Pourquoi les profs vont boycotter l'accord Microsoft-Éducation Nationale

Au-delà des raisons éthiques que nous avons déjà exposées, c'est pour de simples raisons de bons sens que les enseignants vont massivement refuser d'utiliser les "outils" mis gracieusement à leur disposition par la multinationale.

Informatique libre © Iwan Gabovitch Informatique libre © Iwan Gabovitch
Le pacte faustien signé en décembre, entre une ministre hilare et un PDG qui n'en croit pas ses yeux, sera un échec retentissant, malgré la propagande et le tapage organisés par le gouvernement1.

Il est évident en effet que l'immense majorité des enseigants va refuser d'utiliser les moyens mis à disposition des établissements par la multinationale, et disons tout de suite qu'ils auront bien raison!

Nous avons déjà dénoncé ici le scandale que constitue cet accord sur le plan éthique, puisqu'il s'agit de livrer un public captif de plusieurs millions d'élèves et d'enseignants à une entreprise multinationale qui enferme ses utilisateurs dans un éco-système délétère, une entreprise dont les pratiques anti-concurrentielles sont insupportables et illégales, dont les produits sont d'une qualité plus que médiocre, et dont les pratiques de défiscalisation (légales ou illégales) sont tellement immorales qu'elles devraient constituer un repoussoir dans un ministère chargé de l'éducation des futurs citoyens.

Mais pour ceux que ces considérations n'auront pas convaincus, il y a des raisons plus pratiques qui vont faire que ce plan "numérique" au rabais sera un échec: les principaux acteurs vont très vite comprendre que ce plan est un marché de dupes puisque l'Éducation Nationale va demander aux enseignants d'effectuer un travail (supplémentaire et non rémunéré, cela va sans dire!) non pas au profit des élèves mais au profit de Microsoft. Et ce faisant, les professeurs devraient travailler à leur propre perte!

En clair, quels sont ces fameux "outils" que ce "partenariat" va mettre à disposition des élèves et des enseignants? Des logiciels MS, des formations sur des logiciels MS, un accès au "cloud" MS, des tablettes ...

Logiciels libres © Gnu.org Logiciels libres © Gnu.org
En résumé, le professeur qui va créer des documents pédagogiques avec un logiciel Microsoft en sera ipso facto dépossédé puisque ces ressources seront dans un format propriétaire et stockées sur des serveurs Microsoft. Précisons que le problème est identique pour la quasi-totalité des outils proposés aux enseignants par le réseau de formation Canopé: les documents créés restent bloqués sur le serveur d'une entreprise privée et leur créateur n'en a plus la maîtrise.

Des fortunes et des milliers d'heures de travail ont été englouties dans le passé en pure perte parce qu'on n'avait pas respecté ce principe de simple bon sens: tout créateur de document doit garder la maîtrise de ce document. En d'autres termes, cette ressource doit être conservée dans un format ouvert et normalisé et stockée dans un espace sécurisé. Sinon, ces documents risquent de devenir inaccessibles du jour au lendemain, mais gageons qu'ils ne seront pas perdus pour tout le monde ... Travailler pour les élèves, oui, mais travailler gratuitement pour Microsoft ou Tartempion, ça vous dit, vous?

Or que prévoit ce plan? L'utilisation exclusive des logiciels et des formats Microsoft et le stockage de ces documents dans le "cloud" de l'entreprise américaine. Ceci est tout simplement intolérable et nous sommes déjà nombreux à dénoncer cette escroquerie. En tant qu'enseignants, nous devons mettre en garde nos collègues: refusez catégoriquement de développer des ressources pédagogiques dans des formats propriétaires et des les stocker sur des serveurs commerciaux. Il en va du respect du service public de l'éducation. Il en va aussi de l'avenir des données que nous produisons.

Des milliers d'entre nous ont commencé à recevoir des offres promotionnelles de Microsoft: acheter la suite Microsoft Office pour 8 ou 9 euros! Ce qui prouve au passage que notre employeur a donné l'accès aux bases de données des enseignants à une entreprise privée, ce qui est un autre scandale! Disons à ceux qui seraient tentés par cette offre qu'il existe une suite bureautique libre, ouverte, performante, non verrouillée, respectant les normes internationales et qui s'appelle Libre Office. Ce logiciel libre de qualité professionnelle n'enferme pas ses utilisateurs et génère des documents parfaitement respectueux des normes. Et qui resteront donc accessibles à leurs créateurs et leurs utilisateurs, quoi qu'il arrive.

Dénonçons donc clairement tous les partenariats2 que l'Éducation Nationale est en train de passer avec des entreprises privées. Ces contrats ne sont destinés qu'à permettre à l'État de faire des économies au détriment des élèves et des enseignants. Car qu'il s'agisse d'informatique personnelle ou professionnelle, c'est bien connu: "si c'est gratuit sans être libre, c'est que c'est toi le produit".

Bruno Menan - membre de l'APRIL

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1. Il est amusant de constater que le titre "Numérique éducatif: la France enfin sur les rails" est identique sur le site de la ministre, et dans la dépêche de l'AFP reprise par Actu-Orange, Le Parisien, Corse-Matin, Libération, 24matins, etc. C'est beau le pluralisme et l'indépendance de la presse française!!!

2. Citons en vrac: Cisco, Amazon, Axa, Total, ...

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