Clap de fin en beauté du festival à Villerville

Alain Desnot quitte son « festival à Villerville » fondé il y a six ans. Dernière édition en forme de florilège dans ce village où rôdent les fantômes de grands acteurs. Et ce fut d’abord cela, Villerville, un festival où l’acteur est aussi nu que roi. A commencer par « Les Analphabètes », un spectacle sublime réunissant durant trois heures une actrice, un acteur et un musicien.

Scène de  "Les analphabètres" © Victor Tonelli Scène de "Les analphabètres" © Victor Tonelli
Village de la Côte fleurie, entre Deauville et Honfleur, Villerville se glorifie plus d’avoir été le lieu de tournage du film Un singe en hiver avec Gabin et Belmondo que d’avoir le privilège, dans son cimetière, d’offrir un « repos éternel » et des acteurs inoubliables : le patriarche Fernand Ledoux (toute la Comédie-Française est venue à son enterrement), un peu plus haut à droite Jean-Yves Dubois, à gauche Philippe Clevenot et, dans le caveau familial juste au-dessus, Bertrand Bonvoisin.

Sur sa table, dans une rue calme du village, l’actrice et metteuse en scène Bérangère Bonvoisin, sœur de Bertrand et épouse de Philippe, a étalé des brochures, des manuscrits, des livres, des enregistrements audio et vidéo. Avec tout cela, elle rêve de composer un spectacle entrelaçant ces mémoires d’acteurs, spectacle qu’elle aimerait créer, avec les habitants de Villerville, en haut du cimetière avec vue sur la mer. Merveilleuse rêverie.

Fidèles, perdreaux et briscards

Si cette rêverie prendra corps un jour – comme c’est à espérer –, cela ne sera pas dans le cadre du « Festival à Villerville » conçu et tenu à bout de bras par Alain Desnot depuis six ans. Fatigué tout court et fatigué plus encore de ne pas obtenir les soutiens qu’il souhaitait, Desnot a décidé de passer les clefs à Matéo Cichacki, un jeune acteur (moins de 25 ans) qui a des attaches dans la région. Pour faire le lien, l’acteur était à l’affiche de ce dernier festival Desnot, mettant en scène et interprétant avec Alexandre Patlajean Je suis le vent de Jon Fosse, dans la petite salle des mariages adjacente à la mairie. La parole de Fosse dialogue silencieusement avec un grand tableau représentant le bord de mer à Villerville accroché au fond de la salle, il n’en va pas de même avec les deux acteurs.

Desnot a voulu faire de ce dernier festival un florilège des précédents, en invitant des artistes qui s’y étaient illustrés, tout en ne s’interdisant pas de présenter de nouveaux perdreaux ou de vieux briscards. Les uns et les autres occupant le plus souvent des lieux à jamais attachés à la mémoire du festival tels le Salon du château, le Chalet et le Garage.

C’est au Chalet que Lionel González avait répété Douce d’après Dostoïevski en ayant dans l’oreille la voix de Philippe Clevenot dans Elvire Jouvet 40. C’est au Salon du château qu’il a présenté Demain tout sera fini avec l’actrice roumaine Gina Calinoiu (devenue depuis membre de la troupe du Théâtre national de Dresde). Et c’est au Garage que Lionel, Gina et l’acteur-musicien Thibault Perriard présentent Les Analphabètes, librement inspiré de la série télévisée en six épisodes d’Ingmar Bergman Scènes de la vie conjugale (le titre du spectacle reprend celui de l’un des épisodes). Un spectacle qui dure trois heures et se donne avec quelques chaises et une table. Rien de plus, rien de moins. Une traversée à deux, douce et cruelle, drôle et poignante, une soirée en tous points sublime.

Le spectacle a été créé au Théâtre-studio d’Alfortville, il y a deux ans. Jean Bellorini l’a programmé brièvement au TGP de Saint-Denis il y a quelques mois. Cependant, il a été peu vu, peu remarqué. Noyé dans la Bergmanmania qui a déferlé cette dernière saison (2018, centième anniversaire de la naissance de l’écrivain-cinéaste). Par ailleurs, le spectacle a dû effrayer probablement nombre de programmateurs par sa durée. Pas tous, heureusement. Quelques dates sont prévues, il en faut encore d’autres, car Les Analphabètes est une œuvre rare et merveilleusement accomplie. Je crois n’avoir encore jamais assisté à un spectacle où deux acteurs et un musicien tiennent les spectateurs en haleine durant trois heures (avec un court entracte) sans temps mort, sans chute de tension, sans décor, sans la moindre béquille décorative.

Un séjour fondateur

Alain Desnot avait rencontré Lionel González au milieu des années 2000. L’acteur faisait partie de la distribution du tout premier spectacle de Sylvain Creuzevault, Visages de feu de Mayenburg, repéré par Desnot dans la petite salle du théâtre de Charenton. Il avait programmé la troupe au festival Berthier en juin avec Fœtus, un spectacle portant en germe ceux qui allaient suivre comme Le père Tralalère.

Quand la compagnie d’Ores et déjà s’est constituée autour de Sylvain Creuzevault, González a dissous la sienne : le théâtre du Balagan. Quelques spectacles plus loin, il quitte d’Ores et déjà, et refonde une compagnie : Le balagan retrouvé. Desnot l’invite alors à créer quelque chose à Villerville. Cela sera Demain tout sera fini, une adaptation libre des Joueurs de Dostoïevski répétée en partie sur place. C’est à cette occasion que l’on découvre Gina Calinoiu que Lionel González a rencontrée en Pologne à Wroclaw lors d’un stage avec Anatoli Vassiliev. Peu avant la fin du festival, Lionel et Gina demandent au propriétaire du château, François de la Porte, s’ils peuvent rester un peu pour répéter leur prochain spectacle autour de Bergman. Le propriétaire accepte. Ils y resteront cinq semaines, un moment que l’actrice et l’acteur qualifient de « fondateur ». Aujourd’hui, le propriétaire du château est président du Balagan retrouvé.

Scène des "Analphabètes" © Victor Tonelli Scène des "Analphabètes" © Victor Tonelli
Cette année, si c’est au Château qu’ils logent, c’est au Garage qu’ils jouent Les Analphabètes, après plusieurs étapes dont Villerville et le Studio d’Alfortville ont été les témoins (lire ici et ici). Un murissement dans le temps qui a contribué à la force actuelle du spectacle où l’on suit les aléas d’un couple au fil des années (tous les autres personnages, présents chez Bergman, ont été gommés). Depuis le premier épisode du couple « idéal » main dans la main où l’homme, Johan, est le maître de la parole et où Marianne, son épouse, écoute, approuve du chef, plus qu’elle ne parle. Et quand elle prend la parole, le mari dominant a tôt fait de lui couper le sifflet. Puis, épisode suivant, la rupture. Johan part avec une jeunette et laisse Marianne en larmes avec les deux enfants. Bien sûr, il lui versera de l’argent chaque mois, etc. Et ainsi de suite jusqu’au renversement final au moment du divorce tardif où la femme prend le pouvoir, celui des mots, celui de l’aisance corporelle et celui de la gaîté. Johan joue sa dernière carte : la violence, mais il doit faire face à une adversaire qu’il ne croyait pas si forte. Enfin vient l’épilogue, les retrouvailles des années plus tard, chacun s’étant marié de son côté. Marianne est maîtresse de la situation tout comme l’actrice Gina se révèle maîtresse de la langue française. Les deux acteurs se sont véritablement  accaparés les mots de Bergman pour les faire renaître et les prolonger à leur manière.

Les maîtres de l’Est

Si Lionel González comme Eric Charon ou Arthur Iqual, (pour citer des acteurs qui sont passés par le canal historique Creuzevault) sont des maîtres à parler le français et des rois de l’improvisation, ce n’était pas le cas de Gina Calinoiu lorsque nous l’avons vu jouer pour la première fois dans le Dostoïevski où son français hésitant bifurquait vers l’anglais où elle était plus à l’aise. Les années ont passé, l’actrice roumaine parle de mieux en mieux le français mais cache bien son jeu au fil des Analphabètes. A côté de ce couple qui n’en finit pas de s’aimer et de se déchirer en se balançant des masques et des piques, Thibault Perriard (familier des spectacles de la compagnie la Vie brève qui vient de s’installer au Théâtre de l’Aquarium) ne meuble pas les blancs. Sa musique est comme un chant intérieur au spectacle et lui le premier spectateur du couple, passant de la guitare à la batterie ou, par un jeu de ficelles, manipulant un piano.

Puisse ce spectacle tourner tant et plus, puisse-t-il aussi inaugurer un jour le studio que Lionel González est en train d’aménager sur les hauteurs de Vitry-sur-Seine, dans un atelier d’ébéniste dont il a fait l’acquisition. Un lieu de travail et de transmission autour de l’acteur en liaison avec les grands maîtres de l’Est : Stanislavski, Meyerhold, Anatoli Vassiliev ou encore Krystian Lupa auprès desquels Lionel et Gina nourrissent leur acuité et leur souplesse. Avec quels moyens pourra-t-on ouvrir ce lieu en une époque où la culture est priée de se serrer de plus en plus la ceinture ? González ne le sait pas mais un peu d’utopie, c’est bon pour le moral.

Geoffrey, Asja et les autres

Revenons à Villerville. L’an dernier l’acteur-auteur Geoffrey Rouge-Carrassat s’était fait remarquer avec Conseil de classe, un spectacle rôdé dans le Off avignonnais. L’histoire d’un prof qui affronte ses élèves présents-absents suite à une dénonciation. Cette année, toujours seul en scène, et toujours auteur du texte, voici Roi du silence. A la mort de sa mère, devant ses cendres, un fils rompt le pacte de silence qu’il s’était imposé à lui-même : il avoue à sa mère morte son homosexualité. Et ce geste trouble en entraîne d’autres où l’amitié et l’amour filial sont mis à rude épreuve. Comme Conseil de classe, c’est un spectacle hyper réglé, sous contrôle, un poil trop, peut-être. Mais quel acteur !

Sène de  "Roi du silence" © Victor Tonelli Sène de "Roi du silence" © Victor Tonelli
L’an dernier, au festival Les effusions qui se tient sur un week-end fin août-début septembre sur une presqu’île du Val de Reuil, on avait découvert la jeune actrice Asja Nadjar dans Anouk (lire ici). L’histoire d’une très vieille femme qui refuse d’abdiquer devant son âge. L’actrice s’est inspirée de sa propre grand-mère. Voici Anouk à Villerville. En un an, le spectacle s’est bonifié, l’actrice va parfois jusqu’à frôler des zones extrêmes et opaques de l’extrême vieillesse. Dans le même lieu, une salle de classe, de façon plus ordinaire et plus désordonnée, Adeline Piketty raconte les vies d’un homme (Guy Vouillot) et d’une femme (Adeline Piketty elle-même) par petits sauts de puce et petites touches à travers le prisme premier de la sexualité. Chacun y reconnaîtra une part de lui-même.

Sur le flanc d’une colline donnant sur la mer, le Chalet est un lieu inspirant une fois encore. Dans Prologue, Marie Clavaguera-Pratx propose l’amorce d’un spectacle autour du fameux gang des Postiches avec les acteurs Renault Triffault et Matthieu Beaufort. Prometteur et à suivre.

Enfin, dans le salon du château, Hervé Briaux, acteur que l’on a souvent vu dans les spectacles de Georges Lavaudant et de Patrick Pineau, retrouve un texte qui lui est cher, Les Mémoires de l’abbé de Choisy habillé en femme. Que François Timoléon de Choisy soit ou non le véritable auteur du texte importe peu. L’acteur fait son miel de ces propos dentelés comme le sont ses gants et son pourpoint. Eclairé par deux chandeliers, l’abbé de Choisy écrit ses mémoires en trempant sa plume dans un encrier qui appartenait à l’acteur Philippe Clévenot. Il en sort une encre sympathique.

Tous les spectacles sont présentés chaque jour, représentations à partir de 11h du matin. Ouvert le 29 août, le festival à Villerville s’achèvera ce soir. Détails sur le site du festival ou au 02 31 87 77 76.

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