Image de soi et conformation de l’individu 4 - le visible et le visuel

Pourquoi publier l’image de soi ? Pourquoi chercher à devenir visible ? Et surtout : à quel prix ? Qu’est-ce qui se cache sous le « visible à tout prix » ? Dernier volet de la publication d’un ensemble refusé, avant de revenir bientôt à la question de la liberté critique, et de sa mise en péril.

(Cet article, très court, vise à prolonger une réflexion ouverte sur ce blog en déjà trois occasions successives : voir ici pour le premier volet, ici pour le deuxième, et ici pour le troisième.)

 

Il n’y a pas de raison d’inventer de nouveau concept. En matière d’image, ce n’est pas parce que personne n’y comprend rien, que les enjeux sont compliqués. Au contraire, il y en a peu, et qui reviennent spontanément, d’une image à l’autre. D’une image l’autre : éternelle image du même. Soi-même. Mise en abyme et en boucle du fantasme du moi. Seulement de moi : car à ce jeu de dupe, l’autre c’est moi. Mais moi, ce n’est jamais qu’un fantasme – majoritaire, et vide.

 

Reprenons : lors des chapitres 1 à 3, on essayait de préciser le mécanisme de représentation de soi, à travers l’image de soi. Cette image de soi-même est aussi bien discours ou récit de soi, et implique, à l’origine de l’inscription sur un réseau social, le désir chez l’individu-internaute-conso-mateur de se conformer à l’étalon majoritaire : étalon de l’image, du récit, ou du discours sur soi, qui n’est jamais qu’une pure image, un stéréotype. C’est la conformation positive. À ce jeu, on a dit que l’individu privé perd gros : indéniablement, le retour de bâton réel de cette image virtuelle n’est autre que la perte d’identité. Disparition du moi. Rien de moins.

Mais que gagne-t-il, cet individu-roi, ce pur nombril du monde ? Il y gagne l’illusion d’être enfin visible. Accéder au visible, avoir le droit à l’image, le droit d’apparaître dans le cadre, de rester dans le champ, dans le champ du visible, et de sortir du hors-champ : ce n’est pas une petite affaire. Enjeu de pouvoir s’il en est. Être vu, reconnu, de façon directe comme indirecte, est un véritable droit de Cité, et surtout : c’est un baromètre du pouvoir. Baromètre financier bien sûr, cela va de pair : les marchés et leurs promoteurs l’ont compris depuis le XIXème siècle. C’est ainsi que notre image se monnaye, se thésaurise, s’achète et se vend (aux annonceurs). C’est ainsi que les peuples opprimés, les minorités sociales ou politiques, se voient priver allégrement d’image, d’image autre que misérabiliste, mercantile, asservissante et servile. Le problème, c’est que ce baromètre du visible, que l’on pourrait appeler si l’on veut degré de visibilité, est aussi bien un leurre, un dangereux fantasme au niveau de l’individu privé – la personne, l’être moral – qu’un très puissant enjeu de pouvoir au niveau de l’individu public (au niveau social, communautaire, économique, étatique, politique…). Pour faire simple : si l’individu peut perdre beaucoup (rien de moins que son âme) au niveau privé, il peut aussi toucher le pactole (contentons-nous de l’étiquette en vogue : il s’agit de gagner en influence, pour mieux se livrer à son trafic – exercé en toute légalité).

 

Internet offre à chacun la vitrine qui lui permet enfin de contempler sa propre image : c’est une image illusoire, virtuelle, outrancière, mais c’est une image publique. Le quidam n’apparaît ni dans le journal, ni à la télévision, ni dans les principaux canaux d’information des réseaux numériques : il a donc le sentiment de ne pas avoir d’image (image de marque disait l’oncle Serge), de ne pas avoir droit à la représentation – on ne dira jamais assez combien Warhol, avec ses cinq minutes de gloire, se montrait prophétique. Le quidam s’offre alors l’illusion d’accéder enfin au visible. C’est un leurre : cette image le révèle moins qu’elle ne le fait disparaître.

Mais disparaître dans quoi ? Disparaître, tout simplement, dans ce que Daney, il y a si longtemps déjà, désignait comme le visuel. L’empire du visuel.

« Cela fait d’ailleurs longtemps que ça a commencé. La revanche du visuel sur l’image ne date pas d’hier. L’électronique, la publicité, le video-game, le monde des images synthétiques nous font évoluer dans un monde allégé, [dé]lesté du poids et du souci de l’« autre ». J’appelle « visuel » toute sollicitation du nerf optique afin qu’il teste et qu’il vérifie en boucle, « cinq sur cinq », le fonctionnement technique d’un pouvoir quel qu’il soit. J’appelle donc « visuel » le spectacle d’un chanteur en play-back puisqu’il ne fait que vérifier le pouvoir de la télévision sur le chanteur, alors que ce serait de l’image si, pour la télévision, le chanteur était un « autre » à qui on doit rendre ce qui lui appartient : sa voix, son travail de chanteur. Ce qui est un peu angoissant, c’est qu’on ne peut plus attendre des États-nations du Sud qu’ils participent à la critique de ce qui ne va pas chez nous. Nous sommes seuls face à nos médias. Car si Bush organise une sorte de guerre invisible, médiévale, avec des lettres de feu d’heroic fantasy, Saddam en reste à d’autres archaïsmes : leurres, mensonges, bluffs de cour de récréation. Il ne travaille pas à une image de l’Irak : quand ça va mal pour lui, il ajoute des versets coraniques sur ses drapeaux. »

Serge Daney, la FEMIS, Paris, 29 janvier 1991.[1]

 

Ce qui est angoissant, aujourd’hui, c’est qu’on ne peut plus compter sur le citoyen pour critiquer d’un côté l’imagerie publicitaire, hégémonique, et pour déplorer par ailleurs l’absence de toute image autre, qui ne soit ni reine, ni blason, ni logo, ni contrôle, ni surveillance… le citoyen vend son image au plus offrant, au plus gagnant, au plus influent. Le citoyen croit à la mouche qui pète : il reste persuadé que la stratégie du gagnant-gagnant est autre chose qu’une formule creuse, autre chose qu’une ruse militaire – et/ou commerciale, c’est la même chose. Il reste persuadé que quand il se vend lui-même, il cesse d’être une cible pour l’annonceur. Il a la naïveté ultime de croire que sur Instagram ou Facebook, l’image reste sous son contrôle. Mais avant même de poster, de publier quelque image que ce soit, quelque discours ou image-discours, nous sommes tous déjà dans le fantasme d’être à notre tour avalés par le Léviathan, dans ce besoin furieux de nous conformer à la vitrine du visuel, et à travers la quête de visibilité, nous ferions bien de nous demander ce que nous désirons vraiment. Comme aurait dit Lacan : qu’est-ce qui se révèle de mon désir dans ce besoin – cette pulsion de visibilité ? Qu’est-ce que je cherche dans la quête effrénée du visible ? Sans oublier le corrélat de cette question : à quel prix suis-je prêt à devenir visible ?

 

Si l’accès au visuel est un fantasme, il cache toujours des enjeux de pouvoir : des enjeux politiques.

 

Un exemple d’image-discours-récit de soi-même : le Curriculum Vitae. Celui-ci n’est-il pas toujours forgé afin d’obtenir des droits, et de se soumettre à des devoirs ? Sa divulgation, le plus souvent de façon privée, n’est-elle pas encadrée par la loi, et par la signature d’un contrat (moral, professionnel et commercial) ? Enfin, le Curriculum Vitae, aussi artificieux qu’il soit, est une image de soi construite sur les actes avérés, informations vérifiables, de son auteur. À l’inverse : par quoi l’image démultipliée que nous publions de nous-mêmes sur les réseaux sociaux, toujours plus ou moins publics, est-elle encadrée ? Par quoi est-elle protégée ? Par quelle loi ? Par quel contrat ?

 

Il ne s’agit pas de jouer les moralistes. On n’en est plus là. Il s’agit de poser des questions politiques. Pour commencer, il faut considérer de très près cette définition forgée et éprouvée au fil du temps par l’oncle Serge : « j’appelle « visuel », dit-il, toute sollicitation du nerf optique afin qu’il teste et qu’il vérifie en boucle, « cinq sur cinq », le fonctionnement technique d’un pouvoir quel qu’il soit. » Un peu comme pour les « 5 W » du brave Tintin reporter, les questions posées sont donc : vérifier Quoi ? pour Qui (quel pouvoir) ? Comment ? Pourquoi et dans Quel But ?

 

L’urgence serait de se poser à soi-même la question, à chaque fois que l’on s’inscrit d’une façon ou d’une autre sur un réseau social, ou que l’on cherche à publier son image : quel pouvoir est-ce que JE quête ? Quel pouvoir est-ce que JE sers ?

 

À suivre…

 

Jean-Charles Villata - mars 2021

 

[1] Paragraphe repris in extenso du troisième volume des écrits de Serge Daney, La Maison Cinéma et le Monde, « 3. Les Années Libé 1986-1991 », éd. POL, coll. Trafic, Paris, 2012, page 327. Le texte, intitulé « La Guerre, le Visuel, l’Image », est la transcription par Barbara Creutz-Pachiaudi d’une intervention à la FEMIS le 29 janvier 1991.

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