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Billet de blog 16 mai 2022

L'écologie politique doit tirer les leçons de son échec à la présidentielle

Alors que Yannick Jadot se positionnait comme un prétendant à la victoire à l'élection présidentielle, le verdict des urnes sonne comme un échec patent. L'euphorie de la nouvelle alliance à gauche ne doit ni masquer cet échec, ni éluder l'indispensable introspection. Une remise en cause est indispensable pour porter l'écologie dans le débat public avec une radicalité appropriée.

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Avec une score de 4,6% au premier tour de l'élection présidentielle, le candidat Europe Écologie Les Verts a réalisé un score décevant et bien en deçà de ses espérances. Le parti écologiste nourrissait une ambition nouvelle : des résultats encourageants aux élections européennes de 2019 (13,5% des voix) et municipales de 2020 (plusieurs grandes villes remportés : Lyon, Bordeaux, Strasbourg, Grenoble, Tours, Poitiers, Besançon...), des mouvements de plus en plus actifs dans la société civile (marches pour le climat, Extinction Rébellion, ...) et une présence de plus en plus prégnante de l'environnement dans l'actualité, dont la diffusion d'un rapport du GIEC alarmiste juste avant le premier tour représentait une aubaine. Yannick Jadot, se faisait fort, lors de la primaire écologiste à l'automne par exemple, d'ambitionner  remporter l'élection, de saisir une "occasion historique".

Ne cherchons pas de positif dans cette campagne en considérant un le verre à moitié plein, dont le vote utile vers Mélenchon, ce score est un véritable échec, un échec historique. Tout comme les "petits gestes" pour le climat que l'on célèbre à profusion (un exemple ici) mais qui n'inverse en rien pas la tendance, la progression lente et progressive de l'écologie dans les urnes ne doit pas masquer la difficulté à renverser le système politique en place. 

La défaite n'est pas à attribuer à la seule personne de Yannick Jadot, ne serait-ce que parce les partis écologiste sont dans une situation similaire à peu près partout. Aucune nation d'importance n'est dirigée par un parti écologiste, et quand ils participent au pouvoir les partis verts - comme actuellement en Allemagne - restent minoritaires, dans des variantes libérales et peu radicales. Alors, pourquoi la crise écologique grandissante ne se traduit pas par un succès dans les urnes ? 

Nombre d'éditorialistes des médias grand public s'accordent à dire que les écologistes avaient le constat, qu'ils avaient "vu" avant les autres le péril climatique et la dégradation de la biodiversité, mais force est de constater qu'être devin ne constitue pas un atout suffisant pour se faire élire. Tous les autres partis ont intégré l'écologie dans leur discours, à des degrés divers et avec plus au moins de bonne foi, mais tous sont "pour" la préservation de notre planète. Pour qui ne s'intéresse à la politique que tous les 5 ans, le candidat écologiste se distingue finalement assez peu de ses concurrents, à l'exception exagérée de l'énergie nucléaire. En caricaturant, le candidat écologiste avait pour principal argument l'antériorité de la couleur verte, un vert plus intense que celui des autres candidats et d'être contre le nucléaire.

Autre ritournelle médiatique qui a surgit dans l'entre deux tours : l'écologie et le climat ont été les "grands oubliés" de la campagne. Le thème s'en trouve débattu très superficiellement par les deux finalistes lors de débat télévisé, alors que pour les deux il figure en bien piètre position dans la liste des priorités. Leurs propositions se limitent à des incantations et autres objectifs flous (dont l'actuel président est coutumier), ou à la justification par l'écologie de choix historiques de leur familles politiques (priorité à la production nationale, soutien à l'économie "verte" et à la filière nucléaire, ...).

Or n'est-ce pas le rôle d'un candidat écologiste d'imposer son thème dans la campagne et dans les médias ? 

A chaque élection présidentielle le même schéma se répète : le candidat ou la candidate écologiste veut s'afficher comme un prétendant sérieux, un parti de gouvernement, et dès lors s'efforce de s'exprimer sur tous les sujets et de ne pas paraître trop extrémiste. Comme si le seul fait d'avoir le label "vert" permettre de considérer comme acquise une primauté sur l'écologie.

La stratégie de Yannick Jadot lors de l'élection 2022 en est caractéristique, avec son slogan "l'écologie des solutions". Pour le résumer en deux mots : exposer les périls écologiques mais sans catastrophisme exagéré, ne pas tomber dans la sinistrose et proposer des perspectives positives, éviter ainsi d'être un repoussoir pour les candidats du centre gauche. Un peu comme un bon marketing produit, on révèle un problème grave, mais en lui enjoignant une solution positive, qui donne envie (ou en tout cas qui s'en efforce), et surtout une acte simple : acheter, ou ici voter. Sauf que tous les candidats usant de stratégies de communication similaire, le discours écologistes se trouve submergé.

Cette stratégie est vouée à l'échec. Tout d'abord sur le plan tactique, à trop vouloir "rassembler" les écologistes finissent par ressembler aux autres partis de gouvernement, ils diluent leur identité, et n'ayant pas de base sociale solide, les résultats électoraux restent marginaux. Mais surtout, sur le fond, à trop chercher le pouvoir - dans une considération positive pour agir et influer dans le sens de l'écologie - les partis finissent par perdre le sens de leur idéologie, de ce qui doit être un moyen et non une fin en soi.


Porter l'écologie sur la place publique
La finalité première d'un parti écologiste devrait être de porter haut et fort la préservation de l'environnement dans le débat public. L'étiquette "verte" n'est seulement un label d'identification pour les électeurs, elle engage à mettre en avant ce sujet dérangeant pour la classe politique, à en être le porte étendard.

Un candidat à une élection présidentielle, dispose d'une occasion unique de s'adresser à un grand nombre de citoyens, souvent peu exposés aux discours politiques. Cette fenêtre ne s'ouvre que tous les cinq ans et se rétrécit élection après élection, ce qui la rend encore plus précieuse. Nous devrions entendre les "défenseurs de la planète" s'époumoner à expliquer de ce qui nous arrive, à dévoiler la gravité de cette vérité qui dérange et ce qu'elle signifie pour nos sociétés, afin de permettre un début de prise de conscience du changement d'ère, quitte à reléguer au second plan le pouvoir d'achat, l'immigration, la sécurité, les institutions et tous les autres sujets de la campagne... Une telle posture n'empêche pas d'avoir des avis sur tout, mais ces avis peuvent être relégués au second plan et présentés comme conséquence du constat de la crise écologique en cours.

Pour prendre un cruel exemple, l'extrême droite a elle réussi au fil des ans à envahir l'espace médiatique avec les sujets de l'immigration et de l'insécurité. Je n'appelle pas à singer ces méthodes, mais à comprendre que la grande majorité des médias mainstream sont avant tout suiveurs, qu'il ne faut pas attendre qu'ils éclairent par eux-mêmes nos compatriotes sur le péril écologique, qu'il faut leur imposer ce thème, le ressasser, quitte à provoquer. De nombreuses associations font de leur mieux usant de stratégies ingénieuses et variées pour attirer l'attention, mais leur impact passe par le filtre médiatique, et leur audience directe se limite souvent à ceux qui sont déjà convaincus.

Il est par ailleurs primordial que le candidat de l'écologie s'adresse à tous les franges de la population à pas uniquement à sa base électorale, ne pas se restreindre à la population cultivée des centres urbains qui est déjà largement convaincue de l'urgence. Tout le monde est concerné par la crise écologique, personne de pourra s'échapper sur une autre planète et tout être humain partage une part de la responsabilité collective de ce qui nous arrive. Le but de l'écologie politique ne doit pas être d'obtenir 25% des des suffrages pour accéder au second tour puis 50% de non rejet pour être élu, mais de toucher 100% des électeurs, de forcer à admettre les changements irréversibles à venir.  A l'inverse, se chicaner avec les autres partis de gauche pour un électorat amaigri est stérile et conduit droit dans le piège de l'étiquette "bobo-écolo".


Une indispensable radicalité
En 2022, nous savons que la catastrophe écologique est en marche. Les rapports du GIEC (Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’évolution du Climat) sont sans équivoque : le climat se réchauffe plus vite que prévu, des effets importants se font déjà ressentir, l'action des états n'est pas au rendez-vous et nous sommes proches de « points de basculement » qui nous laissent très peu de temps pour agir. Tous les autres voyants écologiques sont dans le rouge : biodiversité, exploitation des ressources, désertification, polluants, etc... Nous le savons mais nos société n’y croient pas suffisamment pour prendre des mesures radicales. Pratiquement aucun état n'est sur une "trajectoire écologique", la tendance est même à la prolifération des climatosceptiques au pouvoir (de Bolsonaro au Brésil à Donald Trump aux Etats-Unis). Je ferai ici l'économie d'une énumération fastidieuse, mais la situation est extrêmement grave et aucun signal ne montre que l'humanité va changer significativement pour éviter une catastrophe.

Quand on fait ce constat, la seule écologie politique qui ait du sens est une écologie radicale. Dire qu'"il y a des solutions" comme l'a fait Yannick Jadot lors de sa campagne, sous-entend "élisez-moi et je vais résoudre ces problèmes". Or c'est faux. Cette rengaine, qui n'est pas l'apanage de l'ancien président de Greenpeace, engendre une dissonance cognitive entre l'ampleur des menaces et la modestie des mesures proposées (y compris par EELV); dissonance qui à mon avis n'est pas étrangère à la montée du climatosceptisme et de l'éco-anxiété, deux réactions opposées à ce problème cognitif.

Les partis écologistes doivent cesser de se persuader que l'on pourrait encore, malgré l'inertie des organisations, prendre la mesure de cette crise et la surmonter en bon ordre, c'est à dire sans ébranler nos sociétés. Nous devons donc nous préparer au pire et considérer qu'il est certain. Ce n'est pas un appel à la dépression, ni à un survivalisme post-apocalyptique, mais plutôt au catastrophisme éclairé de Jean-Pierre Dupuy qui nous invite à l'action : "parce que le pire est inéluctable, on est forcé d’agir".

Ainsi, les écologistes politiques doivent se porter sur une radicalité bien plus affirmée. Tenir un discours clair et cesser d'édulcorer la gravité de la crise (dans la même veine que le discours scientifique qui reste trop policé. Ne pas craindre les procès en extrémisme, qui aura lieu quoi qu'il arrive, car c'est le statut quo qui est extrémiste.

Les monde des années 2020 est beaucoup moins lisse que ce que nous avons connu depuis l'après-guerre. Pour preuve s'il en était nécessaire, les 4 candidats en tête du premier tour de la présidentielle (Macron, Le Pen, Mélenchon et Zémour) tenaient, chacun dans leur ligne, une position radicale. Ce n'est sans doute qu'un début, car la crise climatique va engendrer de nombreuses autres crises protéiformes (économiques, sanitaires, migratoires, guerres...), et que l'enchainement de ces crises va nous placer face à des choix forts et existentiels. Cela ne signifie pas qu'il faille abandonner tout rationalité et plonger tête baissée dans le chaos médiatique, mais comprendre que la position historique consistant à concilier une base large en proposant des changements graduels et équilibrées est de moins en moins tenable, de moins en moins réaliste.

Pour le dire autrement, une stratégie politique du compromis, visant à rentrer dans un gouvernement de coalition (donc à se battre pour les électeurs du centre) pour avoir une influence et imposer quelques mesures écologiques n'a plus vraiment de sens. C'est une stratégie de trop long terme, à laquelle l'imminence de la crise climatique ne laissera suffisamment le temps pour avoir des résultat significatifs avant la catastrophe. Il est aujourd'hui plus efficace d'éviter ces calculs politique, de rester le plus sincère et cohérent possible, en un mot "radical". Si cela ne permet pas de participer au pouvoir, cela aura le mérite d'accroître la prise de conscience générale et donc de tirer tous les autres partis - notamment ceux du centre - vers le haut.

Perspectives de la Nouvelle Union Populaire Ecologique et Sociale

Le temps ne cessant de s'accélérer, le second tour de la présidentielle paraît déjà bien loin, une nouvelle première ministre en charge de la planification écologique recycle les promesses du président Macron en la matière, et les partis de gauche - sous la pression de leur base - se sont alliés à l'initiative de La France Insoumise pour l'élection législative de juin prochain. Cette alliance rend-elle caduque la précédente analyse ?

L'union est en réalité à double tranchant pour l'écologie politique. Il reste peu probable qu'elle parvienne à une majorité qui permettrait de constituer au gouvernement au programme enfin véritablement écologiste.  Cela reste néanmoins l'opportunité d'une plus grande représentation des forces défendant l'écologie à l'Assemblée Nationale, et donc une force d'opposition influence et une tribune plus efficace d'ici la prochaine présidentielle.

A l'inverse il y a un réel risque de dilution, de laisser les sujets environnementaux au second plan face aux thèmes sociaux qui font le ciment de cette union et aux considérations de politique politicienne qui envahissent déjà les médias, et enfin de continuer à ne s'adresser qu'aux électeurs de gauche qui ne représentent qu'un petit tiers des électeurs.

L'efficacité tiendra finalement à l'attitude des futurs députés écologistes de l'utiliser comme un tremplin et non commun un carcan. Si comme ils le disent, leur objectif est de porter des valeurs et aider la France et le monde à "faire face" à la crise écologique, ils doivent se recentrer sur l'écologie elle-même, porter le thème sur la place publique, faire preuve d'une radicalité conforme à la gravité des rapports scientifiques et qui anticipe l'inaction quasi générale partout dans le monde.

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