La grand hypocrisie de la loi climat et résilience achève la convention citoyenne

Dans la continuité des politiques des dernières décennies, la nouvelle loi climat dévoie les travaux de la convention citoyenne, avec un ensemble de mesures peu ambitieuses et peu contraignantes qui constituent une grand hypocrisie. La convention n'est pas non plus parvenue à porter le débat dans la société, mais donne quelques motifs d'espoir avant la campagne présidentielle de 2022.

Censée être l'aboutissement de la convention citoyenne pour le climat, dont Emmanuel Macron avait promis de soumettre les propositions "sans filtre", la loi climat et résilience qui était examinée mercredi 10 février en conseil des ministres fini d'achever le détricotage de ces propositions. Après l'utilisation de jokers (comme pour la réduction de la vitesse à 110 km/h sur autoroute), de nombreuses mesures sont remises à plus tard (bien au-delà de la fin de l'actuel mandant en 2022, voir d'un éventuel second mandat en 2027), édulcorées (interdiction des vols intérieurs sur des trajets en train de moins de 2h30 au lieu de 4h), transformées en expérimentations (comme les repas végétariens dans les cantines) voire complètement vidées de leur substance (l'interdiction de la publicité pour les énergies fossiles - dors et déjà absente de l'espace publicitaire - au lieu de s'attaquer par exemple à la publicité sur les véhicules qui consomment ces énergies). Surtout, le gouvernement est allé piocher les mesures parmi les moins contraignantes, et un grand nombre de propositions sont remises à plus tard, c'est à dire très probablement après la prochaine présidentielle.

Presque deux ans après l'annonce de la tenue de cette convention en avril 2019 par Emmanuel Macron, et de multiple retards dus au grèves et à la crise du Covid-19, le compte n'y est donc pas. Le gouvernement peut arguer, que ce plan climat est plus ambitieux que les précédents, mais la comparaison avec les multiples initiatives passées qui n'ont en rien infléchit la tendance n'est guère flatteuse. Ce plan n'est clairement pas à la hauteur de l'ambition de baisser de 40% nos émissions de gaz à effets de serre d'ici à 2030 (seuil déjà en deçà de l'appel de la communauté scientifique à les baisser de 65%). Sempiternelle ritournelle, cette loi sera rangée sur l'étagère, à côté du Grenelle de l'environnement, comme une n-ième initiative creuse sur l'écologie auréolée de discours grandiloquents reportant à plus tard - et à d'autres - les actes contraignants.

Avec ou sans préméditation, Macron cherche à solder la convention

Tout semble donc donner raison aux cassandres, qui lors de l'annonce de la tenue de cette convention, n'ont pas manqué de crier à l'escroquerie démocratique, à un écran de fumée, un plan caché d'Emmanuel Macron pour passer des mesures déjà décidées. Le scénario était-il pour autant écrit d'avance et prémédité ? Il était clair dès le départ que le gouvernement en ferait une récupération politique, qu'il utiliserait la tenue de la Convention Citoyenne pour le Climat comme un argument pour se targuer d'écologie... sans trop se mouiller. Personne n'en était dupe pas, pas même l'instigateur Cyril Dion. Dans notre monde médiatique, la récupération dans le discours politique n'est même plus surprenante, il aurait été plus étonnant que le président n'en profite pas pour verdir son image. Mais à force d'en user, le discours politique "récupérateur" ne trompe plus que ceux qui sont déjà convaincus par son auteur.

Le président Macron avait-il en revanche déjà anticipé un détricotage des propositions de la convention à coup de jokers, filtres et autres atténuations ? Personnellement je ne le crois pas. Je pense même que derrière le discours de façade, cette convention pour le climat aura finalement été une mauvaise opération pour son parti politique LREM.

Il faut rappeler, que le candidat Macron a été élu en 2017 sur un programme axé sur le libéralisme économique où l'environnement était totalement absent, vainqueur au second tour contre une candidate - Marine Le Pen - encore moins portée sur l'écologie. Il n'est donc dès le départ pas convaincu de la prépondérance du sujet; même s'il avait eu une révélation durant son mandat, il lui aurait été périlleux d'aller à l'encontre de sa base électorale. Je ne saurais prétendre deviner ce que pense réellement M Macron sur l'écologie, mais pour la classe aisée dont il fait partie et qui constitue le cœur de son électorat, la crise climatique est une réalité (ce ne sont pas des climatosceptiques) mais une réalité dont l'importance est relative, exagérée par les média et les "écolos", un problème parmi d'autres auquel l'homme trouvera une solution technique grâce à l'innovation portée par nos économies développées.  Le sujet n'est pas nié, mais il est secondaire, loin, très loin, derrière la bonne santé économique. L'écologie dite punitive est un tabou, une ligne rouge à ne pas franchir, ce qui accouche sur les discours volontaristes mais creux que nous connaissons si bien.

Guidé depuis 2017 par sa boussole libérable, le gouvernement s'est retrouvé broyé dans l'urgence du temps court, du temps qui s'accélère et de la nécessité de répondre aux multiples crises qui se succèdent : gilets jaunes, politique américaine erratique, grèves sur les retraites, terrorisme, pandémie de Covid-19, etc... Le pouvoir navigue à vue, et au milieu de ce Capharnaüm le sujet du réchauffement climatique s'est imposé : manifestations pour le climat, appels de nombreuses personnalités, quelques épisodes météorologiques extrêmes (sécheresses, canicules, tempêtes), et surtout un électorat de centre-gauche de plus en plus sensible à l'écologie (en prouve la percée d'EELV aux dernière sélections municipales). En organisant la convention sur le climat, Emmanuel Macron se dégageait une porte de sortie sur cette question climatique, avec une annonce ambitieuse (une assemblée tirée au sort qui décide) mais qui reportait à plus tard les actions concrètes qui fâchent. Il imaginait certainement, qu'avec cette ruse les débats auraient été tumultueux au sein de l'assemblée des 150 et auraient aboutis à un consensus a minima, comme tous les précédents compromis politiques sur la question, et donc peu dérangeant. Le discours présidentiel aurait ainsi pu absoudre sa propre impuissance face à la difficulté de mettre en œuvre des mesures efficaces et acceptables par "les français", tout en se gardant la possibilité de passer certaines mesures impopulaires (comme la hausse de prix des carburants qui a créé l'étincelle des gilets jaunes) sans en assumer la responsabilité puisque décidées par la convention, donc par ces mêmes "français". 

Ce plan prémédité supposé a été débordé par des propositions de la convention bien plus ambitieuses que ce la plupart des observateurs imaginaient. Qui plus est avec un large assentiment : les 149 propositions ont été approuvées individuellement par vote, très souvent à une large majorité (seule la proposition de réduction de temps de travail de 35 à 28 heures a été rejetée). Même s'ils ont tenté de ne pas l'afficher, MM Macron et Philippe ont très probablement été surpris et déstabilisés par ces conclusions,  en témoigne le dérapage du président à propos d'un moratoire sur la 5G : « La France est le pays des Lumières, c'est le pays de l'innovation (...) On va tordre le cou à toutes les fausses idées. Oui, la France va prendre le tournant de la 5G parce que c'est le tournant de l'innovation. [...] J'entends beaucoup de voix qui s'élèvent pour nous expliquer qu'il faudrait relever la complexité des problèmes contemporains en revenant à la lampe à huile ! Je ne crois pas que le modèle Amish permette de régler les défis de l'écologie contemporaine ».

La conclusion électoraliste des états majors du parti présidentiel, a sans doute été que cet électorat écolo-compatible de centre gauche coûte trop cher à aller chercher pour le premier tour, et qu'il est de toute façon acquis pour un second tour face à l'extrême droite. Les derniers mois semblent indiquer une stratégie opposée ciblant l'électorat de droite sensible aux questions sécuritaires et de maintien de l'ordre, moins à l'environnement... Je pense que dorénavant M Macron cherche à solder le bilan de la convention au plus vite, sans trop agiter le sujet, et à passer à autre chose avant le début de la campagne présidentielle de 2022. 

Que retenir de la Convention Citoyenne pour le Climat

Le bilan des mesures concrètes qui seront décidées in fine, nous l'avons vu sera clairement un échec... plus ou moins comme tout le monde s'y attendait !

En fin de compte ce que l'on pouvait espérer en 2019, était surtout d'initier une prise de conscience écologique au sein d'une population qui ne réalise pas à quel point la situation est grave et à quel point elle exige un bouleversement de nos façons de penser et de nos modes de vie. Même de ce point de vue, le résultat est bien maigre. On a entendu parlé des sessions de la convention citoyenne dans les médias, mais trop souvent sous l'angle de l'expérience individuelle des participants et relativement peu des mesures concrètes proposées. Son déroulement, dans une certaine logique, a focalisés les premiers temps sur les constats, les actions n'émergeant qu'en toute fin du processus. Une fois les conclusions rendues, de nombreux media mainstream ont rapidement catalogué les propositions : "de la démagogie", "modèle de bien-pensance", "piège de l’écologie punitive", ... "Khmers verts", et peu d'entre eux se sont appesantis dans des discussion sur les détails et les raisons de ces mesures. Il y a fort à parier qu'en dehors des participants eux-mêmes et de leur entourage, ce sont pour l'essentiel des individus déjà sensibles à la question écologique qui ont suivi de près l'événement.

Surtout l'exercice devait déboucher sur un référendum que l'on pouvait espérer être un référendum utile. Nous pouvions rêver par exemple d'une consultation des français sur la quinzaine de propositions simples, concrètes et applicables rapidement, soumises individuellement, ce qui aurait forcé un débat intéressant et contradictoire dans la société. Hélas, le président a fait le choix d'un référendum inutile pour inscrire dans la constitution des ambitions écologiques qui y figurent déjà, avec une question suffisamment abstraite pour que les citoyens aient à choisir entre voter "oui à l'écologie" ou "non à Macron".

Après ce sombre constat, on peut se demander si les citoyens tirés au sort et les personnalités qui ont soutenu la démarche ont bien fait de collaborer. L'expérience permet quand même de tirer quelques enseignements intéressants. Comme déjà mentionné, les conclusions de la convention ont été beaucoup plus ambitieuses qu'attendues et relativement unanimes, ce qui était loin d'être acquis avec une assemblée tirée au sort. Même si on peut objecter que certains tirés au sort ont du refuser de participer, elle doit être relativement représentative de la société française et on ne peut en aucun cas la qualifier de groupuscule extrémiste. Ce simple constat représente un espoir immense, espoir dans la rationalité de nos concitoyens, dans leur capacité à prendre conscience de la gravité du sujet, à tenir des débats contradictoires mais constructifs, et à accepter des changements profonds (contrairement à ce qu'on nous laisse entendre dans les médias mainstream), si tant est qu'on leur ou qu'ils se donnent le temps et les moyens. Dans son baromètre annuel sur les media, le journal La Croix a indiqué que 50% des personnes interrogées jugent que l'on n'a pas suffisamment parlé de la convention citoyenne pour le climat dans les média, preuve aussi que le public était prêt à suite ces débats. Voilà qui contribue à déconstruire le récit ambiant des français qui seraient sensibles à l'écologie mais ce ne seraient pas prêts à abandonner le moindre petit confort moderne, et dont la seule issue seraient un pari sur les prouesses technologiques. 

Nous avons donc la preuve que l'écologie politique a une place prépondérante à prendre dans le paysage français en 2021, ce dont tout militant écologiste devrait s'inspirer pour retrouver énergie, persévérance et radicalité.

Certes la convention est terminée, et les débats parlementaires sur la loi climat sans espoir. On ne peut guère plus attendre qu'un dernier coup d'éclat d'opposition des membres de la convention pour se dissocier des faux-semblants écolos de M.Macron.
(Addendum le 09/03 : c'est ce qu'on tenté de faire les membres de la convention en attribuant des notes - sévères - jugeant de la fidélité de la prise en compte de chacune de ses propositions, avec une moyenne par thématique entre 3,4 et 4,1 sur 10)

La prochaine bataille pour l'écologie politique en France sera la présidentielle de 2022. Il ne s'agit pas d'une bataille pour apporter des voix au parti qui aura la couleur la plus verte sur ses affiches, ni à celui qui criera le plus fort qu'il faut absolument faire quelque chose pour la planète. Tous les candidats seront "pour" l'écologique, comme nous sommes tous "contre" la guerre, "pour" la sécurité et "contre" le chômage. Ce doit être une bataille pour faire surgir l'écologie politique dans le débat public. Interpelons les partis et les candidats sur leur programme écologique, sur les arbitrages qu'ils apporteraient entre économie, social et environnement, sur les mesures de court terme qu'ils mettraient en œuvre. Pour cela nous pourrions inviter chaque candidat à se prononcer sur les quelques mesures concrètes et de court terme faites par la convention.

Madame, Monsieur, candidat.e à la prochaine élection présidentielle, allez-vous comme l'a proposé la convention citoyenne pour le climat :
- Interdire la publicité pour les produits les plus polluants
- Supprimer les avantages fiscaux sur le gazole
- Imposer le recyclage de tous les objets en plastique et supprimer les plastiques à usage unique dès 2023
- Interdire la construction et l’agrandissement d’aéroports
- Taxer davantage le carburant pour l'aviation de loisir
- Définir et restreindre le nombre maximum d'hectares constructibles par commune
- Interdire toute artificialisation des terres tant que la réhabilitation de l’existant est possible
- Renégocier le CETA au niveau européen pour y intégrer les objectifs de l’accord de Paris
Et enfin celle qui a ma préférence, allez-vous réduire la vitesse sur autoroute à 110 km/h ? Car voilà bien une mesure qui répond à tous les critères de tangibilité, court terme et simplicité, avec un effet direct sur les émissions (entre 130 km/h et 110 km/h la réduction de consommation est de l'ordre de 20% pour une voiture essence) et un effet long terme par le rallongement des temps de parcours qui tendrait à freiner l'étalement urbain.

Les cassandres diront qu'on gaspille encore beaucoup d'encre et que le climat se réchauffe plus vite que ne progresse la conscience écologique; mais le sujet est trop grave pour camper sur des positions dogmatiques, il faut encore et toujours semer ces petites graines, car c'est notre seul espoir.

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