Lecture de Yann Verdo & E. Roudinesco “Quelle place pour la psychanalyse en France?”

Dans “Les Échos” du 20-9-2019, Yann Verdo dresse un bilan de la place de la psychanalyse en France et interviewe Mme Roudinesco, la plus médiatique des avocates du freudisme français. On fournit ici quelques précisions et on relève des erreurs et des interprétations discutables.

Liens pour le texte complet de Yann Verdo

https://m.lesechos.fr/week-end/quelle-place-pour-la-psychanalyse-en-france-0601895506885.php#

https://weekend.lesechos.fr/business-story/enquetes/0601895506885-quelle-place-pour-la-psychanalyse-en-france-2293248.php

Y.V. : « Le 23 septembre 1939, en cette ville de Londres où il avait fini, en désespoir de cause, par s'exiler un an plus tôt, Sigmund Freud succombait à ce cancer du maxillaire supérieur qu'il endurait depuis deux décennies ».

Précision : En fait Freud a eu la chance de bénéficier d’une euthanasie. Son fidèle disciple et biographe rapporte que le 21 septembre Freud demanda à son médecin de lui administrer une dose létale de morphine, ce qui fut fait le lendemain. Le 23 septembre Freud était mort [1]. Ceci n’est pas une critique du comportement de Freud. Moi-même j’ai déjà rempli les documents pour bénéficier de l’euthanasie quand je la demanderai. En Belgique, fort heureusement, cela ne pose plus de problème…

Y.V. : « Un nouveau conflit mondial allait une nouvelle fois mettre en lumière, et de quelle horrifique façon, l'existence de ces diverses “pulsions de mort” nichées au cœur de tout homme »

L’explication des conduites agressives ou de la guerre par une “pulsion d’agression” est une pseudo-explication, comparable à l’“explication” de l’effet soporifique de l’opium par une “virtus dormitiva”, explication suffisante pour les médecins mis en scène par Molière. Certes, on peut éprouver une pulsion d’agression ou de destruction, mais reste à expliquer 1° pourquoi on l’éprouve et 2° pourquoi, en l’éprouvant, on agresse ou non. Notons aussi qu’il y a des agressions et des destructions où l’acteur n’éprouve pas une “pulsion de mort” : c’est le cas précisément à la guerre, quand des soldats obéissent aux ordres.

Expliquer la guerre par une pulsion de mort, comme le faisait Freud dans sa lettre à Einstein en 1932, est pour le moins simpliste, pour ne pas dire ridicule. D’ailleurs Einstein ne semble pas avoir été séduit par l’explication, à lire ce que Freud lui écrira cinq ans plus tard, le 3-5-1936 : « J'ai toujours su que vous ne m'admirez que “par politesse”, mais que vous ne croyez que bien peu à toutes mes assertions » [2].

Y.V. : « D’après le psychanalyste Alain Guy, Freud aurait été « le premier à allonger ses patients pour leur permettre de parler librement »

En fait, la psychothérapie s’est pratiquée depuis l’antiquité. Par exemple, au Ve siècle avant J.-C., Antiphon d’Athènes recevait des patients près de l’agora de Corinthe. Son traitement, payant, visait à vivre en concordance avec soi-même. Il écoutait le récit des souffrances, interprétait des rêves, puis donnait des conseils [3]. Freud lui-même écrit : « La psychothérapie n’est pas un procédé curatif moderne. Au contraire, elle est la plus ancienne thérapie dont se soit servie la médecine » [4]. A la fin des années 1880, s’opère un véritable boom des psychothérapies, dont des représentants éminents sont Benedikt, Janet, Bleuler, Forel, Bezzola, Dubois, Bernheim [5].

Quant à la position « allongée », voici sa justification selon Freud lui-même : « Je tiens ferme à ce conseil de faire s'allonger le malade sur un lit de repos, alors qu'on prend place derrière lui de façon à n'être pas vu de lui. Cet aménagement a un sens historique, il est le reste du traitement hypnotique à partir duquel la psychanalyse s'est développée. Mais il mérite d'être maintenu pour de multiples raisons. D'abord pour un motif personnel, mais que d'autres peuvent bien partager avec moi. Je ne supporte pas d'être dévisagé par les autres huit heures par jour ou plus longtemps. Comme pendant l'écoute je m'abandonne moi-même au cours de mes pensées inconscientes, je ne veux pas que mes mimiques procurent au patient matière à interprétation » [6]. Relisons bien : l’analyste s’abandonne à ses pensées inconscientes.

L’analysé parle-t-il librement ? Les premières critiques adressées à Freud par ses confrères ont porté, avec raison, sur la suggestion. Freud a répliqué sans cesse qu’il ne suggérait pas ses hypothèses ou ses théories à ses patients qui racontaient toujours les mêmes « complexes » chez lui, mais pas chez d’autres psychanalystes (Adler, Stekel, Jung) qui utilisaient cependant la même méthode des associations « libres ». Quand on lit successivement des cas publiés par Freud, Adler, Jung, Rank et d’autres dissidents, on constate que les histoires des patients en disent beaucoup plus sur la théorie du psychanalyste que sur le patient. La cure est un conditionnement au long cours, une lente initiation à la doctrine de l’analyste. Les patients deviennent des croyants, des disciples.

Sur cette question du conditionnement des patients en psychanalyse : https://blogs.mediapart.fr/jacques-van-rillaer/blog/220818/la-psychanalyse-didactique-purification-ou-conditionnement

Y.V. : « Sigmund le Scandaleux résumait l'essentiel de ses découvertes “Le moi n'est pas maître dans sa propre maison” » 

Cette affirmation est triplement fausse.

- Freud n’a pas prétendu que l’évocation de processus inconscients résumait sa découverte “essentielle”. Dans son tout dernier ouvrage, il a précisé, une fois de plus, sa découverte “essentielle” : « J'ose dire que si la psychanalyse ne pouvait tirer gloire d'aucune autre réalisation que de celle de la mise à découvert du complexe d'Œdipe refoulé, cela seul lui permettrait de prétendre à être rangée parmi les acquisitions nouvelles et précieuses de l'humanité » [7].

- L’inconscient de Freud n’est qu’une des nombreuses versions de l’inconscient qui circulaient déjà à son époque.

- Freud n’a pas « découvert » l’Inconscient à la manière dont Pasteur a découvert des microbes. Il l’a construit. Son inconscient, comme d’autres, est une spéculation destinée à expliquer des observations.

L'affirmation de l'existence de processus inconscients se trouve déjà chez des philosophes et des mystiques de l'Antiquité. Elle a pris un tournant décisif avec Leibniz et s'est amplifiée aux XVIIIe et XIXe siècles. Vers 1880, la notion d'inconscient était banale pour beaucoup de philosophes, de psychiatres et de psychologues scientifiques (cf. [5]). En 1890, William James, dans son monumental traité de psychologie, examinait la façon dont Schopenhauer, Janet, Binet et d'autres avaient utilisé les termes « inconscient » et « subconscient » (il ne citait pas Freud qui, en 1890, n'avait encore quasi rien publié sur le sujet). James, qui avait écrit sur la transformation de conduites conscientes en habitudes inconscientes, mettait en garde contre les abus de l’utilisation de ce concept : « La distinction entre les états inconscients et conscients du psychisme est le moyen souverain pour croire tout ce que l'on veut en psychologie » [8]. Il faudrait sans cesse rappeler cette mise en garde.

Y.V. : « Le succès [de Freud] est à la mesure de la haine que la psychanalyse n'a jamais cessé de susciter et dont témoignent les “Freud Wars” ».

Faut-il qualifier de « haine » toutes les critiques de Freud ? Si oui, il faudrait parler parallèlement de « dévotion infantile » chez ses partisans. En fait, il y a des critiques haineuses, mais il y a aussi des critiques visant simplement à mettre en garde le grand public qui n’y connaît pas grand-chose et avale les légendes que Freud et ses zélés disciples ont diffusées. Il y a aussi des critiques de chercheurs qui ont simplement le goût de la vérité.

Le qualificatif de « haine » a été promu par Mme Roudinesco suite à la publication du « Livre noir de la psychanalyse ». Freud lui-même ne parlait jamais de « haine » pour qualifier ses opposants ! Il expliquait leurs critiques par le « refoulement », par leurs « névroses » et il les psychiatrisait. Pour de nombreux exemples :

https://blogs.mediapart.fr/jacques-van-rillaer/blog/100519/la-defense-privilegiee-de-freud-psychiatriser-les-contradicteurs

Y.V. : « la psychanalyse, combien de divisions ? On estime le nombre des psychanalystes sur notre territoire à 5500, un effectif à comparer à celui des psychiatres (13 500) et des psychologues cliniciens (27000), ce qui donne déjà une première idée du rapport de force ».

En fait la majorité des psychiatres et la toute grande majorité des psychologues cliniciens français sont d’orientation psychanalytique. Dans bon nombre d’universités françaises, seule la psychanalyse est enseignée. Les thérapies comportementales par exemple sont bannies ou évoquées de façon caricaturale. Pour des détails : https://www.youtube.com/watch?v=g8L2e8uM9bE

Y.V. : « Jacques Lacan a été, à cause notamment de sa pratique des séances courtes, en conflit avec l'International Psychoanalytical Association (IPA), l'instance gardienne du dogme à l'échelle mondiale »

Il est vrai que l’IPA est « dogmatique », mais il faut ici préciser ce qu’on entend par « séances courtes » à la Lacan et dire que le mot « notamment » est de trop, car la principale raison pour laquelle les didactiques de Lacan n’ont plus été reconnues par l’IPA est précisément que les séances « à durée variable » étaient invariablement courtes, très courtes (quelques minutes) puis minuscules (le temps de quelques mots). Gérard Haddad p.ex. en témoigne : « Depuis quelque temps, la durée de mes séances, déjà fort brève, se trouvait raccourcie à l'extrême. A peine pouvais-je dire trois ou quatre mots. Parfois la séance était levée avant même que je n'ouvre la bouche, par un “à demain” qui ne me laissait aucun choix » [9]. (Cela n’empêchera pas Haddad de devenir psychanalyste dévot de Lacan !). Pendant 10 ans, les dirigeants de l’IPA ont, à plusieurs reprises, rappelé Lacan à l’ordre. Chaque fois, il y eut promesses de Lacan non tenues, puis colères, injures, rapprochements, ruptures. Pour des détails : https://www.pseudo-sciences.org/Mensonges-lacaniens

Y.V. : « Le Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, est l’ouvrage de référence sur lequel s'appuient aussi bien les psychiatres que l'industrie pharmaceutique pour mettre au point et écouler ses pilules »

Le DSM est utilisé par des psychiatres, des pharmacologues et des psychologues, notamment parce que des définitions claires et consensuelles sont indispensables pour faire de la recherche et communiquer entre chercheurs. Cet outil est certes discutable et est d’ailleurs en constante évolution, mais il est indispensable pour ne pas se perdre dans les confusions terminologiques. Pour une discussion : https://www.pseudo-sciences.org/Utilite-et-dangers-des-categorisations-psychopathologiques

Y.V. : « Que peut-on attendre d'une cure psychanalytique ? s'interroge Alain Guy. Le bien-être ? Le bonheur ? Non ! […]  Mais alors, que peut-on en attendre ? “D'être moins 'con' après qu'avant. Par moins 'con', j'entends moins captif de ses embarras, de ses conflits. Et, par là, moins un facteur de malheur pour soi-même et les autres.” Mais, ajoute-t-il, c'est généralement “besogneux”, et cela prend des années »

« Cela prend des années » : c’est le moins qu’on puisse dire. En fait, Freud lui-même a été de plus en plus déçu de l’effet thérapeutique de sa technique et a fini par se limiter à faire de la « formation » (des analyses « didactiques » pour les candidats psychanalystes). La grande majorité des patients qu’il a traité, dont on connaît bien aujourd’hui l’identité et l’évolution, n’ont pas été améliorés ou guéris. Plusieurs se sont détériorés et se sont suicidés. Pour des détails : https://www.pseudo-sciences.org/Les-desillusions-de-Freud-sur-l-efficacite-therapeutique-de-sa-methode-1

Quant à l’effet sur la connerie, Lacan disait à la fin de sa vie : « la psychanalyse est un remède contre l'ignorance ; elle est sans effet sur la connerie ». Pour des commentaires sur cette célèbre constatation : https://blogs.mediapart.fr/jacques-van-rillaer/blog/041218/lacan-enseignait-la-psychanalyse-est-sans-effet-sur-la-connerie

Y.V. : « Le documentaire de Sophie Robert, Le Mur, significativement sous-titré La psychanalyse à l'épreuve de l'autisme ».

Pour en savoir plus sur « Mur » : https://www.dragonbleutv.com/documentaires/2-le-mur-ou-la-psychanalyse-a-l-epreuve-de-l-autisme

Pour un autre documentaire de Sophie Robert : « Les déconvertis de la psychanalyse » : https://www.youtube.com/watch?v=WVtO3d-CqyE

roudi-fleurs

Élisabeth Roudinesco : « Dans les CHU d'aujourd'hui, les grands patrons sont tous d'orientation organiciste, ils s'appuient sur le DSM et la pharmacochimie. La psychiatrie s'est détournée de la doctrine de Freud pour mieux épouser les neurosciences ».

Mme Roudinesco ignore ou feint d’ignorer que dans de plus en plus de CHU — comme dans le reste du monde occidental — on utilise des thérapies comportementales et cognitives. Il est vrai que Mme Roudinesco ignore à peu près tout de la psychologie scientifique contemporaine. Elle écrit p.ex. dans son best-seller “Pourquoi la psychanalyse ?” : “Le béhaviorisme est une variante du comportementalisme” (p. 95), ce qui revient à dire que le skate-bord est une variante de la planche à roulette. Il suffit d’ouvrir Le petit Robert pour apprendre que le mot français « comportementalisme » est l’équivalent de l’anglais ou de l’anglicisme « béhaviorisme ». Tout étudiant en psychologie apprend cela dès la 1ère année de ses études s’il se trouve dans une université convenable…

E.R. : « Les psychanalystes ont eu beaucoup de mal à critiquer Le Livre noir de la psychanalyse ou le brûlot d'Onfray, Le Crépuscule d'une idole, deux livres qui étaient pourtant truffés d'erreurs factuelles ».

Mme Roudinesco ne donne ici aucun exemple d’erreur factuelle. Les soi-disant erreurs :

- dans Le Livre noir de la psychanalyse : https://www.pseudo-sciences.org/Analyse-des-affirmations-d-Elisabeth-Roudinesco-sur-Le-Livre-noir-de-la

- dans le livre d’Onfray : https://www.pseudo-sciences.org/Analyse-d-affirmations-d-Elisabeth-Roudinesco-dans-Mais-pourquoi-tant-de-haine

Un exemple d’« erreur factuelle » relevée par Mme Roudinesco : « Onfray affirme que Freud aurait inventé dix-huit cas. On se demande lesquels… » (p. 15). En fait, tous les historiens sérieux de la psychanalyse savent qu’il s’agit des 18 « hystériques » que Freud a déclaré avoir traités grâce à la mise au jour de scènes de séduction sexuelle précoce. Freud a fait cette déclaration le 21 avril 1896 dans une conférence, publiée peu de temps après, sous le titre Zür Aetiologie der Hysterie dans le Wiener klinische Rundschau. Freud n’avait pas détaillé l’histoire de l’un ou l’autre des 18 cas, et pour cause. À la lecture des lettres à Fliess, on découvre que cette histoire est un conte. Dans la lettre du 4 mai, Freud écrit : « Mon cabinet est vide, je n'ai pas vu de nouveau visage depuis des semaines, n'ai pu commencer aucune cure nouvelle, et aucune des anciennes n'est encore terminée » (je souligne). On constate, en lisant cette correspondance, que les « 18 cas » d’hystérie sont inventés, tout comme les « 200 cas de neurasthénie » dont il parlera ensuite.

En fait, ce qui est truffé d’erreurs c’est le livre de Mme Roudinesco sur Freud. Voir : https://www.pseudo-sciences.org/Sigmund-Freud-En-son-temps-et-dans-le-notre

André Green, ancien directeur de l'Institut de Psychanalyse de Paris disait très justement : « E. Roudinesco se dit historienne et psychanalyste. [...] Je crains qu'elle ne soit pas plus psychanalyste qu'historienne. » [10].

Références

[1] Jones, E. (1969) La vie et l'œuvre de Sigmund Freud, III. Trad., PUF, p. 280.

[2] Pour des détails sur la correspondance Freud-Einstein : https://blogs.mediapart.fr/jacques-van-rillaer/blog/260719/les-echanges-de-freud-et-einstein-sur-l-explication-de-la-guerre

[3] Onfray, M. (2010) Le crépuscule d’une idole. Grasset, p. 440.

[4] De la psychothérapie (1905). Trad., Œuvres complètes, PUF, VI p. 48.

[5] Ellenberger, Henri (1974) A la découverte de l'inconscient. Histoire de la psychiatrie dynamique. Villeurbanne : Éd. Simep, 780 p. — Borch-Jacobsen, M. & Shamdasani, S. (2006) Le dossier Freud. Enquête sur l’histoire de la psychanalyse. Paris : Les Empêcheurs de penser en rond, 510 p.

[6] Sur l’engagement du traitement. Trad., Œuvres complètes, PUF, XII, p. 174.

[7] Abrégé de psychanalyse. Trad., Œuvres complètes, PUF, XX, p. 287.

[8] James, W. (1890) Principles of psychology. New York, Holt, 2 vol.

[9] Le jour où Lacan m’a adopté. Mon analyse avec Lacan. Grasset, 2002. Rééd., Le Livre de Poche, 2007, p. 367.

[10] « Le père omnipotent », Magazine littéraire, 1993, n° 315, p. 22.

Deux sites pour d’autres publications de J. Van Rillaer sur la psychologie, la psychopathologie, l'épistémologie, les psychothérapies, les psychanalyses, etc.

1) Site de l'Association Française pour l'Information Scientifique : http://www.pseudo-sciences.org/

2) Site à l'univ. de Louvain-la-Neuve: https://moodleucl.uclouvain.be/course/view.php?id=9996

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