Un retour critique sur le centenaire de la Grève générale de 1918 en Suisse

Quelques semaines après le centenaire de la Grève générale de 1918 en Suisse, un premier bilan historiographique et politique a été discuté à Genève au cours d'un débat public dont l’introduction est reproduite ci-après.

Le 14 mars dernier, le Collège du Travail, l’Association pour l’étude de l’histoire du mouvement ouvrier et l’Équipe de didactique de l’histoire et de la citoyenneté de l’Université de Genève ont projeté un film sur la Grève générale en Suisse, 1918 : l’affrontement de la Grève générale, en présence de son réalisateur Frédéric Hausammann. Ce fut ensuite une occasion de débattre d’un premier bilan du récent centenaire de ce mouvement social singulier et unique dans l’histoire contemporaine de la Suisse.

Un film documentaire de Frédéric Hausammann, 2018 Un film documentaire de Frédéric Hausammann, 2018

Le choix de ce film documentaire se justifiait bien sûr parce qu’il fait partie de ce qui s’est révélé particulièrement intéressant dans le cadre de ce centenaire parmi d’autres productions qui n’ont pas toutes été de la même qualité.

D’une manière générale, ce centenaire ne s’est pas distingué d’autres commémorations. Il a été largement conditionné par des préoccupations du présent, à l’image des syndicats qui ont valorisé la grève et son rôle en organisant et en publiant dès l’année précédente, en 2017, un colloque, ses actes et un ouvrage sur les Grèves au XXIe siècle. Dans ce cadre, des informations importantes ont été diffusées sur cet événement, mais la distinction n'a guère été soulignée dans le temps long entre les grèves de conquête qui ont marqué les débuts de l’histoire des luttes ouvrières et les grèves défensives, pour maintenir des acquis ou limiter des dégâts sociaux lors de fermetures d’entreprises, que nous observons le plus souvent aujourd’hui, sauf dans des cas particuliers comme la prochaine grève des femmes du 14 juin 2019 en Suisse.

L’extrême-droite de l’Union Démocratique du Centre (UDC) et de Christoph Blocher, qui ne s’intéresse nullement à la vérité historique, a répété sans beaucoup d’écho l'ancienne fable associant la Grève générale de 1918 à un complot bolchévique manqué, une légende qui a particulièrement bien fonctionné dans les esprits bourgeois au cours des années qui ont suivi la Grève générale ; et à laquelle d'aucuns avaient d'ailleurs pu croire dans l'incertitude du moment.

Quant aux discours dominants, et c’est ce qui ressort des productions problématiques ou peu critiques de ce centenaire, ils ont utilisé l’image de la Grève générale comme une sorte de repoussoir, un moment cathartique qui aurait débarrassé la Suisse de l’écueil de ses extrêmes en la mettant définitivement sur les rails de la politique de concordance et de la posture raisonnable. L’autre film documentaire diffusé à la télévision suisse et réalisé en Suisse alémanique par Hansjürg Zumstein, dont nous avons souligné ici combien il brouillait les esprits, de même que l’exposition temporaire présentée au Musée national suisse de Zurich en collaboration avec le Sozialarchiv, évoquée ici, illustrent tout à fait cette tendance dominante. Dans cette exposition, l’insistance sur la figure d’un Ernst Nobs a ainsi permis d’illustrer le fait que la Grève générale avait ouvert « la voie à la démocratie de concordance en Suisse », en précisant juste après, sur le cartel d’introduction à l’exposition, que Nobs avait été emprisonné pour ce qu’il écrivait pendant la grève, mais qu’il avait ensuite été le premier socialiste élu au Conseil fédéral en 1943. Pour aller dans le même sens, il aurait également pu être plus explicitement question de l'Accord de paix du travail de 1937, un fait incarnant lui aussi l'intégration du mouvement ouvrier dans les institutions helvétiques, qui n'a cependant été qu'une convention spécifique pour la métallurgie et l'horlogerie, mais qui a surtout été à l'origine d'un mythe tenace, qui ne s'est pas vérifié dans les faits, celui d'une Suisse sans grèves.

Dans une certaine mesure, le spectacle multilingue présenté sur l’ancien site industriel de la gare d’Olten a été caractérisé lui aussi, dans une certaine mesure, par cette dimension de dépolitisation, mais d’une manière un peu plus nuancée et moins perceptible compte tenu du foisonnement de personnages et de touches locales qu’il présentait, chaque soirée étant singulièrement complétée par des apports scéniques d’un ou deux cantons.

Grève générale à Granges (Soleure), novembre 1918. Collection NMB. Nouveau Musée Bienne. Grève générale à Granges (Soleure), novembre 1918. Collection NMB. Nouveau Musée Bienne.

Mais revenons aux principaux acteurs et actrices de cette commémoration, c’est-à-dire le Parti socialiste et les syndicats. En ce qui les concerne, notamment au cours du colloque de 2017 et des commémorations de 2018, mais c’était aussi le cas dans l’exposition de Zurich, la grève a été présentée comme un moment de conflit et de durcissement des rapports sociaux ayant été à l’origine d’un certain nombre de changements qui correspondent grosso modo aux revendications portées par la grève : semaine de 48 heures, Assurance Vieillesse et Survivants, droit de vote et d'éligibilité des femmes, par exemple ; sauf que pour certaines de ces revendications, le temps passé avant leur conquête a été tellement long qu’il devient discutable de voir leur seule origine dans la Grève générale de 1918, comme si de longues luttes bien plus décisives n'avaient pas été indispensables entre-temps. En réalité, ce qui est surtout évident, c’est que c’est d’abord le caractère fondamental, basique et légitime des revendications de ce mouvement social emblématique qui explique qu’elles aient fini, dans d’autres circonstances, et parfois bien plus tard, par être conquises et appliquées.

Il y a toutefois lieu d’apporter ici une nuance. Le geste collectif de rupture et d’affirmation de soi du monde ouvrier en Suisse au cours de ces journées de novembre 1918, avec sa masse de 250'000 grévistes dans tout le pays, a sans doute eu des effets importants, dans le sens d’une reconnaissance de l'existence et du rôle dans la société de ce monde ouvrier. Il a peut-être même accéléré l’adoption de la semaine de 48 heures, même si elle était alors en même temps dans l’air du temps. Et, de ce point de vue, les organisations politiques et syndicales d’aujourd’hui n’ont pas tort de revendiquer cet héritage positif de la Grève de 1918, même si une fanfaronnade trop insistante les ferait passer à côté d’une autre réalité très significative, soit le fait que l’issue immédiate de cette grève a été une lourde défaite aggravée par une solide réaction conservatrice de la bourgeoisie helvétique.

L’histoire est toujours plus complexe que ce qui apparaît de prime abord. Elle n'est pas explicable par des relations de cause à effet linéaires et inéluctables. Elle relève le plus souvent d'une pluralité de facteurs explicatifs. Le volume commun qui a été publié par la revue d’histoire Traverse et les Cahiers d’histoire du mouvement ouvrier a contribué à en rendre mieux compte. L'évidence du rôle de la dégradation des conditions de la vie ouvrière en amont de la grève n'en fait pas une cause mécanique et n'efface pas d'autres facteurs expliquant ce qui est advenu et aurait pu ne pas advenir (voir cet article cité dans l'introduction). Ce volume a aussi apporté des connaissances nouvelles sur les travaux pionniers de l'historien Willi Gautschi, qui a eu un accès à des sources et a mis fin à la légende noire qui a entouré ce mouvement social pendant un demi-siècle, sur des spécificités régionales du mouvement, sur le rôle des femmes tout au long de la guerre et de ses privations pour le monde ouvrier, sur l’inscription de la grève dans des temporalités plus larges marquées par de nombreuses confrontations sociales, ainsi que sur l'ampleur de la répression militaire et patronale. Un récent chapitre, rédigé par Thomas Buomberger, dans un livre accompagnant l’exposition itinérante sur la Suisse pendant la Grande Guerre, avait d'ailleurs déjà souligné ce dernier aspect à propos des gardes civiques apparus pour casser la grève. Mais surtout, la contribution d’Hans Ulrich Jost insiste à juste titre sur un fait souvent oublié, à savoir le fait que cette grève a dans un premier temps débouché sur une défaite majeure, sur une répression féroce, sur un tournant conservateur extrêmement puissant dont le narratif fondamental, finalement déconstruit par Gautschi, a longtemps consisté à dire que ce mouvement avait été une insurrection bolchévique, et donc étrangère, évitée de justesse. Jost désigne également la place financière et le monde paysan organisé comme les deux secteurs de la société helvétique qui ont été les principaux bénéficiaires de cette crise. Cette réalité, nous semble-t-il, même s’il y a lieu, en effet, de faire valoir en même temps la défaite des grévistes et l'affirmation de leur dignité dans l'espace public, ne devrait vraiment pas être négligée ; d'autant moins que l’affirmation d’un courant politique agraire ultra-conservateur organisé mènera beaucoup plus tard, et dans un tout autre contexte, à l’UDC blochérisée, le parti d'extrême-droite que nous connaissons aujourd'hui.

Avec cette commémoration, l’historiographie a progressé, elle s’est enrichie, sans doute davantage pour la Suisse alémanique, mais aussi pour des régions suisses romandes comme l'Arc jurassien, Fribourg ou le Valais. Une exposition régionale au Musée de Bienne a permis aussi de faire exister toutes sortes de protagonistes du mouvement, en exposant par exemple des fac-similés de lettres qu’ils ont écrites de prison, ou en publiant des sources et des portraits.

Un dernier problème mérite toutefois encore d'être relevé. En effet, qu’est-ce qui va rester de cette commémoration qui va pouvoir être transmis, notamment dans les écoles ? Le syndicat SSP/VPOD a eu la bonne idée de publier un dossier de sources. Mais il est vraisemblable que les moyens d’enseignement d’histoire pour l’école obligatoire qui vont être bientôt distribués dans toute la Suisse romande ne traiteront guère, et pas sérieusement, de cette question sociale. En outre, quelque chose a manqué, que nous avons déjà souligné ici, dans cette évocation après coup de la Grève générale de 1918, c’est son caractère inattendu, improbable, imprévu ; c’est l’incertitude dans laquelle étaient plongés ses protagonistes ; c’est le rôle de son contexte, avec à la fois la fin d'une terrible guerre et une poussée de grippe espagnole. Dès lors, le film documentaire de Frédéric Hausammann, s'il était largement diffusé, pourrait sans doute être un bon élément déclencheur pour mettre en évidence ces dimensions de l’histoire qui relèvent davantage de la connaissance du passé que de son usage pour des causes du présent, même quand elles sont légitimes et nécessaires, même quand c’est pour développer une réflexion critique sur ce que signifie la politique de concordance pour les catégories les plus défavorisées de la population en Suisse.

Charles Heimberg (Genève)

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