2019 : l'écologie politique année zéro

L'année 2018 marque une nouvelle année noire pour l'écologie politique, mouvement initié dans les années 70 progressivement passé sur le devant de la scène sans pour autant parvenir à infléchir significativement nos politiques publiques et nos modes de vie. Portrait de cette agénésie révélée par la fronde des gilets jaunes et les réactions politiques. Quelques réflexions pour en sortir.

Retrait de Donald Trump de l'accord de Paris sur le climat, fiasco de la participation de Nicolas Hulot au gouvernement Philippe poussé à la démission, élection de Bolsonaro au Brésil qui signe peut-être la fin de la forêt amazonienne, échec de la COP24 dont l'accord a minima peine à sauver les apparences, ... Nombre d'événements récents marquent l'échec politique de l'écologie. Alors que l'urgence climatique et autres alertes environnementales sont font de plus en plus pressantes et concrètes de jour en jour, partout dans le monde et particulièrement en France l'écologie politique en ruine avorte au parterre du pouvoir. Il y a eu certes des petites avancées, comme l'abandon du projet d'aéroport à Notre Dame des Landes ou la percée de partis écologistes dans quelques pays européens (Pays-Bas, Belgique, Bavière, ...), mais ces petites victoires restent marginales, anecdotiques, tout au plus un goutte d'espoir dans l'océan.

L'épisode des gilets jaunes de cette fin d'année 2018 marque un point d'orgue en ce qu'il révèle et ce qu'il implique sur l'avenir de l'écologie politique. Même si ce mouvement dépasse largement la seule question écologique et que ses motivations sont profondes (ce billet ne se veut pas une analyse sociologique de ce mouvement), il demeure que c'est la hausse du prix des carburants qui en a été le détonateur, ce qui marquera durablement la classe politique française. Le modèle du tout automobile n'est pas défendu que par des lobbys industriels, une part conséquente de la population y est attachée et s'organise pour la défendre (comme elle a pu le faire - sans succès - pour la limitation à 80 km/h). Il ne faut pas amalgamer gilets jaunes et associations d'automobilistes, mais il est indéniable que l'action de ces groupes a constitué un carburant pour l'amorce de la révolte (ce n'est pas un hasard si François Hollande - pourtant allié à l'époque à EELV - avait promis en 2012 un gel du prix des carburants). Cet événement constituera une référence pour le positionnement écologique des différents états majors politiques.

Le centre s'y est brûlé les ailes

Le centre de l'échiquier politique (le parti majoritaire LREM et les groupes qui gravitent autour : Modem, Constructifs, LR modérés, UDI voire PS) s'y est brûlé les ailes et fera preuve de la plus grande prudence sur les sujets dits d'"écologie punitive". Ce centre a généralement un discours volontariste sur le sujet, mais place l'écologie au un second plan, loin, très loin, derrière la développement économique et la libéralisation.

L'écologie globalement absente de la campagne présidentielle du candidat Macron, est avant tout un objet rhétorique, support de grands discours, de "make our planet great again" à la rentrée des "décisions profondes, inédites". L'ex-ministre de l'environnement Nicolas Hulot était un porte étendard reluisant mais bien naïf quant à sa capacité à influer la politique gouvernementale (ce qui était clair dès ses premières annonces en juillet 2017). Ce positionnement accouche d'une écologie des bonnes intentions, du développement durable, de la croissante verte, que représente à merveille l'actuel ministre de l'environnement François De Rugie, lui qui nous expliquait lors de son intronisation : "L'écologie, c'est une opportunité pour les conditions de vie, une opportunité de meilleure santé et une formidable opportunité pour l'économie", dans la continuité des gouvernements précédents (de la maison brûle de M.Chirac, aux consensus mous de François Hollande en passant par le grenelle de l'environnement de Nicolas Sarkozy).

Si dans l'affaire des gilets jaunes, le gouvernement a longtemps fait preuve d'inflexibilité ce n'est certainement pas par conviction écologique, mais uniquement par sa volonté de ne pas entacher sa capacité à "mener les réformes" (par opposition aux années Hollande), de ne pas perdre la face, de ne rien lâcher face à la rue. Cette position de fermeté est constitutive de la doctrine de M.Macron, ... et dorénavant ébranlée.

Nous pouvons avoir la certitude que l'épisode des gilets jaunes restera un épouvantail pour ces formations politiques, tout le monde répète qu'il ne s'agit que d'une goutte d'eau faisant déborder le vase, il faudra un temps certain avant qu'elles s'aventurent à élever de nouveau les taxes sur les carburants, confortant finalement la position actuelle : un discours écologiste volontariste, positif, plein de bonnes intentions - et donc moralisateur - mais des mesures concrètes qui restent marginales, qui n'embarrasse ni l'économie, ni ne froisse les classes populaires.

La droite populiste prête à basculer dans le climatosceptisme

L'extrême droite française ne s'est jusqu'ici pas, ou très peu, positionnée dans le déni écologique, mais elle pourrait être tentée de basculer dans un climatosceptisme à la Trump (comme c'est le cas pour d'autres pays européens). Jean-Marie puis Marine Le Pen, comme la droite de la droite (Laurent Wauquiez, Nicolas Dupoint-Aignan, ...) se sont toujours présentés comme des défenseurs de l'automobiliste face aux "gauchistes" qui veulent exclure les véhicules des plus pauvres des centre-ville. Pas un déni donc, mais une réaction de défense des classes populaires face à des contraintes venues d'en haut au nom de la protection de l'environnement.

Il est fort probable que la colère gilets jaunes, et les exemples internationaux, incitent ces partis à glisser vers une attitude négationniste. Beaucoup d'américains ayant voté pour Donald Trump acceptent certainement la réalité du changement climatique, mais pour des individus pris à la gorge par les difficultés de leur quotidien, des "fins de mois difficiles", ce péril auquel ils ne peuvent rien - ou si peu - est une angoisse supplémentaire insupportable. La négation de l'approche populiste offre une simplification psychologiquement réconfortante, une minoration du problème qui atténue la dissonance cognitive écologique (des gens importants disent qu'il n'y a pas de problème, cela ne doit pas être si grave). L'écologie n'a pas de place dans le récit de nos populistes d'extrêmes droite contemporains, ce ne sera peut-être pas éternellement le cas, mais elle est aujourd'hui ignorée, la source de tous les maux est attribuée à l'étranger, qu'il soit l'immigré sur notre territoire ou le pays lointain qui nous abuse.

Une gauche plus rouge que verte

La position la plus ambivalente est celle de la gauche, seul bloc politique à avoir réellement intégré l'écologie dans son discours. Dès le début du mouvement des gilets jaunes, et comme l'a bien décrit Mediapart, la gauche est prise en étau entre la promotion de la transition écologique et la révolte sociale exprimée par les gilets jaunes, entre l'urgence climatique et la défense du pouvoir d'achat des classes populaires.

Face à cet embarras, tous les mouvements politiques ont plus ou moins tenu le même propos : "oui à la transition écologique, mais sans en faire porter le fardeau par les plus pauvres", jusqu'à la caricature en ce qui concerne Ségolène Royale qui a appelé "solennellement" Emmanuel Macron à avoir "le courage de retirer une mauvaise réforme" dont elle avait été elle-même l'initiatrice dans sa "Loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte" en tant que ministre de l'environnement du précédent gouvernement (on pourra arguer que le gouvernement que le gouvernement Philippe a donné un coup d'accélérateur, mais cela n'est reste pas moins une prodigieuse volte-face). Les dirigeants de gauche à s'être exprimée en faveur du maintien de la hausse des taxes sur les carburants sont extrêmement rares.

La France Insoumise - principale formation de gauche depuis la présidentielle de 2017 - a choisi par la voix de son leader Jean-Luc Mélenchon de soutenir le mouvement en appelant à manifester dès le 17 novembre. Au risque de caricaturer, cela révèle que la synthèse "écosocialiste" penche plus sur le rouge que sur le vert. Les autres partis politiques ont eu des attitudes moins catégoriques mais trahissent ce même penchant plus "rouge" que "vert".

Certes personne à gauche ne renie la cause écologique en tant que telle, tous appellent de leur voeux une autre façon d'effectuer la transition, plus cohérente, plus juste et moins douloureuse, à laquelle on ne peut que souscrire. Ce qu'il serait intéressant d'apprendre de la bouche de ces opposantes et opposants politiques ce sont les priorités qu'ils accorderaient s'ils étaient au pouvoir : faut-il maintenir une hausse des taxes sur les carburants mais avec des "accompagnements" plus vigoureux à la transition ? Ou doit-on préalablement réduire les inégalités avant d'engager des mesures aussi contraignantes ? Le jour où le prix du brut repartira à la hausse comme en 2008, faudra-t-il compenser en diminuant les taxes ? Ou par des aides aux plus précaires ? A l'inverse en cas de chute de cours, comme c'est ironiquement le cas depuis début octobre, faut-il ré-hausser les taxes pour ne pas freiner la transition écologique ?

Dans la continuité des échecs d'Europe Ecologie Les Verts à réaliser des scores significatifs aux élections nationales, puis de celui de Benoît Hamon en 2017 après une OPA sur ce parti mais en définitive un score historiquement bas (à peine 6% des voix), un enseignement de la séquence "gilets jaunes" est que le gauche est dans son ensemble plus rouge que verte, et qu'elle le restera à court terme. Le discours écologiste est largement partagé, mais bien que tous les partis appellent à une transition écologique et sociale, la grille de lecture demeure pour l'essentiel celle héritée du socialisme et du communisme. Si pour les libéraux c'est l'économie qui triomphe, pour la gauche le social prévaut sur l'environnement.

Des associations inaudibles

Pour être exhaustif, il convient de mentionner les mouvements écologistes de la société civile, des associations apolitiques (quoique plutôt assimilées à gauche). Ces associations dont la raison d'être est le combat écologique ont redoublé d'efforts depuis la rentrée pour qu'à juste titre la cause environnementale ne soit pas éclipsée par la révolte des gilets jaunes, du maintien des marches pour le climat les mêmes jours de manifestation, jusqu'à ce recours contre l'inaction climatique de l'état mené par trois grandes associations (Fondation pour la nature et pour l’homme, Greenpeace et Oxfam).

Ces associations jouent leur rôle de lobby pour la cause qu'elles défendent en insistant sur l'urgence climatique et en évitant de prendre parti sur le champ politique, avec toutes les précautions pour ne se positionner ni avec, ni contre les gilets jaunes. Malheureusement, cette attitude a depuis longtemps atteint ses limites. Le message écologique porté par ces associations a déjà pénétré toutes les couches de nos sociétés occidentales, la mission d'information et de sensibilisation des population est remplie, en revanche cette cause sombre aujourd'hui sur le terrain politique. Ces messages martelés sans relâche deviennent même contre-productif en engendrant une réaction face à une moralisation à outrance déconnectée du champ politique, particulièrement dans les classes populaires. Les populistes, Donald Trump en tête, surfent sur cette réaction.

Pour revenir à l'action des trois grandes associations, le glissement sur le terrain juridique, dans état d'esprit très américain, est un aveu d'échec. Échec d'avoir convaincu les population et infléchir significativement les lignes politiques. L'approche est hasardeuse, à l'heure où des gilets jaunes réclament davantage de participation démocratique, culpabiliser les responsable politiques élus pour leur inaction revient à incriminer le vote populaire (rappelons-nous les scores insignifiants des partis écologistes aux élections nationales). L'écologie est pourtant un sujet éminemment politique, en ce qu'il concerne au plus au haut point la société et la conduite des affaires de l'état. Tout comme on ne peut dissocier le champ social du champ économique, l'écologie ne peut plus rester un sujet à part, à côté - et donc à la marge - des autres sphères.

L'urgence écologique

En dépit de ces tergiversations, la crise écologique que nous rencontrons est sans précédent, elle met en péril les fondements de nos société, voire la survie de notre espèce. Le changement climatique n'est que l'un de ses aspects, l'Homme est littéralement en train de scier la branche sur laquelle il repose. Il ne s'agit plus d'une menace à long terme mais d'une lame de fond qui pèse déjà sur nos destinées, qu'il s'agisse des migrants climatiques, de l'érosion des côtes, des sécheresses récurrentes, des incendies géants, des facteurs de conflits, ou de toutes sortes d'événements climatiques extrêmes. En 2019, une politique écologique ne peut se résumer en des promesses lointaine pour résoudre tous nos problèmes; qu'il s'agisse de promesses chères aux "économistes" de progrès technologiques invraisemblables, ou de promesses des "sociaux" d'une société future utopique égalitaire et respectueuse de son environnement.

Dès lors que l'on accepte cet état de fait, l'écologie doit devenir la priorité première de toute politique, une nouvelle grille de lecture de toutes les faces de nos sociétés, le postulat de nouvelles structures économiques et sociales. Il est illusoire d'espérer inventer puis de faire advenir une société nouvelle qui serait respectueuse de son environnement à partir de nos grilles de lectures traditionnelles économiques et sociales; ce sont les changements de paradigmes qui vont - de gré ou de force - amener cette société nouvelle pour le meilleur et pour le pire. Je ne prétends pouvoir en quelques lignes, ni même à titre individuel, dessiner une telle politique, mais à titre d'illustration et au regard de la révolte des gilets jaunes, voici quelques approches qui devraient être les nôtres.

Les riches d'abord, une question morale

Un des griefs récurrents des gilets jaunes est que les plus riches disposent de passe-droits sur l'effort pour la transition écologique. Sans même parler de la suppression de l'ISF, pour les carburants eux-mêmes certains secteurs bénéficient d'exonérations, les plus emblématiques étant le transport aérien et les bateaux de croisière. Même si ces exonérations ont à chaque fois des explications techniques et historiques, l'argument est évidemment recevable. D'un point de vue comptable ces postes d'émissions de GES sont beaucoup moins importants que le transport automobile dans son ensemble, une des raisons pour lesquelles ils font l'objet de moins d'attention par les pragmatiques. Hors, ces cas symboliques devraient être traités prioritairement pour une question morale; on ne peut pas demander des sacrifices à tout-à-chacun si persiste un sentiment que des privilégiés en sont dispensés. Il faut même aller plus loin, les gaspillages des plus riches - qui polluent davantage que les plus pauvres de par leur mode de vie - doivent être épinglés, a minima par une taxation compensatrice, et autant que possible par des interdictions. La taxation (de produits de luxe par exemple) présente l'avantage de remplir les caisses de l'état en ne prélevant qu'aux plus riches, mais elle a le travers d'attiser les inégalités en renforçant ces marqueurs de richesse qui sont des moteurs de notre société consumériste.

Pour prendre un exemple extrême, le tourisme spatial qui va apparaître dans quelques années constituera une dépense énergétique considérable que seuls quelques milliardaires pourront s'offrir; des pays comme la France pourraient tout à fait l'interdire à leurs ressortissants. L'acte d'interdiction isolé ne serait que symbolique, mais un symbole fort, susceptible de tempérer la recherche et les investissements dans ces domaines, un précédent reproductible, une amorce pour d'autres restrictions et interdictions de conforts ou luxes indécents (véhicules de luxe, sports mécaniques, jets privés, paquebots usines, îles privées, etc...).

Le credo libéral considère qu'il ne faut rien interdire, tout au plus réguler, que l'addition des convoitises des agents économiques maximise le bien-être collectif par le biais de la croissance. Ce credo est à la source de la perte de confiance dans les élites (qu'elles soient patronales, politiques ou journalistiques) en suscitant une dissonance entre un Etat qui prêche la charité d'attitudes vertueuses (faute de savoir agir par lui-même sur l'écologie notamment) et son clergé qui fait preuve des turpitudes les plus viles au nom de la prospérité collective. Brandir des "interdits écologiques", même accessoires, serait un moyen d'écorner ce dogme du capitalisme moderne. et inspirer l'émergence d'un nouvel ordre moral, de faire en sorte que les sommités opulentes de notre monde cessent d'être un idéal rêvé de la jeunesse.

Hausse du prix des carburants, un mal nécessaire

Pour revenir à l'origine du soulèvement des gilets jaunes, la hausse des taxes sur les carburants, et au risque de paraître hérétique, je pense que cette hausse des taxes est incontournable pour infléchir notre consommation de pétrole dans les transports. Pour replacer le contexte, les prix des carburants à la pompe ont effectivement augmenté ces cinquante dernières années (de moins de 0,20€ à plus de 1,50€ le litre au maximum), mais si nous corrigeons ce prix de la variation monétaire, le coût relatif de l'essence est resté relativement stable, dans une fourchette entre 1,20€ et 1,60€ (équivalent euro actuel) depuis la fin des années 1980 (cf ce graphe sur Wikipedia). Autrement dit, les augmentations des taxes et des cours du brut ont tout juste compensé les gains de productivité. Si le ressenti des automobilistes est si différent, c'est que notre usage et notre dépendance à l'automobile se sont accrus et continuent de s'accroître, comme l'indique l'indice de circulation qui a presque doublé en vingt ans. Les classes populaires sont les premières victimes de l'étalement urbain persistant, de l'éclatement des activités économiques, de la concentration des emplois, des commerces et des services publiques dans les grands agglomérations. Or dans le monde libéral dans lequel nous vivons, l'augmentation du coût du transport est le moyen le plus efficace (pour ne pas dire le seul) pour freiner et infléchir ces tendances.

Si nous prenons l'exemple du coût du carburant pour les transports de marchandises (le transport routier représentant 85% du transport intérieur), doubler le prix des carburants pour les poids lourds via des taxes déclencherait l'ire des routiers car cela mettrait en péril toutes les compagnies de transports (souvent des PME), bon nombre d'entre elles feraient faillite laissant leurs employés sur le carreau. Pourtant une fois passée cette "crise", le marché se rééquilibrerait par les prix, les sociétés survivantes augmentant leur tarifs au détriment de leurs clients (distribution, industriels, etc...). Les clients qui reposent excessivement sur les flux de marchandise seraient pénalisés, malmenant les statégies de flux tendus, les importateurs et les exportateurs, les délocalisations à outrance. Une telle stratégie politique constituerait un rétropédalage économique par rapport à ce que l'on a appelé la mondialisation économique, pénalisant le pouvoir d'achat pour les produits importés, mais favorisant la proximité et donc la relocalisation, entravant la logique de taille critique et de spécialisation économique des territoires. A l'heure où Amazon et Alibaba révolutionnent la distribution, promettant la livraison à domicile en 24h partout dans le monde, le choix de privilégier l'équilibre économique des territoire plutôt que l'opulence consumériste serait très marquant. Le marché s'adapte en permanence aux nouvelles conditions, et les pouvoirs publics (s'ils réfutent l'orthodoxie libérale consistant à laisser le marché se réguler seul) sont tout à fait en capacité de le réguler, de l'orienter, mais non sans répercutions, de par une "destruction créatrice" qu'ils endossent. Dans l'exemple des routiers, cette destruction prendrait la forme de faillites de transporteurs et de licenciements; si l'on transpose à une hausse de taxe pour tous les individus, le principe reste le même avec une "casse sociale" beaucoup plus diffuse et douloureuse, faite de banqueroutes individuelles. Mais en définitive, si cela ne supprimera pas les inégalités, les classes les moins aisées qui sont toujours les premières victimes des changements sociétaux (car elle n'ont pas de marge de manoeuvre pour s'adapter), ont plus à gagner dans ce dessein que les classes dominantes; ce qu'elles gagneront en stabilité économique, en emplois non qualifiés relocalisé, en reprise du tissu social, compensera la perte de pouvoir d'achat.

Bien entendu, une telle démarche devrait se faire à travers une politique globale et cohérente (ce qui n'est absolument pas le cas de la politique du président Macron), avec des mesures d'accompagnement à la "transition" à tous les niveaux. Il serait trop long de les détailler ici, pour ne prendre qu'un exemple caractéristique, le droit à l'assurance chômage est actuellement conditionné au non refus d'une ORE (Offre Raisonnable d'Emploi), or un des critères d'une ORE est une distance de moins de 30 kilomètres du domicile; ce critère qui devrait être ramené à une distance de piéton (4 km ?) ou la notion d'ORE devrait tout simplement disparaître.

Toutefois, ce que je souhaite mettre en avant ici, c'est que les mesures "positives" et "incitative" - bien que nécessaires et souhaitables - ne se suffiront jamais à elles-mêmes, qu'il est urgent de lutter contre l'infernal étalement urbain, qu'il n'est pas d'autre alternative que d'agir sur la société d'aujourd'hui avec ses mécanismes de marché aussi violents soient-ils. Il est inconcevable d'attendre l'avènement d'une société future idéalisée par toutes les gauches avant d'augmenter les prix des carburants; continuer l'attentisme dans notre dépendance au pétrole c'est s'exposer à subir de plein fouet les futures hausses des cours et les répercussions des catastrophes écologiques en cours.

La publicité est un ennemi public

La critique la publicité est pratiquement inexistante dans le paysage médiatique (les dernières actions d'envergures remontent à 2003), aucun des parti politiques présents à la présidentielle ne l'a placée comme un sujet central (mais la plupart excellent dans l'usage des techniques marketing pour mener leurs campagnes !), rares sont les associations à la dénoncer (notons l'exception de Résistance à l'Agression Publicitaire) ; pourtant dans un mouvement qui soulève la question du pouvoir d'achat dans une société de surconsommation, qui revendique une démocratie participative par le biais de médias financé par la réclame, la question la la place de la publicité dans notre société est loin d'être secondaire.

L'épisode récent du refus du nutri-score dans les spots publicitaires, sabré par les annonceurs des programmes jeunesse, est venu nous rappeler que la publicité n'est jamais neutre, que rien n'est véritablement gratuit dans nos sociétés consuméristes. Chacun d'entre nous est exposé à plusieurs centaines de messages par jour, dès le plus jeune âge; la publicité est aujourd'hui un vecteur puissant de normalisation, fruit d'études et de recherches de plus en plus poussées pour générer l'envie et la frustration nécessaires à l'acte d'achat, elle est le moteur de notre surconsommation. En submergeant les espaces de communication, elle dilue et noie les messages contradictoires, celui de la santé du "manger 5 fruits et légumes par jours" entrecoupant des annonces pour toutes sortes de junk food, comme celui de l'écologie comme le dénotent les YouTubeurs naïfs et complices qui présument de sauver le climat par leurs vidéos sponsorisées. Avec l'avènement des technologies de l'information, le marketing est encore plus présent, encore plus sournois, encore plus absolu. Avec la collecte automatisée d'une multitude de données personnelles et un ciblage individualisé, il devient impossible de s'en soustraire.

La publicité est un des germes du malaise contemporain, malaise qui prend aujourd'hui en France la forme des gilets jaunes mais qui est bien plus large. Elle célèbre l'envie et le vice, forge un modèle de l'opulence et du paraître, modèle que ne pourront jamais atteindre qu'une minorité de blasés, et qui fait baver une majorité de déçus. Elle véhicule une idéologie, idéologie de la croissance économique, éloge du progrès frénétique, apologie de l'individualisme et du mimétisme. Nos jacques de 2018, sont les victimes d'un système où ils doivent soutenir la pression d'un marché du travail de plus en plus avilissant, où ils sont prisonniers de leur automobile pour subsister dans le monde du "tout pétrole", et incapables de débourser pour leurs enfants les signes extérieurs consuméristes.

Pour engager la "transition écologique" et freiner le changement climatique, nous devrions débuter par l'interdiction la publicité pour les automobiles, comme la loi Evin avait pu le faire en 1991 pour le tabac.

Pour renouer avec la voie de l'idéal démocratique il faut faire taire ce tapage incessant, restituer à la publicité son étymologie de simple information ("rendre publique" ), redonner à tous les biens et services des prix justes et tangibles qui cessent de faire de notre "temps de cerveau disponible" le produits des industriels (citation de Patrick Le Lay en 2004), afin que le débat public puisse se développer, que la politique retrouve une parole et un sens.

L'écologie ne peut être que politique

Pour qui ne partage pas la vision libérale du président Macron, les protestations face à son arrogance et son soutien aux privilégiés ne peuvent qu'attirer la sympathie, mais comme je l'avais déjà évoqué au début du mouvement (billet les gilets jaunes se trompent de combat), on ne peut considérer que tout ce qui va contre le pouvoir en place va forcément dans la bonne direction, il faut éviter le piège d'un soutien aveugle, dans un rejet systématique, qui n'aura pour résultat que de laminer un peu plus un système politique déjà chancelant sans pour autant construire d'alternative. A la manière d'un mouvement Cinq étoiles italien inclassable et finalement allié à l'extrême droit populiste, les mouvements de masse déracinées hors de tout structure constituent un terreau pour de futurs autoritarismes.

Pour plus de démocratie, nous devons d'abord renouer avec la politique au sens noble du terme, la politique qui alimente et structure les débats de société, qui porte des choix et pas seulement des promesses nébuleuses. L'écologie, en premier lieu, doit devenir un véritable sujet politique et sortir de l'apparat des bonnes intentions qui est le sien aujourd'hui. "Nos dirigeant n'ont rien fait alors que nous savions" est un lieu commun qu'il faut chasser. C'est à chacun d'entre nous de le refuser intellectuellement, de réinventer toutes nos grilles de lecture, de penser notre avenir autrement, de changer nos propres vies, de nous libérer des chaînes que nous nous sommes harnachées, afin qu'émergent une écologie politique et de nouveaux dirigeants pour la porter.

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