La mascarade électorale bolivienne

Comment et pourquoi le gouvernement bolivien a t’il toutes les chances de conserver le pouvoir à la suite des élections nationales d’octobre prochain?

Les élections nationales boliviennes convoquées pour le 20 octobre prochain doivent désigner pour cinq ans le président et le vice-président, 130 députés et 36 sénateurs. Un second tour éventuel est programmé pour le 15 décembre 2019. Neuf partis ou groupements sont habilités à présenter des candidats.

Mais en l’occurrence peut-on employer le terme élection pour qualifier une mascarade qui n’est guère qu’une opération truquée de légitimation de la coterie qui gouverne le pays? Un plébiscite, en quelque sorte, étant donné que ses opposants sont condamnés à faire de la figuration quand ils ne sont pas tout bonnement empêchés de se présenter – n’oublions pas, en effet, que certains d’entre eux ont dû s’exiler.

elections-2019-2

Rappelons d’abord que le 21 février 2016 la population du pays s’est prononcée par referendum contre une modification de la Constitution visant à donner la possibilité d’une réélection supplémentaire d’Evo Morales à la présidence, alors qu’il ne pouvait prétendre qu’à deux mandats consécutifs. Qualifiant ce vote de mensonge le pouvoir exécutif a néanmoins fait avaliser cette permission par le Tribunal constitutionnel plurinational en novembre 2017. Celui-ci, qui n’a aucune faculté pour modifier une Constitution qu’il est uniquement chargé de faire appliquer, a autorisé ce renouvellement au nom de la liberté qu’aurait[1] chaque individu de voter et d’être élu stipulée dans l’article 23 de la Convention américaine sur les droits de l’homme (CADH).  Or la limitation à la réélection inscrite dans la Constitution bolivienne, comme dans la plupart de celles des  pays démocratiques, est précisément conçue pour protéger l’état de droit et les libertés individuelles, et non les prérogatives de ceux qui exercent le pouvoir ; elle vise à faire barrage à leurs excès.[2]

La voie étant ainsi ouverte, il ne restait plus qu’à actualiser le dispositif électoral, à museler l’opposition et à doper la propagande : une formalité pour une équipe en campagne quotidienne depuis 13 ans qui contrôle absolument tous les leviers du pouvoir : exécutif, législatif, judiciaire, électoral[3] et la plus grande partie des médias…

Le sans vergogne

Avant d’en venir à quelques informations concernant les candidatures et le déroulement des manœuvres électorales, quelques mots au sujet de l’acteur principal de cette mise en scène inspirés par un article du journaliste et écrivain Alistair Campbell publié il y a quelques jours dans le quotidien Le Monde intitulé : « Trump et Johnson chefs de file d’un monde post-vergogne »[4]. Selon lui ces deux gouvernants ont en commun de mentir et d’en être fiers. « Ils nient avoir dit ce qu’ils ont dit et balaient sans aucun scrupule les preuves de leurs affabulations... Ils s’accordent le crédit de ce qu’ils n’ont pas fait et blâment les autres pour leurs erreurs. Se retrouver au cœur de scandales ne les gênent aucunement, ils s’en glorifient ». De plus, ils s’appliquent à ignorer les faits et la raison au profit des mensonges et de l’émotion, et qu’ils n’ont pas d’idéologie : « Ils ne sont pas dangereux pour leurs convictions, mais pour leur absence de convictions », conclue l’auteur.

Ce portrait va comme un gant à Evo Morales. Bien qu’il se présente comme un homme de gauche – et continue d’être considéré ainsi par beaucoup, notamment en Europe – sa conduite l’apparente au portrait du sans vergogne tracé par Alistair Campbell.  Aussi bien dans sa vie personnelle que dans son exercice politique, il est en effet capable de soutenir fermement une chose et son contraire, de manifester des comportements opposés aux idées qu’il énonce, ou de lancer de fausses promesses. C’est ainsi, par exemple, qu’après avoir reconnu être le père d’un enfant, il a ensuite affirmé que cet enfant n’existait pas et n’a pas hésité à faire incarcérer la mère supposée de celui-ci[5]. Se voulant et se présentant – pompeusement –  comme le défenseur des Indiens, tant au plan national qu’international, il s’applique à bafouer leurs droits qu’il a pourtant contribué à fixer en forçant le vote de la Constitution : notamment celui qui consiste à obtenir leur consentement avant la mise en œuvre de projets de développement sur leurs territoires protégés. Grand défenseur de la nature au point d’organiser en 2010 un contre-sommet environnemental à Tiquipaya (Cochabamba) après celui de Copenhague[6], il met en œuvre des projets de développement hautement toxiques pour l’environnement : exploitation minière et pétrolière dans les parcs naturels, barrages gigantesques sur les fleuves amazoniens, encouragement à la déforestation au nom du développement agricole[7], infrastructures routières en zones forestières… Et quel crédit accorder à sa promesse de respecter le résultat des prochaines élections alors qu’il n’ a pas tenu cet engagement lors de précédentes consultations  électorales – et s’est même vanté de sa tromperie (trampa)[8] ?

Il est tout aussi évident que ce n’est pas l’idéologie qui guide la politique gouvernementale mais le pragmatisme d’une équipe conçue pour durer, capable de tous les compromis et de tous les revirements. Après avoir fustigé les capitalistes prédateurs et exploiteurs de l’orient bolivien, (relais de l’Empire) il n’a aucun scrupule à faire alliance avec certains d’entre eux comme les nervis des jeunesses de Santa Cruz (Juventudes Cruceñistas) qu’il qualifiait la veille de fascistes, ou avec des fractions de la Cámara de Industria, Comercio, Servicios y Turismo de Santa Cruz (CAINCO), pour engranger les appuis et les votes nécessaires à son maintien au pouvoir. Ses atteintes aux libertés (opposants exilés ou en prison, obstacles aux medias et aux journalistes, tracasseries visant les ONG…) sont constantes, la corruption gangrène le pays (il ne se passe pas de semaines sans qu’éclate un nouveau scandale[9] ; le turn-over de chefs de la police convaincus de malversations et de concussion donne le tournis[10] ; l’appareil judiciaire est inféodé, inepte et vénal…), et last but not least, le trafic de drogue, de la cocaïne principalement, fait lui aussi les manchettes des journaux[11].

Le pronostic

Il y a quelques mois encore, il semblait qu’Evo Morales ne pourrait se maintenir au pouvoir que par un coup de force car les sondages le donnaient pour battu au second tour par l’ancien président Carlos Mesa (2003-2005) leader de la coalition Comunidad ciudadana, son principal concurrent déclaré. Fin 2018 les deux candidats étaient au coude à coude avec environ 32% des votes en leur faveur. Actuellement, les intentions de vote pour Evo Morales sont aux alentours de 37 %, celles de Mesa ont reculé à 25%, tandis qu’un troisième concurrent, Oscar Ortiz, sénateur démocrate du département de Santa Cruz, à la tête de l’entente Bolivia Dice No[12], en capitalise 11%.  Or selon la loi électorale si le candidat qui arrive en tête obtient 40% des suffrages « validos »[13] et qu’il est séparé de son concurrent le plus immédiat d’au moins 10% des voix, il est directement élu au premier tour de scrutin. Il est donc tout à fait envisageable que le chef de l’État plurinational gagne ces élections dès le premier tour et parvienne à continuer de contrôler les deux chambres et peut-être même – c’est son but affiché – les deux tiers de l’Assemblée législative plurinationale (ensemble des deux chambres), comme c’est le cas actuellement.

elections-2019

Pourquoi en est-on arrivé là ? Pas seulement parce que le pouvoir exécutif dispose de tous les leviers pour imposer le résultat et qu’il use et abuse de tous les trucages que cette situation favorise. Voici quelques exemples des licences qu’il s’est octroyé : usage éhonté des ressources publiques pour sa publicité[14], habilitation de votants dans les pays étrangers où il est sûr de gagner[15], tripotage suspect des listes électorales (notamment dans les départements du Beni et du Pando)[16], élimination de nombreux jeunes nouvellement candidats[17]… 

Pas seulement non plus en raison des menaces qu’il fait peser sur ses adversaires (tous sont sous le coup de procès).  Le seul Carlos Mesa en totalise sept[18] dont trois ont été intentés depuis qu’il a annoncé sa candidature à la présidence. Alors même que les turpitudes, exactions, violences, abus de toute sorte sont au cœur du système actuel de pouvoir des écarts infimes souvent anciens, réels ou inventés, sont portés au débit des candidats de l’opposition, et du fait de la propagande officielle parasitent les médias. C’est ainsi, par exemple que Carlos Mesa est accusé de recevoir de l’argent des narco trafiquants[19]. Une accusation d’un cynisme et d’une perversité rare à l’heure où les découvertes de complicités entre les mafias du trafic et des proches du pouvoir se multiplient. L’hôpital se moque de la charité[20].

Mais pour au moins deux autres raisons. D’une part Evo Morales jouit encore d’une popularité et d’un réservoir de voix enviable chez tous ceux dont il a réussi à faire ses clients ou qu’il contrôle en jouant de la carotte et du bâton, notamment dans les campagnes. Son noyau dur est principalement articulé par les producteurs et commerçants de coca du tropique et il s’étend aux paysans, aux travailleurs informels, aux mineurs des coopératives[21], aux transporteurs, aux contrebandiers et autres trafiquants… Et surtout parce que l’opposition, en partie parce qu’extrêmement fragilisée et menacée, elle est totalement incapable de présenter des candidats et des projets alternatifs mobilisateurs et crédibles. Divisée, elle s’épuise en manœuvres et disputes qui font le jeu du pouvoir en place et les questions de fond concernant l’avenir du pays, la démocratie, la politique économique, l’environnement, la moralisation, même si elles sont évoquées passent au second plan d’une information politique qui fait la part belle aux coups fourrés, aux fake news, aux ragots … Rien n’est dit, par exemple, sur la manière dont le pays pourrait être effectivement gouverné (avec quelle majorité ?) ni sur les modalités de la mise en œuvre des promesses et programmes des candidats. Aucun débat public n’est organisé. Et il semble peu envisageable qu’il y en ait dans les semaines qui viennent. Au bout du compte, le candidat Morales n’a plus qu’à rafler la mise.

Et ne soyons pas naïfs. Si pour une raison ou pour une autre il ne parvenait pas à ses fins par la voie électorale, il inventerait quelque nouvel artifice juridique pour se maintenir ou mobiliserait ses « mouvements sociaux », et le cas échéant n’hésiterait pas à utiliser la force.

 

[1] Artículo 23 de la Convención Americana de Derechos Humanos (CADH) : « Todos los ciudadanos deben gozar de los siguientes derechos y oportunidades:

  1. de participar en la dirección de los asuntos públicos, directamente o por medio de representantes libremente elegidos
  2. ;b. de votar y ser elegidos en elecciones periódicas auténticas, realiza-das por sufragio universal e igual y por voto secreto que garantice la libre expresión de la voluntad de los electores, y
  3. de tener acceso, en condiciones generales de igualdad, a las funcio-nes públicas de su país  

[2] Sur ce sujet voir : https://www.venice.coe.int/webforms/documents/default.aspx?pdffile=CDL-AD(2018)010-spa

[3] El Órgano Electoral  está conformado por un tribunal en ámbito nacional, por tribunales departamentales, juzgados electorales, jurados de las mesas de sufragio y notarios. Tiene también a su cargo las oficinas del Registro Civil.

[4] Le Monde, samedi 10 août 2019.

[5] Voir : https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-lavaud/blog/190117/evo-morales-et-le-scandale-du-zapatagate-ou-est-l-enfant-ou-est-l-argent ; https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-lavaud/blog/050416/la-chola-des-pieds-nickeles

[6] Il renouvellera l’opération en 2015.

[7] Voir : https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-lavaud/blog/111217/le-sabotage-environnemental-en-bolivie-quelques-exemples-recents  

[8] https://www.paginasiete.bo/opinion/editorial/2019/8/18/promesas-de-evo-de-que-respetara-el-voto-227858.html

[9] https://www.paginasiete.bo/opinion/raul-penaranda/2019/5/19/abecedario-de-la-corrupcion-del-mas-218445.html ; https://www.paginasiete.bo/opinion/raul-penaranda/2019/6/2/abecedario-de-los-elefantes-blancos-de-la-era-de-evo-219875.html

[10] https://www.lostiempos.com/actualidad/pais/20190428/mas-100-policias-protagonizaron-24-escandalos-ultimos-10-anos

[11] https://rimaypampa.com/los-barones-de-la-coca/ ; https://www.paginasiete.bo/opinion/francesco-zaratti/2019/6/15/mas-narcopoder-que-nunca-221172.html ;

 http://eju.tv/2019/06/tras-el-escandalo-clan-de-montenegro-envio-6795-kilos-de-cocaina-a-belgica/ ;
https://www.lostiempos.com/actualidad/pais/20190806/cinco-casos-muestran-que-narco-campea-bolivia-0

 

[12] Óscar Ortiz:est né à Santa Cruz le 1 janvier 1969. Il a un diplôme en administration des entreprises de l’Université privée de Santa Cruz (UPSA). Il est devenu pour la première fois sénateur en 2006. Depuis 2015 il exerce son second mandat de sénateur de Santa Cruz sous la bannière de Unidad Demócrata (UD). Il est vicepresident de l’Organización Demócrata Cristiana de América Latina.

[13] Votes émis moins les blancs et les nuls.

[14] https://www.paginasiete.bo/nacional/2019/8/4/al-menos-normas-prohiben-uso-de-bienes-en-campana-electoral-226407.html ; https://www.paginasiete.bo/opinion/editorial/2019/6/2/las-ventajas-del-mas-en-la-campana-219869.html

[15] https://www.paginasiete.bo/opinion/editorial/2019/4/26/sobre-el-voto-en-el-exterior-216244.html

[16] https://eju.tv/2019/06/pando-4-organizaciones-politicas-se-adhieren-a-la-denuncia-por-registros/ https://eju.tv/2019/06/las-inscripciones-fraudulentas-en-el-padron-electoral-de-riberalta-son-otra-muestra-de-la/ ; https://eju.tv/2019/06/denuncian-a-personal-del-sereci-pando-que-empadronaba-en-beni-oposicion-ve-fraude-electoral/

[17] https://www.noticiasfides.com/nacional/politica/elecciones-132-candidaturas-de-jovenes-quedaron-fuera-de-las-listas-electorales-400038

[18] https://www.paginasiete.bo/nacional/2019/8/13/gobierno-abrio-procesos-en-13-anos-carlos-mesa-227360.html ; http://brujuladigital.net/opinion/evo-y-sole-cruzaron-rios-de-sangre ; http://brujuladigital.net/politica/candidatos-opositores-a-evo-advierten-que-buscan-acorralarlos-mediante-la-persecucion-judicial

[19] «Si el (Carlos Mesa) es narco, Evo Morales es astronauta o historiador”, señaló sarcásticamente Quiroga, en conferencia de prensa, sobre este caso »  https://eju.tv/2019/05/tuto-sale-en-defensa-de-carlos-mesa-si-el-es-narco-evo-morales-es-astronauta/

[20] Le dice la cazuela al cazo 

[21] Qui n’ont de coopératives que le nom et sont, le plus souvent, aux mains d’un petit groupe d’associés exploitant une main d’œuvre salariée corvéable à merci.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.