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Billet de blog 21 mai 2022

Ndiaye et Blanquer : l'un compatible avec l'autre

« Le ministre qui fait hurler l'extrême droite », « l'anti-Blanquer », « caution de gauche »... voilà ce qu'on a pu lire ou entendre en cette journée de nomination de Pap Ndiaye au ministère de la rue de Grenelle. Beaucoup de gens de gauche qui apprécient les travaux de M. Ndiaye se demandent ce qu'il vient faire là. Tentons d'y voir plus clair en déconstruisant le discours qu'on tente de nous imposer.

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L'extrême droite est vent debout : un wokiste obsédé par les races est entrée dans les bureaux du 110 rue de Grenelle ! Les chaines d'info en continu embrayent : Ndiaye serait l'antithèse de Blanquer ! Sur ce, la gauche s'interroge sur les raisons qui ont bien pu pousser M Ndiaye à accepter ce poste dans un gouvernement tout sauf progressiste. 

Et en effet, le contraste qu'on ne cesse de souligner sur toutes les ondes est bien réel. Pap Ndiaye est un historien respecté et reconnu pour ses travaux et ses engagements antiracistes et tout cela lui permet d'être classé parmi les intellectuels progressistes. Or, ni le quinquennat qui vient de s'achever ni celui qui arrive ne risquent de rentrer dans l'histoire affublés d'un tel adjectif. Pourtant, la brutalité néolibérale parait en quelque sorte incompatible avec l'antiracisme de M Ndiaye. 

Mais la réalité de ce contraste ne devrait pas nous dispenser de questionner la pertinence de cette prétendue incompatibilité entre un historien antiraciste et son poste de Ministre de l'Education Nationale. Pour ce faire il faudrait distinguer plusieurs choses qui semblent s'emmêler. 

Tentons de voir quelle est la nature réelle de ce désaccord entre l'ancien et le nouveau ministre. C'est au sujet du prétendu wokisme que les deux hommes semblent avoir un désaccord majeur. En effet, M Ndiaye parait être le portrait-robot du méchant intellectuel wokiste que M Blanquer n'a pas arrêté d'accuser de tous les maux. Pourtant, ce désaccord, je vais oser le qualifier de secondaire dans le cas qui se présente à nous. Je m'explique...

Tout d'abord : si M. Ndiaye avait été nommé ministre de l'intérieur, à ce moment-là, son positionnement en tant qu'historien engagé sur le front du racisme aurait acquis une signification politique majeure et ce fil n'aurait pas lieu d'être. Il aurait alors été en prise directe avec les discriminations raciales et les violences qui y sont attachées de la part des policiers. La violence et le racisme systémiques auraient alors été mis en débat et les décisions qu'aurait eu à prendre le ministre auraient une importance cruciale. Mais comme cette hypothèse est elle-même politiquement incompatible avec l'idéologie de M Macron, elle est vouée à rester dans le domaine de l'imaginaire et des jeux de l'esprit. 

M. Ndiaye n'est donc "que" le ministre de l'Education. Et les maux dont souffre l'Education Nationale ne sont pas de même nature que ceux dont souffre la police (même si certains maux sont partagés). Le problème principal de l'Education Nationale est son démantèlement, la création d'une école à plusieurs vitesses, l'abandon des visées émancipatrices et l'assignation à résidence sociale des élèves issus des classes les plus pauvres. Le tout par l'entremise de l'autonomie des établissements, une hiérarchisation accrue et la fin des règles objectives concernant la gestion de personnels (mutations, promotions etc.). Je ne vais pas rentrer ici dans les détails de ces recettes néolibérales car cela a été fait ailleurs. M Macron a explicité le 17 mars dernier comment il compte s'y prendre pour achever tout cela au cours de son 2nd quinquennat. (1) 

M. Ndiaye était évidemment au courant du projet présidentiel au moment où il a accepté ce poste. Et s'il l'a accepté c'est qu'il ne voit pas d'incompatibilité majeure entre ses propres principes et le projet présidentiel. D'ailleurs, les premiers mots du nouveau ministre ne laissent aucun doute. Voici ce qu'il a dit lors de la passation des pouvoirs au 110 rue de Grenelle :

"Je suis un pur produit de la méritocratie républicaine dont l'école est le pilier."

Lorsqu'on connait le rôle qu'occupe la fable méritocratique et son corollaire qu'est l'égalité des chances (qui a aussi été mentionné par M. Ndiaye lors de son pourtant court discours) dans l'argumentaire de la société néolibérale on ne peut plus être étonnés par cette nomination. 

La méritocratie est mise en avant depuis bien longtemps et est l'objet d'investissements massifs, notamment à travers le dispositif des cordées de réussite. Mais ces chiffres surgonflés cachent une réalité beaucoup plus cruelle. Les millions investis nous donnent l’impression que le gouvernement en fait plus pour ces jeunes issus des quartiers populaires que pour d’autres. Qu’ils font vraiment tout leur possible pour leur donner une chance de se hisser dans l’échelle sociale. 

Mais dans la réalité, quel est le vrai effet de ces politiques ? Qu’en est-il de tous les autres qui ne feront pas partie des élus ? On nous dira, et si on n’y prend pas garde on finira même par adhérer à cette vision, qu’ils en sont les seuls responsables. Que l’Etat ne peut pas tout, qu’il en fait déjà plus que ce qu’il devrait… Sur les personnes concernées elles-mêmes cela peut (et doit!) créer un effet culpabilisant. Cet investissement financier vise surtout à rendre une politique profondément inégalitaire acceptable. 

Donc, M Ndiaye peut tout à fait être progressiste dans sa discipline, être apprécié pour cela et être en phase avec la politique néolibérale la plus dure et mystificatrice. Se poser soi-même en tant qu'exemple de la méritocratie n'augure rien de bon. Mener des travaux exemplaires en histoire, faire preuve d'une conscience de race et n'avoir aucune conscience de classe est une chose tout à fait possible. Suffit-il donc d'être progressiste dans un domaine précis pour être qualifié de penseur de gauche? Est-il possible même d'être considéré comme étant de gauche sans jamais s'inscrire dans la lutte des classes ? 

Une chose est sûre : les médias en font une caution de gauche, un anti-Blanquer, et essaient de façon tout à fait artificielle de faire monter la tension et de créer la diversion en cette période électorale. Ce billet tente donc de démontrer la vacuité de tout cela. 

Selon moi, M. Ndiaye est donc juste une preuve de plus que pour M. Macron et le capitalisme en général le racisme et l'antiracisme sont juste des jouets, des instruments de diversion, des paravents qui cachent le lutte des classes qui est en train de déliter toute notre société notamment au sein de l'Education Nationale. Je ne dis pas du tout que ce ne sont pas des sujets essentiels. Entendons-nous bien : je dis que le capital les considère et en use comme de vulgaires variables d'ajustement de l'opinion publique. 

Ce que nous, gens véritablement de gauche, pouvons faire de mieux : c'est marcher sur nos deux pieds, bien en équilibre à l'intersection de toutes les luttes, qu'elles soient de classe, de race, de genre, écologiques ou pédagogiques. La classe dominante ne cesse et ne cessera de tenter de dénouer les liens entre toutes ces luttes en feignant accorder de temps à autre de l'aumône à l'une ou l'autre. Comme aujourd'hui, ce ne seront que des leurres. A nous d'être vigilants, lucides et déterminés à les combattre.

1 - Pour plus de détails :

https://blogs.mediapart.fr/jadran-svrdlin/blog/180122/au-dela-dibiza

https://blogs.mediapart.fr/jadran-svrdlin/blog/030921/ecole-comment-resister-la-strategie-du-choc

Sur les annonces pour le second quinquennat :

https://blogs.mediapart.fr/jadran-svrdlin/blog/180322/de-quoi-macron-est-il-le-vote-lecole

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