un ami me rapportait récemment l’anecdote suivante : l’une de ses connaissances avait été bouleversée par ce film, au point d’en parler comme d’une vraie révolution intérieure. Un an plus tard, toujours enthousiaste, elle lui montrait le petit potager qu’elle avait initié, signe à ses yeux d’un changement majeur de perspective dans son existence. Quelques courgettes et deux rachitiques plants de tomate… On peut tous trouver des exemples, autour de nous, de pratiques potagères qui semblent dérisoires par rapport aux enjeux en question. Faut-il en rire ou en pleurer ? Ni l’un ni l’autre. Évidemment, ces quelques légumes ne changent pas la face du monde. Mais il n’est pas impossible que la conscience de cette jardinière en herbe ait évolué significativement, en ce qui concerne les défis politiques à venir pour notre planète. Peut-être votera-t-elle différemment aux prochaines élections. Peut-être jette-t-elle un regard modifié sur d’autres aspects de sa vie, de la consommation à la mobilité, en passant par ce qu’elle veut transmettre à ses enfants ou petits-enfants. Et surtout, ses tout petits débuts en jardinage lui ont probablement redonné confiance en son pouvoir d’agir. Bref, l’insignifiance des récoltes n’est pas le seul critère pertinent. L’évolution de la conscience individuelle peut ainsi être considérée comme le premier (tout petit) lien unissant le jardinage au politique. Invisible et modeste, mais incontestable.

L’autoproduction comme projet politique

Certains jardiniers produisent davantage. Bien que les économies réalisées en achats de fruits et légumes demeurent souvent très limitées par rapport au budget d’un ménage (cf. Valériane n°  , pages ), l’autoproduction peut devenir un choix de vie et, même, une véritable proposition politique. Le mouvement des objecteurs de croissance, en particulier le mouvement italien pour la décroissance heureuse, fait de l’autoproduction de biens et de services une alternative politique majeure à la société de croissance et de consommation. “Le Mouvement pour la décroissance se propose de promouvoir la substitution la plus vaste possible de marchandises produites industriellement et acquises dans les circuits commerciaux par l’autoproduction de biens.” (1) Produire une partie de son alimentation est l’un des leviers d’action envisagé le plus spontanément par les tenants de ce mouvement. Cette vision des choses rejoint la sobriété heureuse de Pierre Rabhi : le jardinage est alors considéré comme une résistance à la grande distribution. Il est un contre-modèle alimentaire.

Un laboratoire politique en soi...

« Qu’allons-nous faire ? » Tel est l’objet de l’action politique. Cette question se pose en permanence aux représentants politiques, dans les cabinets, dans les commissions. C’est la question politique par excellence, qui exige réflexion, avis, délibération, décision. Or, évidemment, “qu’allons-nous faire ?” est une question que se posent aussi les jardiniers, surtout s’ils travaillent ensemble au sein d’un potager collectif. Que voulons-nous cultiver ? Selon quelles techniques culturales ? En utilisant quelles semences ? Avec quel budget ? Comment gérer l’investissement différent que chacun peut apporter ? Comment répartir les récoltes ? Faut-il accueillir tout le monde ? Comment former les débutants ? Toutes ces questions exigent des réponses. Ce qui est politique, alors, c’est la façon dont le collectif s’organise pour y répondre. À moins de fonctionner de manière autoritaire, de nombreuses réunions sont nécessaires. Comment décide-t-on ? Par consensus ? Est-il parfois nécessaire de voter à main levée ? Comment régulier les conflits ? La pratique collective du jardinage est, au même titre que n’importe quel projet collectif, un laboratoire politique.

… voire un tremplin !

Il n’est pas rare que l’engagement au sein d’un jardin partagé mène à une implication plus importante dans la vie locale, dans un comité de quartier, dans un réseau d’alternatives. La pratique du projet et de la discussion collective peut conduire certaines personnes à exercer un pouvoir d’agir au-delà des limites du jardin. Des contacts avec la commune, avec des partenaires, l’organisation de visites, la prise de parole en public favorisent le développement de compétences nécessaires à la vie démocratique d’un territoire.

L’engagement par le jardinage semble toutefois se distinguer d’autres formes d’engagement plus traditionnelles. “Les jardins collectifs sont des lieux très politiques (au sens premier du terme) mais semblent allergiques aux étiquettes et aux drapeaux, comme si ceux-ci pouvaient salir la pureté de l’écrin vert qu’ils constituent. Ainsi, les jardins partagés s’inscrivent dans un mouvement qui se détache des organes de lutte traditionnels qui souhaitent changer le pouvoir en place (changer par le haut), mais qui prône le « fais-le toi-même » (changer par le bas). Dans un contexte désabusé envers le pouvoir en place d’une part, mais aussi envers les organes traditionnels de lutte (syndicats, partis politiques), les personnes actives des jardins partagés préfèrent mettre elles-mêmes en place les facteurs de satisfaction de leur cadre de vie et de l’évolution de la société.” (2) Politique donc, le jardinage n’est certainement pas pour autant une conquête du pouvoir, mais plutôt la réappropriation d’une capacité, d’une autonomie, d’un pouvoir d’un autre genre : du pouvoir d’agir.

Des guérilleros tout de même

Il existe, néanmoins, de véritables militants-jardiniers, qui entrent en confrontation avec la légalité et s’affirment dans l’espace public. Ceux-là ne jardinent pas sur leur parcelle, ou pas seulement : ils sortent, armés de bombes à graines (seed bombs), ou carrément d’outils et de plants, pour réaffecter des espaces publics à la culture de légumes ou de fleurs. Ce mouvement activiste a été lancé par Richard Reynolds, un Britannique, qui le définit comme une guérilla. "La guérilla jardinière, c'est la culture sans autorisation de terrains qui ne vous appartiennent pas."  Leur action n’a pas seulement pour but de reverdir les villes. "Pour les militants à la marge, ces actions sont une façon provocante de faire passer un message politique sur la propriété, le vivre-ensemble et la nature", explique Richard Reynolds. "Nous sommes proches du mouvement des peuples sans terres ailleurs dans le monde, précise Gabe, coordinateur de la plate-forme parisienne du mouvement. L'idée est de s'approprier nos rues et d'agir pour un patrimoine plus diversifié des espaces verts." (3)

Plus c’est collectif, plus c’est politique

Toute pratique de jardinage n’est sans doute pas politique. Bruno Le Maire qui soigne ses lavandes pour se détendre, ce n’est vraisemblablement pas un projet de transformation sociale ou de transition écologique. Par ailleurs, n’oublions pas que le jardinage n’a pas toujours été considéré comme une activité tendance, sympathique ou progressiste. Certaines visions du jardinage peuvent aller de pair avec des idéologies tout à fait réactionnaires : l’amour de la terre a déjà eu plus mauvaise presse qu’aujourd’hui, et il se trouve encore des jardiniers absolument pas bio et absolument pas « partageux ».

Mais celles et ceux qui, individuellement ou collectivement, décident de cultiver des légumes ou des fleurs dans le but de modifier quelque chose de leur rapport au monde et à la société, ceux-là sont, à très petite ou à petite échelle, dans une démarche politique. Et plus cette démarche sera collective, plus elle mènera au-delà des limites du jardin, plus elle quittera l’enclos de la propriété privée, plus la dimension politique pourra être forte. Évidemment, les supermarchés ne disparaîtront pas du jour au lendemain. Le faut-il, d’ailleurs ? Mais ils sont d’ores et déjà touchés, et transformés, par l’attente de plus en plus grande de produits sains et locaux. Le mouvement en faveur d’une agriculture bio et locale est inséparable de l’augmentation des pratiques de jardinage bio : c’est la réapproriation de notre alimentation qui est en cause dans les deux cas. Une même vision politique tient cela ensemble.

Une politisation du jardinage est donc tout à fait souhaitable. Pas dans le sens d’un embrigadement partisan, mais comme un sursaut et un modèle collectif pour ce qui a trait à notre alimentation et à un rapport plus sain à la biodiversité et aux écosystèmes en général. “Tout ce que nous fabriquons sort de terre. Tout ce que nous mangeons dépend de la terre et des insectes pollinisateurs. Pourtant, notre société est particulièrement déconnectée des plantes et des animaux dont nous dépendons, et elle éteint ce qui nous rend en bonne santé, calmes et bons. Le jardinage politique est plus urgent que jamais pour nous reconnecter.” (4)

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Lire les autres articles de la série "De quoi le jardin est-il le nom ?" :

Notes

(1) Maurizio Pallante, La décroissance heureuse, Nature & Progrès, 2011, p. 50.

(2) Den Hartigh Cyrielle, « Jardins collectifs urbains : leviers vers la transition ? », Mouvements, 2013/3 (n° 75), p. 13-20. https://www.cairn.info/revue-mouvements-2013-3-page-13.htm

(3) Christine Taconnet, “Quand les jardiniers clandestins s’attaquent aux villes”, Le Monde, 23 avril 2012.

(4) Patrick Barkham, “Everything in the garden is political – even at Hampton Court Palace”, The Guardian, 8 juillet 2017.

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