Quand Evo Morales fête Ernesto « Che » Guevara

Le gouvernement d’Evo Morales organise une cérémonie d’hommage à Ernesto "Che" Guevara à l’occasion du cinquantième anniversaire de sa mort. Les anciens combattants boliviens qui ont contribué à vaincre les guérilleros expriment leur indignation.

 

Il y a cinquante ans …[1]

Elisabeth Burgos

Il s’est écoulé cinquante ans depuis la mort d’Ernesto « Che » Guevara en Bolivie, le 9 octobre 1967. Depuis lors, son portrait a envahi le marché et il s’est imposé comme un des fétiches les plus courus du négoce des images. Le cliché du photographe cubain Korda, pris lors d’une manifestation politique à La Havane, a été acheté et commercialisé par l’entrepreneur et éditeur Giangiacomo Feltrinelli. Ainsi a débuté le culte d’une image qui, à l’instar de celles de Marylin Monroe et de Frida Kahlo, a suscité un engouement religieux.

La seconde photographie qui le fit directement comparer au christ pour sa ressemblance avec celle de la scénographie de la toile fameuse d’Andrea Mantagna a été celle du photographe bolivien Freddy Alborta : le cadavre exposé devant la presse sur une table de la laverie de l’hôpital Señor de Malta de Vallegrande, peu avant qu’il ne soit enterré dans une fosse commune.

En Bolivie, où il a vécu son aventure ultime, le chef de l’État, adorateur fervent du culte du « guérillero héroïque », prépare un hommage qui est un mélange d’acte officiel et d’opération touristique à des fins lucratives. L’opération officielle-touristique est à la charge du Vice- ministre de la Coordination avec les mouvements sociaux et des autorités locales de Vallegrande. On attend la présence de personnalités du monde entier, dont les enfants de l’argentin et ses demi-frères.

Les festivités commencent le 6 octobre avec l’arrivée des participants à l’aéroport de Viru Viru de la ville de Santa Cruz, capitale de la région. Quatre jours d’activités culturelles intenses attendent les participants. Les présidents sous influence idéologique de La Havane seront de la fête. Le 7 octobre ils visiteront les lieux où le groupe guérillero a vécu ses dernières heures. Ils se rendront à La Higuera,  là même où  le Che fut exécuté ; une marche de quatre heures est ensuite prévue à la Quebrada del Churo où il fut fait prisonnier par le jeune capitaine Gary Prado. Le 8 octobre, après des offrandes florales et des prestations d’artistes, viendra une « nuit de bohême » dont le contenu n’est pas précisé. On suppose que selon la coutume locale ce sera une nuit de libations qui ne peut manquer dans aucune fête ; elle se termine généralement par une ivresse collective. Et le 9 se tiendra l’évènement majeur : un sommet présidentiel.

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Mais en Bolivie tous n’approuvent pas ces festivités. Une pétition protestataire est venue rompre l’unanimité supposée de « tout le peuple bolivien » à l’égard de cet hommage à Che Guevara. Le président de la Confédération nationale des anciens combattants de la guérilla de Ñancahuazu, le sous-officier Mario Moreira, a déclaré que ces derniers n’assisteraient pas à cette cérémonie car ils ne concevaient pas que l’on puisse rendre hommage aux guérilleros. « L’État bolivien qui représente le peuple a l’obligation de rendre hommage aux défenseurs de la patrie que nous avons été et aux 59 soldats qui ont perdu la vie dans ce combat », a-t-il ajouté.

Cependant, la déclaration officielle affirme que les Forces armées seront présentes à Vallegrande, étant donné que leur capitaine général, le président Evo Morales sera présent. Le ministre de la Défense, Reymi Ferreira, a précisé que ce ne serait pas l’armée en tant que telle qui rendrait  hommage à Guevara, mais bien les ex combattants de la Ñancahuazu, de telle sorte que les plaies du conflit soient refermées, et il a donné pour exemple la cérémonie annuelle organisée conjointement avec le Paraguay pour rappeler la guerre du Chaco. Il est vrai que les militaires boliviens et paraguayens se rencontrent tous les ans pour sceller leur amitié après une guerre particulièrement cruelle, qui a duré de 1932 à 1935. Cependant les anciens combattants de la guérilla considèrent que leur situation est différente et qu’il n’est pas possible de célébrer un étranger qui a causé le deuil et la douleur au sein de la famille bolivienne. « S’il avait triomphé notre pays serait différent. Grâce à nous, le pays est doté d’un gouvernement légal. Nous considérons que nous méritons le respect pour ce que nous avons fait », conclut le sous-officier Edgar Morales…

Tandis que le général Gary Prado qui a capturé le « Che » en 1967, s’interroge : « peut-être qu’un jour notre président égaré suggérera de construire un monument aux envahisseurs chiliens et que le haut commandement militaire obséquieux élèvera une statue au colonel Sotomayor qui a envahi Antofagasta et tué Abaroa. Alors que nous devons honorer et respecter  les jeunes qui ont donné leur vie pour défendre la Bolivie, quelle que soit leur idéologie »[2].

Pour Gary Prado, auteur du meilleur livre sur la campagne de Guevara en Bolivie, La guerilla inmolada[3], la défaite de la guérilla « fut une victoire sur l’invasion armée d’un groupe étranger qui avait pour visée d’imposer le modèle castriste en Bolivie. La vision relative à la campagne du « Che » a commencé à changer avec le gouvernement actuel, à partir de 2006, et il dépense de l’argent pour organiser des manifestations magnifiant son héritage. Mais pour moi, son legs est une fosse vide (…) Pour tous les militaires qui ont effectué cette campagne et pour les générations suivantes, ces manifestations sont une manière d’humilier l’armée, et je pense qu’elles obéissent à des instructions de Cuba ».  Et il ajoute que l’obligation faite aux militaires par le gouvernement d’Evo Morales d’adopter la devise « Patria o muerte » dont on suppose qu’elle vient du Che, ne signifie rien. Au moment de sa capture, il s’est écrié : « Ne me tuez pas, je suis le « Che » ».

S’agissant de l’affirmation selon laquelle la déroute et la capture du « Che » fut l’œuvre de la CIA, le général Prado précise qu’il y eut 14 instructeurs nord-américains basés dans la localité La Esperanza pour un entraînement qui a duré 16 semaines. « Il étaient à 80 kilomètres au nord de Santa Cruz où il leur était interdit de se rendre, et jamais ils ne s’approchèrent des zones d’opération situées au sud. Ils n’ont participé à rien. Cette affirmation est prouvée. Est-ce que la CIA avait des agents parmi les paysans ? Non.  Ce fut  l’œuvre des boliviens »

Au gré de ses conversations avec Guevara le général Prado lui demanda pourquoi il était venu en Bolivie, un pays dans lequel il y avait déjà eu une révolution[4]. Guevara lui répondit qu’on l’avait mal informé, qu’il n’avait pas préparé cette expédition. « Alors qui l’a préparé ? D’autres niveaux. Lesquels ? Fidel ? Il ne voulut pas apporter de précisions supplémentaires ».

Ce seront les derniers mots de l’argentin errant qui se comparait à Don Quichotte, auquel Fidel Castro avait, pour un temps, donné un gîte.

 

[1] Traduction de l’article d’Elisabeth Burgos paru dans la revue vénézuélienne Zeta du 6 au 12 octobre 2017, n° 2119.

[2] Référence à la guerre du Pacifique qui opposa la Bolivie et le Pérou au Chili de 1879 à 1884. Appelée aussi guerre du salpêtre, elle conduisit à la perte de la province de Litoral, et donc de l’accès de la Bolivie à l’océan Pacifique. Le port d’Antofagasta devint chilien. Le colonel Eduardo Abaroa perdit la vie en 1879 lors de l’attaque chilienne de Calama. Il est fêté comme un héros.

[3] Editorial Punta y Coma S.R.L., Santa Cruz, 1987. Concernant la guérilla et ses interprétations voir les billets précédents: https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-lavaud/blog/200916/le-guerillero-le-general-et-le-cocalero-ernesto-guevara-gary-prado-evo-morales-1;  https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-lavaud/blog/200916/le-guerillero-le-general-et-le-cocalero-ernesto-guevara-gary-prado-evo-morales-2; https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-lavaud/blog/200916/le-guerillero-le-general-et-le-cocalero-ernesto-guevara-gary-prado-evo-morales-3; https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-lavaud/blog/111016/l-assassin-du-che-evo-en-remet-une-couche  .

[4] En 1952, sous la gouverne du Mouvement nationaliste révolutionnaire (MNR). Elle avait amené le suffrage universel, la nationalisation des plus grandes entreprises minières, une réforme éducative avec notamment la mise en place d’un réseau d’écoles rurales, et une réforme agraire permettant de redistribuer la terre des haciendas aux paysans, principalement sur le haut plateau (altiplano) et dans les vallées. Les bénéfices de cette révolution expliquent, en partie, l’indifférence des paysans, voire l’hostilité pour certains, à l’égard de l’entreprise guérillera. Ernesto « Che » Guevara s’était bien trompé d’adresse.

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