Les Fables de laf

Fables de la Fontaine, de l'Afrique, de la fantaisie et de la fatrasie.

J’ai récemment commis un clin d’œil lafontainien et palmipédesque, qui a reçu quelques encouragements. Parmi eux, celui de mon ami Dyonisos, médiapartiste émérite, qui m’apprend cette nouvelle :
J.M.Blanquer a promis d'expédier à tout élève de collège une édition inédite des Fables de La Fontaine.

Ceci m’a plongé dans une profonde et multiple méditation.

Qu’est-ce que le ministre entend par édition inédite ?

Si on ne joue pas sur le mot, c’est juste une commande spéciale auprès d’un éditeur, avec choix de textes, d’un.e illustrateur/trice, qui viendra s’ajouter à la longue liste des éditions des Fablesdelaf.

Mais supposons que le ministre soit facétieux ?

Depuis longtemps, je rêve d'une traduction "en clair" des Fabledelaf. Ces bijoux de pédagogie * sont aussi des bijoux précieux, hélas pour la pédagogie. En effet, ça les rend un peu hermétiques à bon nombre de cancres, potaches, galopins et autres chenapans. Je suis jamais passé à l'acte. J'ai essayé, mais j'ai abandonné. J'avais le sentiment d'être un Porc, un Pingouin, un Âne, un Ver, un karcher, un sarkron. Tant pis pour la forme un peu trop ampoulée. Et puis, au fond, la langue précieuse est précieuse. "dans le courant d'une onde pure", c'est chié. Ça prend un quart d'heure avec des CM1, mais c'est chié.

Je me souviens aussi des Fables en argot, en reubeu, en sabir puéril. "un coulant baraqué" ! La cicrane et la froumi !**

Le ministre songe-t-il au verlan, à l'argot ? Veut-il jouer avec le registre, familier, standard, soutenu, littéraire ?

Dans la préface à son édition Garnier de 1962, Georges Couton retrace l'histoire pédagogique des fables :

Mais l'écolier qui fréquentait un collège de l' Université, des Jésuites ou des Oratoriens ne se contentait pas de lire Ésope ; il était encore invité à rivaliser avec lui. L'exercice qui tenait lieu de ce que nous appelons aujourd'hui selon les âges des écoliers, et selon les modes du vocabulaire pédagogique, rédaction, narration, dissertation, consistait à développer, en latin naturellement, un canevas plus ou moins détaillé. Ce canevas était très souvent une fable que les élèves enrichissaient à l'aide des procédés de l'amplification : amplification par les « circonstances » (nous y reviendrons), amplification par les figures de mots ou de style.

Les maîtres apprenaient ainsi à leurs élèves comment la fable du Loup et l'Agneau pouvait passer du style « simple » ou « rude » au style « orné, soigné, fleuri ». Un collégien n'était pas seulement un lecteur des fabulistes, mais aussi un praticien de la fable. Que tels anciens élèves aient gardé de ces amplifications le souvenir d'un exercice fastidieux, on peut bien le craindre. Mais pour tels autres les fables d'Ésope enrichies d'images et de détails pittoresques ont pu provoquer ce petit choc par lequel se révèle la poésie. Il était suffisant et nécessaire que peu ou prou ils fussent poètes. « Avant que nous ayons douze ans, tout est joué », disait Péguy. Je soupçonne que nous ne connaîtrons jamais les sources les plus anciennes et les plus fraîches à la fois des Fables, quelque devoir fait au collège par La Fontaine, et à jamais perdu.

Le ministre songe-t-il à des ateliers comparables à ceux du XVIIe siècle ?

Il relie ensuite le genre littéraire de la fable à l'image, à l'illustration, en expliquant ce qu'est un emblème :

Le genre de la fable est contigu à celui de l'emblème, au point que la distinction n'est pas toujours facile. Il semble que l'ancêtre de tous les auteurs d'emblèmes soit l'humaniste Alciat. Son ouvrage, paru en 1531 pour la première fois, a eu un succès prodigieux qu'atteste le nombre de ses éditions. Un emblème d'Alciat se présente ainsi : un titre très bref précède une gravure ; ensuite des vers latins précisent le sujet, enfin un commentaire se déroule, quelquefois sur plusieurs pages d'une typographie serrée.

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Les auteurs de fables adoptent la forme de l'emblème : ces descendants des humanistes du XVIe siècle avaient force gloses à présenter et l'emblème leur laissait plus de latitude que la fable ésopique stricte. Ainsi Baudoin, qui s'était déjà exercé à l'emblème, donne en 1631 des Fables d'Ésope phrygien traduites et moralisées destinées à un très grand succès. Chaque fable ésopique s'accompagne d'un commentaire prolixe qui explique de quelles applications morales ou politiques elle est susceptible, quels événements historiques la justifient.

La fable, désormais se présente donc sous deux formes.
L'apologue ésopique subsiste, avec son récit suivi d'une brève moralité introduite de façon assez mécanique par : « La fable montre que ... » Mais à côté de lui existe une fable nouvelle issue de l’emblème. Elle se compose du « mot » : une formule de caractère lapidaire qui exprime une vérité morale et sert de titre, remplaçant ou complétant les titres traditionnels faits de noms d'animaux : La Cigale et la Fourmi, Le Corbeau et le Renard. Ensuite est contée l'anecdote. En troisième lieu, l'auteur tire la leçon de l'aventure et l'applique à des domaines variés, c'est le « discours moral », « l'application », « l'allusion », la « prosopopée ».

La Fontaine a coulé ses fables tour à tour dans le moule de l'apologue ésopique et dans celui de l'emblème. De la fable de modèle ésopique, les exemples foisonnent. Mais la fable-emblème n'est pas rare chez lui. Elle se présente sous trois états. Une forme très complète comprend le mot, l’apologue, le discours moral ; Les Frelons et les Mouches à miel en fournissent un bon exemple, parmi bien d'autres : « mot » d'une sécheresse de proverbe : « A l'œuvre on connaît l'artisan » ; récit assez bref ; application au monde contemporain avec des considérations sur la lenteur de la justice. - Une seconde forme se rencontre aussi, amputée des commentaires moraux de la fin ; ainsi Le Vieillard et ses Enfants. - Enfin ce peut être le « mot » initial qui disparaît, tandis que subsiste l'historiette elle-même et que se développe le discours moral. Ainsi, dans L'Astrologue tombé dans un puits, l'historiette elle-même est contée en quatre vers ; quarante-cinq vers ensuite présentent des réflexions sur le caractère chimérique de l'astrologie. Qui reconnaîtrait à La Fontaine comme seuls ancêtres Ésope et Phèdre et oublierait les emblèmes et les fables moralisées pourra bien admirer comment le poète varie ingénieusement sa morale, la donne tantôt au début, tantôt à la fin, la condense en formules-proverbes ou la développe longuement, ces considérations ne seront que des constatations et non une explication historique.

A feuilleter les recueils d'emblèmes ou les livres de fables du XVIe et du XVIIe siècle, il y a un autre profit encore à tirer : on s'avise alors que nous avons beaucoup trop oublié que ce sont d'abord des livres d'images.

De nos jours, l'image sollicite continuellement les yeux des adultes et ceux des enfants : illustration des livres scolaires, à commencer par le premier syllabaire, journaux et albums, cinéma et télévision, l'image nous envahit, jusqu'à l’obsession, la satiété, l'indifférence. Rien de tel au XVIIe siècle. Le seul des ouvrages pour écoliers qui ne montrât pas une austérité complète, c'était Ésope. Dans une mémoire visuelle qu'elles occupaient seules, les pauvres gravures du fablier devaient se fixer avec une force extraordinaire , l'illustration plus soignée des traités d'emblèmes, des fables moralisées, devait frapper par sa somptuosité. Les livres de fables ouvraient ainsi le monde des formes.

Et si le ministre songeait à une BD ?

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En fait, la réécriture ne date pas d’hier ! Ésope touche aux temps de la Grèce préhistorique, et donc de l’oralité, avec ce qui est probablement des transcriptions de contes populaires ; il est transmis avec l’aide de Phèdre (antiquité latine) ; il se voit transcrire, imiter et continuer au moyen âge par les Ysopets et les fabliaux, et au dix-septième siècle par La Fontaine. Les ysopets, les fabliaux, le roman de renart  ! Coluche ! Charlie ! Plantu ! Sochard, Creseveur, Goutal ! La satire ! 

 Le ministre va-t-il nous concocter une anthologie satirique ?  Je lui offre dès à présent, sur le conseil de mon ami Dyonisos, Le Porc, le Loup et le Pingouin

https://blogs.mediapart.fr/jean-max-sabatier/blog/030419/le-porc-le-loup-et-le-pingouin

Dans son Histoire de la poésie française, Robert Sabatier (aucun lien de famille) consacre, dans le moyen âge, un chapitre en deux parties aux lieux de la satire : L’élan satirique, et les romans de Renart.

Les Ysopets, le nom l'indique, procèdent d'Ésope le fabuliste, mais plus encore de Phèdre, un Phèdre compilé, remanié, tout comme Ésope, car il ne restait alors que des copies infidèles.
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Avant le génial metteur en œuvre que fut La Fontaine, on trouvait déjà le Loup et l'agneau ou le Corbeau et le renard. Voici, dans diverses versions tirées d'ysopets le début de la fable bien connue.

 

corbeaurenard
Chez Marie de France :

          Ensi avint, e bien puet estre,
          Ke par devant une fenestre,
          Ki en une despense fu,
          Vola un cors ; si a veü
          Formages qui dedans estoient ...

Dans l' Ysopet de Lyon :

          A Vulpil cui Fain destreignoit
          Li corbeas encontre venoit,
          Portant en son bec un fromaige ...

Dans l'Ysopet I de Paris :

          Sire Tiercelin, le Corbiau
          Qui cuide estre avenant et biau,
          Tenoit en son bech un fromaige ...

Dans l'Ysopet de Chartres :

          Cler fu li tens et reluisant;
          Desur un arbre deduisant
          Vet un Corbiau por rigoler,
          Car a son bec tint un fromage ...

Après cela, La Fontaine n'aura plus qu'à améliorer pour écrire sa fable et celui qui la mettra en argot : « Un pignoufe de corbac... » ignorera qu'il reprend une vieille tradition.

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Les fabliaux donc sont à l'image d'une certaine grossièreté qui, au moyen âge, régnait dans les mœurs parallèlement à la plus exquise des politesses. Leur mérite est de venir d'un fonds commun de l'humanité, d'historiettes, d'anecdotes, de faits divers venus des traditions orales, et qui se répètent d'une littérature à l'autre avec les marques particulières de chaque ethnie. Si l'on ne fait pas trop fine bouche, on se plaît à la diversité de leurs tours cyniques, malicieux, triviaux, cruels, toujours réalistes et témoignant de bonne santé.
Ils ont su, populaires, se dégager de la pompe sentencieuse et métaphorique des Anciens. Ils dispensent un enseignement familier. Pas de génie individuel mais une morale quotidienne facile. Pas d'apparat, de grande invention, de souffle mais de l'ingéniosité, du piquant, une langue naïve, sautillante, plus propre à conter aux veillées, à médire, à fustiger qu'à louanger ou exalter les grands sentiments. Moins ambitieuses, moins vastes que celles des gestes, les constructions sont plus harmonieuses. Règne aussi une grande diversité qui fait du genre une encyclopédie populaire et morale à l'usage de tous les états.

Pour illustrer les liens de famille entre les oralités des peuples du monde, voici un nouveau conte sénégalais. Un poème en cadeau à qui me dit quelle est la fable de La Fontaine à laquelle on peut la comparer.

M’Bonate et le serpent

M’Bonate la tortue rencontre un jour le serpent. La tortue n’a rien à craindre de lui, car au moindre péril elle rentre dans sa carapace. Le serpent de son côté ne craint pas non plus cette voyageuse pacifique, dont la tête ressemble à celle d’un python.
— Cousine, s’écrie Diâne le serpent, nous nous croisons souvent et nous semblons nous ignorer. As-tu des griefs contre ceux de mon espèce ?
— Pas du tout, bien au contraire, et pour te le prouver je t’invite à venir partager mon repas.
Au jour dit, Serpent arrive chez Tortue. Au centre de la case un plat appétissant est déposé.
— Allons manger ! dit M’Bonate.
Comme à son habitude, elle s’installe sur le plat, qu’elle recouvre complètement, et passant sa petite tête sous elle, la voilà qui mange tranquillement.
Diâne tourne autour du plat, cherchant à atteindre la nourriture.
— Comment veux-tu que je mange avec cette calebasse sur ton plat?
La tortue se réjouit du bon tour qu’elle a joué au serpent.
— Voilà, dit-elle, une invitation qui ne me coûte pas cher.
Quelques jours après, le serpent dit à la tortue :
— M’Bonate, je tiens à te rendre ton invitation. Viens ce soir prendre ton repas dans ma case.
Arrivée chez le serpent, la tortue voit un beau plat, mais le serpent s’est enroulé dessus et le couvre entièrement.
— Eh ! proteste la tortue ! Comment veux-tu que je mange ?
— M’Bonate, dit le serpent, j’ai tenu à te rendre la politesse jusqu’au bout. Tu avais une calebasse sur ton plat, j’ai mis un couvercle sur le mien.
C’est pourquoi Diâne le serpent et M’Bonate la tortue, bien que vivant dans les mêmes lieux, ne se rencontrent plus jamais.

On va un peu s’écarter du thème de la fable, mais voici une autre relation entre oralité grecque et sénégalaise, cette fois-ci dans un genre tragique.

Samba le vaillant.

 De l’océan jusqu’à Boundou, du Fouta jusqu’au Baol, on avait rarement vu jeune Peulh plus beau et plus fier que Samba. Depuis son enfance il faisait le désespoir et la fierté de sa mère, tant il aimait braver le danger, défier et combattre les animaux, toujours prêt à défendre le faible contre le fort.
À peine est-il devenu un bel adolescent, que Samba juge son petit village indigne des exploits dont il rêve. Il dit adieu à sa mère et s’en va à l’aventure à travers le Sénégal.
On raconte qu’un jour Téné la panthère s’apprêtait à fondre sur lui du haut d’un arbre; Samba saisit une branche, courbe le tronc de l’arbre, qui subitement lâché, se détend comme un arc et projette la panthère dans un marigot profond. Une autre fois, il arrête par les cornes un taureau furieux qui menaçaient des bergers et l’oblige à s’agenouiller devant lui.
Mais sa grande aventure commence dans ce village du Boundou oriental, où il rencontre un misérable vieillard à demi nu, que de cruels jeunes gens lapident en se moquant de sa maigreur et de ses loques.
Samba prend son bâton et charge résolument les jeunes insolents, pourtant nombreux. À peine les a-t-il chassés que les hommes du village arrivent à leur tour, solidement armés de gourdins et même de sabres.
Samba leur dit :
— Nous allons voir si vous êtes aussi lâches que vos fils qui s’attaquent à ce pauvre infirme. Je suis prêt à vous combattre l’un après l’autre, avec mon seul bâton.
— Nous le voudrions bien, répond un villageois, mais nous n’aurons pas la chance de te combattre tous, car le premier qui va t’affronter va te donner à réfléchir et t’ôter l’envie de raconter tes exploits.
— Qu’il approche ! dit Samba.
Et le combat le plus extraordinaire commence. L’adversaire de Samba est un colosse aux muscles énormes, muni d’une hache terrifiante. Le sourire aux lèvres, Samba l’attend. L’autre lève sa hache, donne un coup à fendre le roc. Mais Samba esquive de justesse. Le géant s’énerve, écume, frappe ! Un coup à gauche, un coup à droite. Samba, léger comme un oiseau, évite chaque coup avec une aisance déconcertante. La rage de son adversaire est telle qu’il finit par planter sa hache dans le tronc d’un arbre, si profondément qu’il ne peut la dégager. Samba alors, d’un coup précis, lui brise les poignets en disant :
— À quoi te sert ta force ? Avec ou sans bras tu ne seras ni plus, ni moins dangereux !
Un autre combattant surgit, muni d’un sabre tournoyant, que Samba évite, se baissant et sautant avec la grâce d’une antilope. On entend le sifflement du métal, ponctué par les hop ! ironiques de Samba qui se joue de son adversaire. Sur un coup rageur et violent, le sabre échappe à la main des villageois, et va décapiter toute une rangée de spectateurs !
— Merci, mon frère, dit Samba, tu me simplifies le travail !
L’un après l’autre, Samba ridiculise, meurtrit, assomme plus de trente adversaires.
— Arrêtez, dit quelqu’un, Ce n’est pas un homme, c’est le Diable déguisé !
Et chacun s’enfuit, sauf naturellement ceux qui ne sont plus en état de se servir de leurs jambes.
Samba rejoint alors le vieillard, et le soutenant par le bras, le reconduit à sa case.
— Entre, lui dit le vieillard, et repose-toi.
À peine entré, l’infirme devient un fort bel homme, paré de somptueux vêtements. Samba s’étonne d’un tel miracle.
— Je suis le Génie de la Brousse et des Eaux. Je voulais simplement éprouver ton bon cœur et ton courage. Je suis fier que le Sénégal ait un fils aussi bon et vaillant. Comme je suis certain que tu n’en feras pas un mauvais usage, je te donne cette sagaie. Il te suffit de lui dire : « Sagaie, fais ton devoir ! » et elle te protége.
Après avoir donné à Samba vivres et vêtements neufs, et un superbe cheval, le génie se transforme en vieille femme et s’en va d’un pas traînant.
Samba quitte le pays dans son nouvel équipage, et se dirige vers le lac de Guiers où l’on prétend que l’homme court les plus grands dangers, la zone étant infestée de fauves.
Sur les rives du lac, il entre dans un gros village et demande :
— Comment s’appelle ce village ?
— C’est le Village de la Soif.
Le Village de la Soif ! Avec de l’eau jusqu’à l’horizon !
Samba insiste pour qu’on lui apporte de l’eau. Comme une jeune fille lui tend une calebasse, avec dans le fond quelques gouttes d’un liquide boueux et rougeâtre, il s’en étonne à nouveau :
— Comment ? dit-il. Auprès d’un aussi vaste lac d’eau claire, c’est tout ce que tu offres au voyageur assoiffé ?
— Hélas, noble étranger ! dit la jeune fille. Je voudrais bien t’offrir une boisson digne de toi. Mais il n’est pas possible d’avoir de l’eau. Un monstrueux caïman interdit l’accès du lac.
— Et que font les hommes de ce village ? Pourquoi n’attaquent-ils pas ce caïman ?
— Ce n’est pas possible, répond la jeune fille. Nulle arme ne peut le détruire. Le monstre permet que l’on prenne son eau, seulement quand on lui sacrifie une jeune fille. C’est pourquoi nous épuisons jusqu’à la dernière goutte. Mais cette eau que tu as bue est la dernière, et demain l’une d’entre nous sera livrée au monstre, pour que survive ce village.
Samba descend de cheval et demande au père de la jeune fille de lui accorder l’hospitalité pour la nuit.
Chacun s’empresse de satisfaire Samba. On le loge dans la meilleure chambre, on lui offre les meilleurs plats, car rien ne manque dans le village, sauf l’eau.
Au crépuscule, Samba quitte silencieusement le carré et s’approche des rives du lac. Il s’avance fièrement, pour étancher sa soif.
À peine a-t-il touché l’eau qu’un grondement effrayant, parti du fond du lac, s’amplifie en vagues énormes.
Propulsé par une force terrible, le Caïman géant surgit devant Samba. Sa gueule, capable d’écraser plusieurs bœufs, s’ouvre et se ferme dans un bruit de tonnerre. Ses yeux phosphorescents émettent une lueur terrifiante. Sa voix est semblable au grondement de l’ouragan :
— Étranger, ne sais-tu pas que ces eaux m’appartiennent, et que nul ne peut y porter seulement les lèvres sans que je l’y autorise ? Demain, le village doit me livrer une jeune fille. Dès la cérémonie terminée, tu pourras te désaltérer avec les autres.
Samba a repris tout son aplomb. Il commence par essayer d’attirer le monstre hors de l’eau, sachant bien que le caïman est plus vulnérable quand il est sur terre. Mais l’autre ne se laisse pas manœuvrer ; il se contente de flotter, tout près de la rive. Son dos immense, sa queue agitée de soubresauts, ses pattes écartées, toutes les parties de son corps sont tendues, prêtes à l’action, et il espère que Samba va commettre l’imprudence d’entrer dans l’eau.
Samba, le vaillant Samba, s’approche en effet crânement :
— Maudit Caïman, je t’ordonne de disparaître et de laisser en paix les gens de ce village !
Et comme le caïman ouvre la gueule pour l’engloutir, Samba lève la sagaie donnée par le vieillard et s’écrie : « Sagaie, fais ton devoir ! »
La sagaie part en sifflant, évite la gueule du monstre, et vient le frapper au cœur, s’enfonçant profondément après avoir fait sauter l’écaille la plus solide. Le Caïman referme ses mâchoires, son œil de feu s’éteint lentement, sa queue a un dernier battement convulsif, puis il reste sans bouger, flottant inerte dans les nénuphars et les roseaux. Samba ramasse l’écaille arrachée et s'en retourne tranquillement au village, où il s’endort jusqu’au matin.
À l’aube, il est éveillé par les tam-tam lugubres, les chants des hommes, les gémissements des femmes. Une fois encore, le village manque d’eau, et il faut désigner la jeune fille qui va être sacrifiée.
Le cérémonial habituel commence. Les vieilles femmes ont choisi, d’après les signes secrets, la jeune fille qui va être livrée au monstre du marigot. La malheureuse avance, entourée de pleureuses gémissantes. Elle semble calme et résignée. Le cortège arrive aux bords du lac. À une dizaine de mètres, le monstre est là, immobile, qui semble attendre sa victime. Celle-ci avance alors dans l’eau, le visage inondé de larmes, mais avec un tranquille courage.
Sous le regard angoissé des villageois, elle approche jusqu’à toucher le caïman, mais celui-ci ne fait pas un mouvement pour s’en saisir. Alors les vieilles femmes se mettent à gémir :
— Hélas ! Le Dieu des eaux ne veut pas de celle que nous lui offrons ! Il nous faut choisir une jeune fille de plus haute naissance.
Mais toutes les jeunes filles qu’on lui propose laissent le monstre indifférent, si bien que la fille du Roi elle-même doit être conduite au sacrifice.
Imaginez les cris et les lamentations pendant qu’elle avance à la rencontre du Caïman. Comme celui-ci ne réagit toujours pas, la plus vieille des femmes l’interpelle et le supplie :
— Maître des Eaux, nous t’offrons ce que nous avons de plus cher et de plus beau : la propre fille de notre Roi ! Vas-tu nous faire l’offense de ne pas l’accepter ?
La fille du Roi s’approche encore, saisit la patte du Caïman, et s’aperçoit qu’il est mort :
— Miracle ! s’écrie-t-on de toutes parts, notre ennemi le Caïman géant est mort !
Hommes, femmes, enfants se jettent à l’eau, entourent l’immense carcasse, et après des efforts inouïs, hissent le monstre défunt sur l’herbe de la rive.
C’est alors que le Roi voit la sagaie qui a percé profondément la bête, lui faisant éclater le cœur :
— Que le Vaillant qui a osé affronter notre ennemi commun se fasse connaître. Quel qu’il soit, je lui accorde la main de ma fille bien-aimée, qu’il a sauvée d’une mort affreuse.
— Oui ! Oui ! s’écrient les jeunes filles. Que notre héros se présente et vienne retirer cette lance !
Après quelques hésitations, et dans le silence général, un jeune noble s’approche et dit :
— Cette sagaie est la mienne, et je vais la reprendre.
Il s’approche au milieu des cris de joie, mais ne parvient pas à arracher la sagaie.
— Celui qui a eu la force de planter cette arme doit être capable de l’arracher ! Tu as menti ! Tu n’es pas le vainqueur du Caïman !
Plusieurs jeunes gens tentent leur chance, ainsi que les plus rudes chasseurs du village, mais toujours sans succès.
— Je pense, dit le Roi, que si l’un de nous avait été capable d’un tel exploit, il nous aurait depuis longtemps délivrés de ce terrible monstre. Celui qui l’a tué est sûrement étranger au village.
C’est alors que la jeune fille pense au jeune cavalier qui la veille lui a demandé de l’eau :
— Sire, dit-elle, mon père a hébergé hier soir un jeune étranger. Je pense qu’il dort encore.
— Qu’on aille le chercher ! dit le Roi.
Fier et noble, Samba arrive sur son beau cheval blanc, met pied à terre, et s’incline devant le Roi.
— Veux-tu, dit le Roi, arracher l’arme qui a tué le Caïman géant ?
Samba s’approche, et sans effort apparent, retire la sagaie. Par la plaie béante, un sang noir s’écoule du flanc du monstre.
Le Roi se tourne vers la foule et demande :
— Êtes-vous d’accord pour que ce jeune homme reçoive la récompense promise ?
Un noble s’avance alors :
— Sire, avant de donner votre fille à un étranger, il faudrait prouver qu’il est bien le vainqueur du monstre. Le fait qu’il a retiré l’arme n’est pas une preuve suffisante.
— En effet, répond Samba. Vous voyez qu’à l’endroit où la bête a reçu la sagaie, il manque une écaille. Sire, celui qui possède cette écaille est-il le vainqueur ?
— Je le crois, dit le Roi.
Alors Samba s’approche de son cheval, et sort d’une sacoche l’écaille, qu’il va replacer exactement sur le corps du Caïman.
Une immense clameur de joie s’élève.
La fille du Roi vient mettre un genou en terre devant Samba.
Depuis ce jour, chacun peut boire à sa soif sur les rives du lac de Guiers, et Samba, devenu roi sous le nom de Samba le Vaillant, fit longtemps retentir le pays du bruit de ses exploits.

Deux poèmes en cadeau à qui me dit les deux mythes grecs à comparer avec ce conte !

Dans ce conte, pas de moralité, ni au début, ni à la fin, comme dans une fable. Pas non-plus de fonction explicative, comme dans M’Bonate et le serpent. Les remplace la morale tout court, et la légende, l’épopée, la geste. Bien qu’éloigné aussi bien dans le temps que dans l’espace, le roman arthurien n’est pas loin.

Bien sûr, en littérature, la morale est souvent suspecte. Celle du roman arthurien, justement, représente un peu le début de la propagande, de la promotion politique : quels fumiers, en vérité, les chevaliers ! Et ce n’est que grâce au surnaturel que la vertu de Samba est récompensée. La Fontaine lui aussi va être critiqué, et à mon avis, très souvent à tort. Voici un seul exemple : « La raison du plus fort est toujours la meilleure. » Au premier degré, il s’agit d’une justification de l’esclavage et de la domination. Mais c’est ironique. Le fabuliste met en garde : c’est pas parce que tu as raison que ton droit sera respecté. La morale contenue est complexe : c’est un éloge de la prudence et du réalisme, bien plus que de la force. Et qui ménage un arrière-plan à l’idéal, se profilant par contraste derrière la réalité.

Après avoir imité, et transcendé, La Fontaine va être imité à son tour. Si vous l'avez aimé, il y a bien des chances pour que vous soyez déçu.e par ses imitateurs. Voici un exemple d’une très sotte morale défendue par Viennet au XIXè siècle :

Le premier larcin (bien que ce soit une histoire de fruit défendu, ce n’est pas biblique).

          Près d’un clos entouré d’épineux arbrisseaux,
          Un jeune voyageur, passant par aventure,
          Vit un poirier dont la verdure
          S’effaçait sous les fruits qui chargeaient ses rameaux.
          Une poire le tente; il franchit la barrière,
          Et déjà de ce fruit savoure la douceur,
          Quand un chien se réveille, et ce gardien sévère
          S’élance sur le voyageur.

          Contre cet ennemi, qui déjà le terrasse,
          Le jeune homme est contraint de défendre ses jours.
          Il redouble d’efforts, lutte, se débarrasse;
          Et sa main, d’une bêche empruntant le secours,
          Étend le dogue sur la place.
          Aux aboiements du chien, le maître est accouru.
          Il voit son cher Azor sur la terre sanglante;
          Et, d’un destin pareil menaçant l’inconnu,
          Du tube meurtrier il presse la détente.
          Le coup part, le plomb siffle à l’oreille tremblante
          Du voyageur, qu’il n’a point abattu.
          Mais cet infortuné, qu’emporte la colère,
          De la bêche à son tour frappe son adversaire;
          Et près de son Azor le maître est étendu.

          Du criminel bientôt s’empare la justice.
          Il pleure vainement son malheur et ses torts.
          Malgré ses pleurs et ses remords.
          Le jeune voyageur est conduit au supplice.
          « Hélas ! s’écriait-il, que mon sort est cruel !
          Je lègue à ma famille une affreuse mémoire;
          Je meurs comme un vil criminel,
          Et ne voulais pourtant dérober qu’une poire. »

Notons un exemple de filiation entre fable et proverbe : « Qui vole un œuf vole un bœuf ».

Il n’y a jamais autant de sottise chez La Fontaine. Mais on a toujours le droit de rigoler. La parodie ne s’arrête pas au patois. L’auteure belge Gudule s’en donne à cœur joie en réfutant allègrement la sentencieuse fable.

Dans les Contrefables, en écrivant des suites à Jean, elle détourne le message.

le corbeau et le renard
          …
          Le corbeau, honteux et confus,
          Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus !

 

          Ayant un long moment médité l’aventure
          Le Corbeau s’envola, avec l’espoir ténu
          De dénicher dans la nature
          Quelque chiche aliment à mettre à son menu.
          Il scrutait la forêt, sous lui, lorsque soudain
          Des coups de fusil retentissent.
          Renard, surpris en plein festin,
          Lâche son camembert et dans un trou se glisse.
          " Oh oh ! dit Corbeau, l’occasion est trop belle ! "
          Sur le fromage, il fond à tire-d’aile
          Et dans les airs l’emporte sans tarder.
          Juste à temps ! La main sur la gâchette
          Cherchant à repérer de Goupil la cachette
          Apparaît l’homme armé.
          Mais du gibier qu’il traque il ne trouve point trace :
          Bredouille, le chasseur abandonne la chasse.
          Par son larcin, Corbeau, sans le savoir,
          A sauvé la vie du fuyard.
          Tout penaud, le Renard sort alors de son antre
          Et devant le Corbeau qui se remplit le ventre
          Constate en soupirant : " Je vais jeûner, ce soir ! "
          Mais l’autre calmement descend de son perchoir
          Et posant sur le sol ce qui reste du mets
          Invite son compère à se joindre au banquet.
          " Tu es rusé, dit-il, et moi je fends l’espace,
          Ensemble nous formons un duo efficace.
          Plutôt que de chercher l’un l’autre à nous voler
          Pourquoi ne pas nous entraider ? "
          Honteux et confus, le Renard
          De la proposition admit le bien-fondé,
          Jurant, mais un peu tard,
          D’exercer désormais la solidarité.

Gudule (Anne Karali)

Cette idée du ministre, c'est vraiment une super-idée ! Atelier de lecture, d'écriture,  chantier, grand débat moral et politique !

Si vous aimez les contes non occidentaux : 

https://blogs.mediapart.fr/jean-max-sabatier/blog/151218/eloge-de-la-vieillesse

https://blogs.mediapart.fr/jean-max-sabatier/blog/250319/quest-ce-que-la-sagesse

 

 

* Par leur morale intelligente, mais aussi pour des raisons très variées. Un simple exemple : Le loup et l'agneau. Pour que tout l'argumentaire de l'agneau soit compris, il faut expliquer que les rivières coulent, pourquoi elles coulent, ce qu’est le courant, ce qu'est l'aval et l'amont ; un cours d’eau. Tout un cours de géographie et de sciences de la Terre !
En revanche, honte aux cuistres qui ont vu en La Fontaine un naturaliste ! Aucune vérité éthologique dans les Fables. De faire crisser ses élitres n’empêche pas la cigale de pourvoir à son alimentation. Les animaux des contes ne sont que des humains. Avec juste un trait caractéristique.

** Fables de la Fontaine en argot : 

http://www.moutal.eu/divers/482-fables-de-la-fontaine-en-argot-par-marcus.html#La%20laitière%20et%20le%20pot%20au%20lait

https://www.dielette.fr/2015/04/17/quelques-fables-de-la-fontaine-en-patois/

 

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