Allo, place Beauvau ?

Je me permets d'employer l'interpellation® de David Dufresne pour commenter la récente publication du Lancet.

Un mot sur David Dufresne

Pour ceux qui l'ignoreraient encore, David Dufresne est "le" journaliste qui s'est investi dans le recensement des violences policières. Il a mis en place une compilation des signalements jusqu'à début juillet 2019, notamment accessible sur Twitter avec  "Allo @Place_Beauvau", et participe à Mediapart dans le cadre de son blog, et de son bilan des violences policières.

Il a relayé des articles parlant de cette étude du Lancet sur son compte Facebook, et surtout sur son compte Twitter.
Mais il est ces temps-ci pas mal occupé a faire connaître son ouvrage paru il y a un mois, Dernière sommation, que j'invite évidemment chacun à se procurer !

La publication du Lancet

Les médias français ont abondamment relaté la récente publication de la revue britannique The Lancet sur les blessures oculaires provoquées par les tirs de LBD en France. Par exemple France Inter, le Monde, ou Libération, mais même des médias de droite comme Le Figaro ou L'Opinion.

Se référant à la dépêche de l'AFP, ils ont fait référence à "l'étude publiée par le Lancet". En fait il s'agit plus précisément d'un courrier. Mais il n'en reste pas moins que The Lancet est la deuxième revue médicale la plus citée au monde (après la revue américaine The New England Journal of Medicine), donc y avoir un courrier sélectionné n'est pas rien !

Les résultats publiés

 . Les données recueillies vont de février 2016 à août 2019. La plupart des données concernent les années 2018 et 2019 (les mois ne sont pas précisés).
 . 43 cas attribués à des tirs de LBD ont été identifiés, dont 20 pris en charge dans les hôpitaux parisiens.
 . Les patients sont jeunes (âge médian 26 ans), et majoritairement masculins (38 hommes et 5 femmes).
 . Il y a 25 lésions avec éclatement du globe oculaire, et 18 contusions dues à la force de l'impact (comme des commotions rétiniennes ou des hémorragies de la chambre antérieure de l'œil).
 . Les auteurs relèvent 25 fractures orbitaires, 12 fractures faciales, et 2 cas de lésions cérébrales.
 . 30 patients ont nécessité une ou plusieurs interventions chirurgicales. 9 patients ont dû subir une énucléation (ablation du globe oculaire).

Les auteurs notent :
« L'augmentation des blessures oculaires traumatiques graves ou responsables de cécité en France ces 10 derniers mois pourraient être en rapport avec l'usage des armes destinées à contrôler les manifestations. »
Et ils concluent sobrement, faisant allusion à la demande du Défenseut des droits en janvier 2019 :
« A ce jour, ces résultats n'ont pas conduit à un moratoire sur l'usage de ces armes. »

Rappel d'une référence

Dans un billet de janvier 2019, je citais une revue de la littérature médicale par des chercheurs américains publiée en 2017, qui concluait : « les LBD […] sont communément utilisés dans le contrôle des mouvements de foules. Nous avons trouvé que ces projectiles étaient responsables d'une morbidité et d'une mortalité importante ces 27 dernières années, le plus souvent par plaies pénétrantes et traumatismes de la tête, du cou et du torse. »

Le recueil des données

Cette étude recense les données de 17 services d'ophtalmolgie, mais elle n'est sans doute pas exhaustive. Il n'est d'ailleurs que de consulter les données rassemblées par David Dufresne.

 . D'abord, elle est explicitement cantonnée aux services d'ophtalmo des hôpitaux universitaires (qui certes accueillent en priorité les urgences spécialisées dans les grandes villes, c'est-à-dire là où ont manifesté les GJ)

 . Et il manque parmi les contributeurs :
  - des grands services d'ophtalmo parisiens (Hôtel-Dieu, St Antoine, Tenon, HEGP), sans parler de ceux de la proche banlieue,
  - des hôpitaux universitaires de grandes villes (Marseille, Strasbourg, Lille, Le Havre, Toulon...)

La lettre publiée ne permet pas de savoir si c'est parce que ces services n'ont pas participé à l'étude, ou parce qu'ils n'avaient pas de cas répondant à ses objectifs. 
Cette étude fera probablement l'objet d'une "vraie" publication, où la méthodologie et les résultats seront détaillés, mais ça, ça prend toujours du temps.

Et toujours, le gouvernement : circulez, y a rien à voir 

Pas plus tard que le 4 novembre, Sibeth Ndiaye, porte-parole du gouvernement, déclarait sur Les Matins de France Culture :
« Les violences policières, moi je récuse ce terme »
« Peut-être qu'il y a eu des erreurs, mais nous avions à faire face à une violence de ce point de de vue-là i-né-dite ! »
« Dans la crise des Gilets Jaunes, on a connu une violence, pour le coup politique, légitimée [?], telle que nous n'avions pas connue depuis extrêmement longtemps, et je suis même pas sûre qu'on l'ait déjà connue de cette manière-là ! »

Sibeth Ndiaye récuse le terme "violences policières" © Jean-Paul Richier


. Premièrement, s'il s'agit simplement d'"erreurs", les policiers français sont décidément d'une maladresse surprenante. A vrai dire, les communiqués de Synergie-Officiers, syndicat d'officiers de police qui a pignon sur rue, donnent à penser qu'il ne s'agit pas simplement de maladresse...
. Deuxièmement, si Mme Ndiaye n'a pas connaissance de soulèvements populaires beaucoup plus violents dans l'histoire de France, je propose de monter une cagnotte Leetchi pour lui permettre de suivre quelques cours.

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