Le festival Impatience a bien eu lieu

Malgré la Covid et tout ce qui s’ensuit, grâce à l’énergie de l’équipe du 104 et des théâtres et institutions partenaires tout comme l’est "Télérama", le festival « des talents émergents » a pu se dérouler ces dernières semaines réunissant huit spectacles devant un « public » restreint de nombreux professionnels et journalistes, et décerner ses prix habituels sauf un...: celui du public.

Premier prix à être décerné : celui de la SACD. La société des auteurs est d’abord attentive, comme l’a précisé l’autrice et présidente Denise Chalem, à l’écriture. Le prix, doté de 5000 euros, est allé au spectacle venu du Congo, Sept mouvements Congo, écrit et mis en scène par Michel Disanka. Pour ce dernier, le prix vient « couronner dix ans de recherche théâtrale », dit-il avant d’ajouter : « Je le dédie à tous mes morts. » Le Congo n’est pas exactement un jardin zen japonais, c’est plutôt un pays de fureurs en tout genre où la politique est un sport de combat. Tout cela traverse la pièce en sept mouvements qui déborde de mots, de musiques live et de danses, au point de friser l’indigestion. Comme ses pairs et pères, Sony Labou Tansi et Dieudonné Niangouna, Michel Disanka a le verbe généreux. Mais il a encore du chemin à faire pour atteindre une écriture forte et dense comme celles de ses aînés. Comment construire un chemin d’espoir dans un quotidien semé d’embûches, se demande l’auteur-metteur en scène ? Pas simple. Alors Disanka et ses acteurs cherchent de tous les côtés au risque de se disperser. Ça cafouille pas mal à Kinshasa mais ça bouge. Ce prix est à la fois pour eux une arme et un bouclier. Et d’abord une formidable bouffée d’adrénaline.

Prix des lycéens (une bonne dizaine qui ont pu voir tous les spectacles) : Pourquoi Jessica a-t-elle quitté Brandon ? Un spectacle cosigné par ses deux interprètes, Pierre Solot et Emmanuel de Candido, et par Olivier Lemel. Un spectacle de la compagnie MAPS basée à Namur (Belgique). Donc, dans un Starbucks, Jessica n’y va pas par quatre chemins : « Brandon, ou bien tu me parles, ou bien je te quitte. » Le titre du spectacle a déjà donné la réponse, le spectacle peut donc partir ailleurs, sur les traces du « vrai » Brandon, un ancien pilote de drones militaires et un passionné de jeux vidéos devenu lanceur d’alerte. Bref : les lycéens ont reçu cinq sur cinq cet aller-retour entre le réel et le virtuel. D’autant que le spectacle zappe d’une forme à l’autre.

Le prix du public, faute de public, n’a pas été décerné.

Restait donc le prix le plus attendu et le mieux doté (une diffusion assurée dans les nombreux lieux partenaires) remis par l’actrice Rachida Brakhni, présidente du jury (réunissant professionnels et journalistes). Il a été attribué au spectacle The Jewish Hour, écrit et mis en scène par Yuval Rozman. Le titre du spectacle est celui d’une émission de radio amatrice, fictive bien sûr, enregistrée « en direct depuis Netanya », ville au nord de Tel Aviv, haut-lieu des juifs français ayant fait leur alya, d’où son surnom de « petit Paris ». Dans le studio, les invités se succèdent devant l’animatrice interprétée par la formidable Stéphanie Aflalo. On avait vu cette actrice atypique dans une interprétation étourdissante de la pièce de Copi, Loretta song, mise en scène par Florian Pautasso (lire ici). On l’avait retrouvée dans une adaptation de L’Education sentimentale signée Hugo Mallon (lire ici). On s’était précipité au début de l’hiver pour la voir dans Jusqu’à présent, personne n’a ouvert mon crâne pour voir s’il y avait un cerveau dedans, un spectacle qu’elle avait conçu et qu’elle interprétait avec son double télévisuel (jouée par elle-même) au Point Ephémère dans le cadre du festival Zoa. Un spectacle espiègle et savant, inspiré du livre de Wittgenstein, De la certitude, malheureusement donné une seule fois juste avant le confinement et donc quasi-mort né. On la retrouve donc avec plaisir. « J’ai écrit Jewish hour pour elle », confesse Yuval Rozman, parlant de son actrice. Dans ce petit studio de radio, Stéphanie Aflalo fait feu de tout bois face à ses invités dont Bernard-Henri Lévy, tous interprétés par Gaël Sall et Romain Crivellari. Comme il se doit, l’émission est entrecoupée de pauses, entre autres musicales. Bref, on s’y croirait. Mais nous sommes au théâtre. De cliché en gag, de borderline en boxon, l’émission dégénère, ce serpent de mer qu’est l’« identité juive » est mise à toutes les sauces et le spectacle, tout en devenant joyeusement chaotique, perd un peu les pédales. Qu’importe, puisqu’il est the winner.

Tant qu’on y est, décernons notre prix : le prix Balagan (doté de quelques mots). Le vainqueur, à l’unanimité du jury, est Simon Gauchet, concepteur, acteur et metteur en scène de L’Expérience de l’arbre. Basé en Bretagne depuis toujours (il est aujourd’hui associé au CDN de Lorient jusqu’en 2022), loin des sunlights parisiens (c’est la première fois qu’un de ses spectacles se donne à Paris, merci Impatience), Simon Gauchet est un artiste des plus singuliers qui, à chaque fois, renouvelle son jeu de billes, loin des sentiers battus. On l’avait découvert lors de feu le festival « mettre en scène » au temps où François Le Pillouer dirigeait le Théâtre national de Bretagne avec L’Expérience du feu, une  brûlante variation autour du personnage de Jeanne d’arc interprétée par l’inoubliable Karine Piveteau (sortie comme Gauchet de l’école du TNB). Un spectacle (lire ici) qui mettait le feu (bûcher oblige) au théâtre du Vieux Saint-Etienne de Rennes;  (une ancienne église, qui plus est). On devait retrouver Simon Gauchet dans ce même lieu et dans le cadre du même festival pour Le Projet Apocalypse. Le titre résume bien l’énormité et la folie du projet très réussi (lire ici) mais difficilement tournable. Tout comme le spectrale qui allait suivre (je ne l’ai pas vu) qui se déroulait sur un radeau au fil de l’eau. Bref, Simon Gauchet n’a pas froid aux yeux et aucun de ses spectacles ne ressemble au précédent. C’est évidemment le cas du spectacle retenu pour Impatience : L’Expérience de l’arbre.

Il y a dix ans, Simon Gauchet était allé au Japon et s’était entretenu longuement avec un maître du théâtre nô. Il y est retourné il y a deux ans à la faveur d’une bourse et la conversation s’est poursuivie. De rencontre en rencontre, le maître lui avait enseigné l’esprit de son art. Il lui avait expliqué que le théâtre nô se faisait face à un arbre, ce dernier faisant le lien entre la terre et le ciel, les hommes et les dieux. A son tour, le maître lui avait demandé ce qu’était le théâtre ici, en occident. C’est de cet aller-retour, ce double mouvement amical, que Gauchet témoigne. C’est cette double expérience avec un arbre pour témoin et colonne vertébrale que Gauchet met en scène. Le maître n’ayant pas pu venir, c’est Tatsushige Udaka, son fils spirituel, son disciple, qui le remplace. L’un enseigne à l’autre et réciproquement. C’est aussi doux que savant, beau comme l’amitié, avec le théâtre pour socle et l’arbre pour témoin.

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