Interview de Philippe Boucly, "Monsieur Hydrogène" en France (épisode 4/4)

Le 6 avril 2020, en pleine crise du coronavirus, voici la dernière question de cette interview du président de l'AFHyPAC: "La filière hydrogène risque-t-elle un autre faux départ ? Ou bien, au contraire, peut-on espérer que la crise du coronavirus permettra à l’hydrogène de reculer pour mieux sauter ?"

Préambule. La retranscription de cette interview par l'auteur de ce blog [JLH] a été validée par Philippe Boucly [PB]. Les hyperliens et les mises en reliefs d’écriture ont été incrustés par JLH. La retranscription est fournie sur ce blog en 3 épisodes journaliers. Étant donné que l’interview fut enregistrée avant la crise du coronavirus en France, une actualisation s'imposait. Une question supplémentaire a été ajoutée à laquelle PB a longuement répondu par écrit le 6 avril 2020 avec des explications inattendues et décapantes. Cette actualisation est reprise ci-dessous avec aussi une version PDF reprenant l’ensemble de l’interview (28 pages).

Voici un aperçu des divers sujets et thèmes abordés dans chacun des 4 épisodes, toujours en relation avec l'hydrogène.

Épisode 1 sur 4 (6 février 2020) publié le jeudi 16 avril
Thèmes abordés: AfHyPAC, HyVolution, Hydrogen Europe, Hydrogen Council, GRTgaz, le plan Hulot, Loi énergie-climat, flexibilité, Sivens, méthanisation, méthanation, ...,

Épisode 2 sur 4 (6 février 2020) publié le vendredi 17 avril
Thèmes abordés: massification, écosystème, champions français, chaîne de valeurs, créativité, emploi, formation, bus, bateaux, avions, Ariane, …

Épisode 3 sur 4 (6 février 2020) publié le samedi 18 avril
Thèmes abordés en relation avec l’hydrogène : nucléaire, heures creuses, pays exportateurs, sobriété, pyrolyse, noir de carbone, SWOT, vallées hydrogène, faux départs, …

Épisode 4 sur 4 (6 avril 2020) publié ci-après
Thèmes abordés en relation avec l’hydrogène : vieux/nouveau monde, fin du mois/monde, pouvoirs régaliens de l’État, … conclusion.

Épisode 4 sur 4 (6 février 2020)
Prolongement de l’interview par écrit

JLH – Depuis le 6 février, la crise du coronavirus est passée par là… et c’est pas fini. Si l’interview était faite aujourd’hui, le 6 avril au lieu du 6 février, en quoi vos réponses seraient-elles différentes ? La filière hydrogène risque-t-elle un autre faux départ ? Ou bien, au contraire, peut-on espérer que la crise du coronavirus permettra à l’hydrogène de reculer pour mieux sauter ?

PB – C’est une bonne question. C’est la question du moment. Beaucoup s’interrogent. Pour ma part, je suis confiant, c’est un optimisme raisonné et je vais expliquer pourquoi.

J’ai dit en début d‘année que cette année sera décisive. Un certain nombre de dossiers ont été lancés et pour l’instant continuent d’avancer. L’échéance de l’Appel à Manifestation d’Intérêt lancé le 27 janvier dernier, initialement fixée au 20 mars, a certes été reportée au 15 avril mais les signaux que je reçois montrent une grande activité des porteurs de projets pour préparer leur dossier. Le 15 Avril, on pourra une fois de plus mesurer le dynamisme de la filière et, j’en suis convaincu, ce sera un succès.

Au plan européen, le 10 mars dernier, le commissaire Thierry Breton a présenté la stratégie industrielle pour l’Europe où l’hydrogène occupe une place de choix. Pour l’instant, le calendrier européen ne semble pas trop bousculé et nous aurons le 3 juin prochain une communication présentée par le vice-président Frans Timmermans au sujet de la « Smart Sector Integration » c’est à dire l’intégration sectorielle intelligente, en un mot sortir des silos et considérer les secteurs économiques dans une approche holistique et là également, la polyvalence de l’hydrogène sera reconnue et lui permettra de jouer un rôle dans tous les secteurs de l’économie. Au plan européen, je note la forte implication du vice-président de la Commission Frans Timmermans, de la commissaire à l’énergie Kadri Simson ainsi que du commissaire à l’industrie et au marché intérieur, Thierry Breton.

Au plan français, la DGEC poursuit ses travaux de rédaction des textes législatifs et réglementaires, je veux parler de l’ordonnance prévue au titre de la loi Energie Climat et le décret en Conseil d’État sur la traçabilité de l’hydrogène renouvelable ou bas carbone. Les contacts avec les services de l’État se poursuivent dans d’excellentes conditions.

Mais ces faits que je viens de rappeler se déroulent dans un contexte et ce contexte est un contexte de crise, une des plus fortes crises depuis 1945.

La France va gagner une bataille, cette bataille du Coronavirus, mais elle n’a pas gagné la guerre. La guerre, c’est la lutte contre le changement climatique. Il va nous falloir organiser la sortie de cette crise sanitaire et traiter immédiatement la crise économique.

Alors, on entend déjà certains dire qu’il faut en rester pour l’instant au « vieux monde », relancer la machine dans son état actuel, alléger les contraintes environnementales, qui sont, selon ces partisans du statu quo, des charges supplémentaires pour les entreprises et qui par conséquent vont freiner la relance. Au motif que les finances sont limitées et que s’engager vers le Nouveau Monde coûte plus cher, ils remettent en avant le fameux dilemme « fin du mois /fin du monde » pour donner la faveur à la fin du mois. Je pense que le débat ne se place pas du tout en ces termes.

Il ne faut pas perdre de vue que, sans sous-estimer la violence de la crise sanitaire, le défi majeur de notre temps, c’est la lutte contre le changement climatique. Tout retard ne fait qu’augmenter l’addition que nous aurons à payer et je rappellerai à cet égard les 67 000 morts prématurées par an en France que nous indique l’OMS comme étant dues à la mauvaise qualité de l’air dans nos villes actuellement.

La crise sanitaire a révélé des fragilités, des vulnérabilités : bien sûr, tout d’abord l’extrême sur-dépendance à l’égard de la Chine. On l’a vu pour les masques, pour les médicaments et également pour les pièces de rechange pour autos. Si vous souvenez-vous, au départ de la crise, les porte containers ne pouvaient plus quitter la Chine et l’industrie automobile européenne prévoyait déjà des jours de chômage du fait du manque de stock de pièces pour alimenter ses chaines. La crise a montré également l’importance de la logistique, que ce soit la logistique intercontinentale mais aussi la logistique de proximité, dans les villes.

Je ne vous ferai pas l’injure de rappeler qu’en chinois, le mot crise est composé de deux caractères, le premier signifie « danger » (c’est un homme au bord du précipice !), le deuxième signifie « opportunité/chance » et toutes les prévisions du GIEC le démontrent, nous sommes bien au bord du précipice, avec un budget carbone qui se réduit rapidement et inexorablement année après année à l’instar de ces glaciers dont on voit régulièrement ces énormes blocs s’effondrer dans l’océan antarctique.

Cette crise doit être pour nous une opportunité, opportunité de développer les technologies du monde nouveau et notamment les technologies de l’hydrogène. Les analyses faites avant la crise restent évidemment valables. L’hydrogène est un vecteur énergétique indispensable pour d’une part mieux intégrer les énergies renouvelables dans les systèmes énergétiques et d’autre part pour contribuer à décarboner tous les secteurs de l’économie et notamment ceux qu’il sera difficile d’électrifier.

Sur ces bases, l’État doit jouer son rôle, tout son rôle. Cela fait intégralement partie de ses prérogatives régaliennes. Et, au fait, quelles sont-elles ces prérogatives régaliennes de l’État ? Il y a la sécurité extérieure, et on pense à la diplomatie, la défense territoire et je mets dans cette catégorie tout ce qui relève de la souveraineté et finalement de la liberté de manœuvre dont l’État doit disposer. Il y a la sécurité intérieure, ce qui est lié à la police, la lutte contre le terrorisme en particulier. Il y a également le droit, la justice ainsi que la souveraineté économique et financière : c’est bien sûr la monnaie mais c’est aussi tout ce qui concerne la capacité à produire et à maîtriser les biens nécessaires aux populations. Et puis il y a également la protection contre les risques majeurs, la sécurité environnementale et sanitaire ainsi que la protection sociale. Si on y regarde de près, l’hydrogène coche toutes les cases. Souveraineté et indépendance, l’hydrogène va contribuer à développer les énergies renouvelables qui sont locales et va permettre de re-développer une industrie locale. L’hydrogène concourt à la sécurité environnementale en contribuant à assainir la qualité de l’air, notamment dans les villes. L’hydrogène concourt à redéployer et accroître l’emploi en réindustrialisant et en redéveloppant une industrie française compétitive basée sur les technologies de l’hydrogène. Et enfin, l’hydrogène concourt à la protection contre les risques majeurs en étant un puissant outil de décarbonation dans divers secteurs tels que le raffinage, la cimenterie, la sidérurgie ou la chimie. Je constate d’ailleurs avec une certaine satisfaction que le gouvernement s’appuie sur les Comités Stratégiques de filière et notamment le Comité « Industries des Nouveaux Systèmes Energétiques » pour définir les grandes lignes du Pacte Productif/Plan de relance sur la base des industries du futur, et notamment l’hydrogène pour la décarbonation.

La crise va affecter tous les acteurs, que ce soit les collectivités territoriales ou les acteurs économiques, et notamment les PME PMI. Il est clair que les PME, PMI et start-up, membres de l’AFHyPAC n’échappent pas à la règle : elles sont fragiles et ont besoin d’aide. Il faut leur apporter cette aide, leur donner des perspectives, faute de quoi elles disparaitront ou seront « sauvées » par de bons samaritains étrangers, trop heureux de mettre la main sur des actifs d’excellence dévalués.

L’État se doit de penser long terme. L’État doit saisir l’opportunité de cette sortie de crise pour encourager les secteurs économiques à se convertir. Il doit donner une impulsion, un signal et orienter les financements vers les technologies du futur, notamment bas carbone et renouvelables. Et on peut d’ailleurs imaginer, comme certains le proposent, de conditionner l’aide publique aux efforts faits en direction des technologies du futur.

Donc je compte beaucoup sur le Pacte Productif et le plan de relance pour développer ce tissu industriel de haute qualité dont nous disposons en France dans les technologies de l’hydrogène. L’appel de 14 ministres européens de l’environnement, dont bien évidemment Madame Borne, est un signe très prometteur, porteur d’espoir pour l’avenir.

Enfin, je signalerais que la crise a également révélé, s’il en était besoin, la force des coopérations. On a vu se créer rapidement des coopérations, par exemple entre Air Liquide, PSA et Schneider Electric pour fabriquer des respirateurs. La crise a également montré l’intérêt des circuits courts et de la logistique.

En conclusion, je dirais que la France va gagner cette bataille mais elle doit maintenant s’organiser pour gagner la guerre. La guerre, c’est la lutte contre le changement climatique. Dans cette guerre, l’hydrogène coche toutes les cases pour aider l’État à assurer ses fonctions régaliennes. L’État doit donc dans le cadre du Plan de relance et du Pacte Productif soutenir le développement des technologies hydrogène et également prendre part au plan européen de développement de l’hydrogène au travers de sa participation à un IPCEI hydrogène (Projet Important d’Intérêt Commun Européen).

Interview complète de Philippe BOUCLY, 6 février et 6 avril 2020 (pdf, 288.5 kB)

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