Un petit nombre de preneurs d'otages – Retour sur la grève des correcteurs du bac

A-t-on le droit d'être minoritaire ? Qui prend vraiment la société en otage ? Analyse de deux arguments invoqués par le gouvernement pour discréditer la grève des correcteurs.

 

 © FLNPC (front de libération internationaliste des professeurs correcteurs) canal historique © FLNPC (front de libération internationaliste des professeurs correcteurs) canal historique

FLNPC (Front de Libération interNationaliste des Professeurs Correcteurs) Canal historique, à retrouver sur cette vidéo. Attention, certaines images sont à la limite du soutenable.

 

Cette année, n'en déplaise à MM. Macron et Blanquer, le baccalauréat a été perturbé. Une partie non négligeable des professeurs de lycée a fait grève lors des surveillances des épreuves, notamment le 17 juin. Puis, début juillet, des correcteurs ont décidé de rendre les notes et les copies en retard. J'ai expliqué dans un précédent billet les raisons qui m'avaient poussé à participer à cette grève. J'aimerais maintenant commenter deux arguments utilisés par MM. Macron et Blanquer pour discréditer ce mouvement – deux arguments, il faut le noter, qui sont fréquemment utilisés contre des grévistes, notamment lorsque ceux-ci perturbent un service public.

« Un petit nombre de personnes »

Premier argument : ces agitateurs sont peu nombreux. Ils ne forment qu'une petite minorité. Ce discours est récurrent, et il a été analysé avec beaucoup d'esprit par Juliette Keating dans Un petit nombre de personnes, un billet de blog que je me permets de « spoiler » en citant sa fin :

« Mais qui gouverne ? C’est un très petit nombre de personnes, hissées au pouvoir par les petits groupes d’intérêt qu’elles représentent, qui mène ce pays au chaos, de réformes autoritaires en libertés individuelles rognées. C’est un petit nombre de personnes non représentatif de l'ensemble de la population, qui brise les services publics et brade à l’encan les biens collectifs aux profits de richesses privées. L’ordre que réclame ce pouvoir n’est pas l’ordre, c’est le chaos contenu par l’esprit policier, le réseau des normes et des procédures, l’encasernement à l’ancienne plus le double tour d’écrou du contrôle numérique permanent.

Un spectre hante le pouvoir : c’est l’alliance de tous ces « petits nombres de personnes » en vue de son renversement »

Cet argument du « petit nombre de personnes », j'aimerais quant à moi l'analyser sous un autre angle, et pour ce faire je vais partir de propos tenus par Jean-Michel Blanquer au début du mois, et cités par Libération dans cet article.

«Rappelons qu'il y a un grand nombre d'académies où il n'y a aucun problème. Sur 175 000 correcteurs, il n'en reste que 700 qui ont décidé de ne pas rendre leurs copies. C'est un phénomène marginal mais néanmoins gênant», a-t-il insisté. «Tous les élèves de France qui ont passé le bac auront leurs résultats demain matin. Mon devoir était que le bac se passe comme il devait se passer. Je veux concentrer mon attention sur les 99% de personnes qui ont fait un travail de service public et qui ne doit pas être masqué par le sabotage de certains».

On voit bien, d'après cette citation, pourquoi un gouvernement a intérêt à rappeler le caractère minoritaire d'un mouvement social. Il entend ainsi montrer à la population qu'il contrôle la situation (« Tous les élèves de France qui ont passé le bac auront leurs résultats demain matin »), mais aussi faire passer les grévistes ou les manifestants pour de dangereux extrémistes (« le sabotage de certains »), en les opposant à l'immense majorité des travailleurs consciencieux, soucieux de l'intérêt général. Il y a donc dans cet argument deux éléments, qu'on peut résumer ainsi :

- Ces gens-là sont tellement peu nombreux qu'ils sont inefficaces ;

-ils sont peu nombreux parce qu'ils utilisent des méthodes illégitimes, donc injustes.

J'irai rapidement sur la première affirmation, car il n'y a pas grand-chose à en dire. Il est certain qu'un mouvement social est d'autant plus efficace qu'il est plus suivi, et les correcteurs grévistes sont les premiers à regretter de ne pas avoir été plus nombreux. Cependant, l'action d'une minorité peut tout de même perturber l'ordre habituel des choses. Même le ministre l'a reconnu : « C'est un phénomène marginal, mais néanmoins gênant ». En l'occurrence, d'ailleurs, c'est ce même ministre qui est responsable des plus graves perturbations. Pour éviter d'avoir à négocier avec les « saboteurs », ou même de décider un report des résultats du bac, il a recouru à un subterfuge très probablement illégal, et contraire aux principes d'équité inscrits dans le code de l'éducation : attribuer à certains candidats une note qui ne correspondaient pas à celle de leur copie de bac. Des professeurs siégeant dans les jurys de baccalauréat ont été choqués par ce procédé, alors même qu'ils n'avaient pas participé à la grève de la correction.

Passons maintenant au caractère illégitime de la grève des correcteurs. En quel sens faut-il entendre ce terme d'« illégitimité » ? La loi étant considérée, dans un État de droit, comme la plus haute autorité (juste après le peuple souverain, dans un régime démocratique), « illégitime » pourrait être synonyme d'« illégal ». D'ailleurs, le ministre de l'éducation nationale, en agitant la menace de « sanctions très graves » pour les correcteurs qui rendraient leurs copies après le jeudi 4 juillet, a laissé entendre que ce retard était contraire à la loi.

Pourtant, le fait de rendre les copies en retard n'était que la continuation logique d'une grève commencée le 2 juillet, jour où il fallait avoir communiqué les notes des copies. Or, la grève est un droit garanti par la constitution. On voit donc mal comment les grévistes ont pu basculer dans l'illégalité. En revanche, M. Blanquer serait sans doute hors-la-loi, lui, s'il retirait – comme il l'a annoncé – quinze jours de salaire à des correcteurs qui n'ont fait que trois ou quatre jours de grève, début juillet. Et le procédé qu'il a utilisé pour casser la grève est probablement illégal, comme on l'a vu plus haut. Mais tout cela n'est pas bien grave, puisque nous ne sommes pas dans un État de droit. Dans un État de droit, un ministre de l'intérieur ne récompense pas des policiers qui ont fait un usage aveugle et disproportionné de la violence. Or, d'après cet article de Mediapart, « Christophe Castaner vient de décorer, le 16 juin, un certain nombre de ses agents, parmi lesquels au moins cinq sont impliqués dans des enquêtes concernant des violences policières. Parmi eux, on retrouve Rabah Souchi, à la tête de la charge de police ayant provoqué les blessures de Geneviève Legay à Nice ou encore Bruno Félix, qui commandait les CRS auteurs des tirs ayant tué Zineb Redouane à Marseille. […] Parmi les médaillés de la « promotion exceptionnelle médaille de la sécurité intérieure « gilets jaunes » », récompensés le 16 juin, figurent Grégoire Chassaing, le commissaire qui a notamment donné l’ordre d’utiliser les gaz lacrymogènes à Nantes le soir de la disparition de Steve Maia Caniço, mais aussi Rabah Souchi et sa compagne Hélène Pedoya, qui se sont distingués lors des opérations de maintien de l’ordre causant les blessures de Geneviève Legay. » [Remarque : je viens de voir une vidéo où Denis Robert explique que cette information a été reprise par Mediapart au Média]

Mais revenons à nos correcteurs grévistes. S'ils ne sont pas dans l'illégalité, en quel sens leur action a-t-elle été illégitime ? Ce dernier mot est-il synonyme d' « injuste » ? Pourquoi pas ? Mais comment savoir, ce qui est juste, équitable, justifié par la raison, conforme au droit naturel (pour reprendre des définitions usuelles du mot légitime) ? En France, on a souvent tendance à considérer que c'est à la majorité qu'il revient de trancher sur ces matières. Mais de quelle majorité s'agit-il, dans le cas présent ? S'agit-il d'une majorité électorale ? Peut-être. Encore faut-il se rappeler que monsieur Macron n'a bénéficié que d'une majorité toute relative, surtout si l'on tient compte des abstentionnistes et des gens qui ont voté pour lui au second tour pour faire barrage au Front national. Mais si le mouvement des correcteurs grévistes est considéré comme illégitime, c'est qu'il est désapprouvé, semble-t-il, par une majorité de Français. Cette fois-ci, nous ne sommes plus dans le cadre démocratique d'une élection, mais dans le domaine du sondage d'opinion. Admettons cependant que, suite à un référendum, une large majorité de Français décide qu'il sera dorénavant interdit aux correcteurs du baccalauréat de faire grève. Cette interdiction serait-elle pour autant juste, justifiée par des arguments raisonnables ? On peut en douter. La majorité n'a pas toujours raison. Beaucoup de lois sont abrogées ou modifiées parce qu'elles sont jugées injustes, alors même qu'elles avaient été votées auparavant de manière démocratique. Cela signifie qu'une majorité peut, à une certaine époque, avoir une opinion fausse sur le juste et l'injuste.

Pour illustrer cette idée, les exemples ne manquent pas. Aujourd'hui, nous considérons comme parfaitement injustes l'esclavage, le sexisme ou le régime oligarchique. Il n'en allait pas de même en 1789. Les représentants du peuple français qui ont proclamé les droits de l'homme et du citoyen étaient majoritairement hostiles au droit de vote des femmes et des pauvres, et à l'abolition de l'esclavage. Peut-être en allait-il autrement de la société française dans son ensemble, mais c'est peu probable. Ce qui est certain, c'est que les personnes qui militaient pour l'abolition de l'esclavage, l'égalité entre les hommes et les femmes et le suffrage universel étaient extrêmement minoritaires. Pourtant, nous considérons que ces personnes avaient raison, à l'époque, de se révolter contre l'injustice et d'aller contre l'opinion dominante. Aussi peu nombreuses qu'elles aient été, elles ont probablement contribué à changer les mentalités, les coutumes et les lois. Certes, il a fallu du temps avant que le rapport de force ne s'inverse, et que la minorité ne se transforme en majorité. Mais ce processus a tout de même eu lieu, et il a bien fallu qu'un petit nombre de personnes déterminées le mette en route.

Peut-être en ira-t-il de même de tous ces groupes minoritaires qui se battent pour plus d'égalité sociale et politique (je pense aux Gilets jaunes) ou pour sauver les services publics (je pense aux cheminots, aux urgentistes, aux professeurs....). Aujourd'hui encore, beaucoup de Français pensent que monsieur Blanquer est un bon ministre, et ils ne comprennent pas pourquoi une partie des professeurs a refusé ses merveilleuses réformes. Il faut dire que les médias dominants n'ont pas fait grand-chose pour montrer ce qui se cache derrière la propagande ministérielle. Demain, ces mêmes Français comprendront peut-être qui est le véritable « saboteur » dans cette histoire et qui défend réellement l'intérêt général. Telle est le sens d'une tribune qui a été publiée il y a quelques jours dans Libération et qu'on peut soutenir en signant cette pétition.

Les véritables preneurs d'otages

Pour terminer, j'aimerais commenter le deuxième argument avancé par le gouvernement et une partie des journalistes pour discréditer le mouvement de grève des correcteurs : ces grévistes auraient « pris en otages » les candidats et leurs familles. Cette métaphore est devenue banale, notamment par la faute d'une partie des journalistes, mais elle n'en est pas moins odieuse, car elle assimile le droit de grève (garanti par la constitution, encore une fois) à un crime. Plusieurs articles ont été écrits là dessus. Je recommande notamment ce billet et celui-ci. Supposons tout de même qu'il soit permis d'utiliser cette métaphore pour désigner des gens qui ne font rien d'illégal. Il faut alors se demander qui ressemble le plus à un preneur d'otages dans notre société. À mon humble avis, ce n'est pas du côté des grévistes qu'il faut chercher cette effroyable engeance, surtout lorsqu'ils se battent pour défendre un service public, donc pour l'intérêt de la société toute entière. En revanche, il y a bien un petit nombre de personnes qui exerce une sorte de chantage permanent sur tous leurs congénères : c'est ce que François Hollande appelait « le monde de la finance », et qu'il prétendait vouloir combattre avant de se faire élire en 2012. Ce monde de la finance, ce sont les grandes banques, les institutions financières, les fonds de pension et autres fonds de placement. C'est, en particulier la petite minorité très puissante qui dirige ces organismes. Peu avant les élections de 2012, François Ruffin avait interviewé un bon connaisseur de ce monde : Nicolas Doisy, économiste en chef de Chevreux (Crédit agricole) et important courtier européen. On (re)verra avec profit cette interview remarquable en cliquant ici.

Avec une franchise quelque peu déconcertante, M. Doisy expliquait que le discours de François Hollande (« mon véritable adversaire, c'est le monde de la finance ») n'était qu'un attrape-nigaud pour « donner quelques gages à sa gauche », tout comme sa promesse de renégocier le traité européen sur la discipline budgétaire. En réalité, une fois élu, M. Hollande appliquerait sans état d'âme la ligne néolibérale de l'Union européenne. Il allait en particulier modifier le droit du travail de manière à créer un nouveau CDI moins contraignant pour les employeurs. La suite, on le sait, devait confirmer ces prédictions. En 2012, cependant, certains naïfs pouvaient encore croire que M. Hollande allait mener une politique de gauche. M. Doisy était pourtant très clair là-dessus : au cas – fort improbable – où le président de la République refuserait de flexibiliser le droit du travail, il subirait une forte pression des marchés financiers : « Regardez la Grèce, regardez l'Espagne, regardez l'Italie, regardez tout ce qui passe en Europe depuis 2010. On a bien vu que de toute façon, à la fin, c'est toujours le marché qui l'emporte. Je ne suis pas en train de dire que le marché a nécessairement raison au sens moral du terme, mais en tout cas il aura raison factuellement, puisqu'il s'imposera, ça c'est clair. »

Voilà donc, à mon sens, les véritables preneurs d'otages : ce sont ces « marchés financiers » extrêmement puissants qui imposent leurs conditions aux gouvernements contre l'intérêt général. Les immenses masses monétaires dont ils disposent leur servent de levier pour accroître toujours plus leurs profits, au détriment des services publics et des droits des travailleurs, sans parler des désastres écologiques engendrés par une législation très complaisante envers les multinationales industrielles et agro-alimentaires. On peut en effet associer ces entreprises au monde de la finance, dans la mesure où elles doivent une grande partie de leurs capitaux aux banques et aux marchés financiers. C'est ce monde de la finance qui exerce sur les peuples un chantage permanent pour contraindre les gouvernements à détruire peu à peu – ou très rapidement, parfois – toutes les conquêtes sociales de l'après-guerre et empêcher toute mise en oeuvre d'une vraie politique écologique.

J'ajouterai cependant deux choses pour compléter  et rectifier le constat de M. Doisy. D'abord, l'expression de « marché » est quelque peu trompeuse. Un marché, c'est un ensemble de conditions matérielles, juridiques, techniques, sociales, qui permettent à des vendeurs et à des acheteurs de se rencontrer. Au sens propre du terme, donc, on ne peut pas dire que les marchés s'inquiètent de la politique menée par un gouvernement, ni qu'ils finissent toujours par gagner. Seuls des êtres humains peuvent être inquiets ou gagner une bataille. Par « marchés financiers », il faut donc entendre les individus dont l'occupation principale est d'effectuer des transactions financières, et en particulier les gens qui sont à la tête des organismes financiers.

Ensuite, il est la plupart du temps inexact de dire que les gouvernements sont dominés par les marchés. En réalité, il existe une complicité active de la plupart des gouvernants vis-à-vis des grandes banques, fonds de placement, etc. Ce ne sont pas directement les marchés financiers qui ont mis le gouvernement grec à genoux en 2015, ce sont des institutions politiques et des hommes d'État – au premier rang desquels il faut citer Mme Merkel et M. Schäuble, mais aussi leurs complices français (MM. Hollande et Sapin). Ce sont également des gouvernements qui ont fait le choix d'assouplir toujours plus les règles encadrant le monde de la finance, au risque de déclencher ainsi d'immenses catastrophes sociales, écologiques, mais aussi économiques – comme en 2007-2008.

En comparaison de ces catastrophes passées, présentes et à venir, il faudrait peut-être relativiser les désagréments subis par les candidats et leurs familles « pris en otage » par une poignée de « saboteurs ». Au lieu de déverser leur colère sur les grévistes, les Français seraient bien avisés de se soulever en masse contre les oligarchies financière et politique qui les oppriment chaque jour un peu plus.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.