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Billet de blog 4 févr. 2022

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Ah, je brûle pour « Poings » !

« Poings », la pièce de Pauline Peyrade avait été créée par la compagnie fondée par l’autrice et la circassienne Justine Berthillot. La voici dans une nouvelle mise en scène signée Céleste Germe du collectif Das Plateau. Un spectacle présenté au théâtre de Gennevilliers par le Théâtre des Amandiers de Nanterre en travaux. Deux collaborations doublement belles.

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Scène de "Poings" © Simon Gosselin

Le soir de la première de Poings , Pauline Peyrade (l’autrice) et Céleste Germe (la metteuse en scène) étaient assises côté à côte vers le haut du gradin de l’une des deux grandes salles du théâtre Gennevilliers qui accueillait ce spectacle programmé par le Théâtre de Nanterre-Amandiers en travaux. Au moment des saluts, elles sont descendues ensemble rejoindre l’acteur Antoine Oppenheim et Maëlys Ricordeau, actrice inséparable de la compagnie Das Plateau, présente dans tous les spectacles. Il était beau alors de constater que ce que raconte la pièce éclatée de Pauline Peyrade ( la liaison toxique d’une jeune femme dont l’écriture mesure comme un sismographe les variations et vibrations de cet être dissocié) traduit scéniquement par l’équipe de Das Plateau, mettait en évidence par contraste ce que soulignait ce salut : l’amitié et la complicité artistique qui relie tous ces êtres. Il y avait là deux belles histoires, celles de deux compagnies, qui se croisaient, s’épaulaient, s’embrase(s)aient.. Et se retrouvaient.

La compagnie Das Plateau a été crée en 2008 par Jacques Albert (auteur régulier, et pour Poings collaborateur artistique), Céleste Germe (metteuse en scène et, par ailleurs, architecte), Maëlys Ricordeau (comédienne) et Jacob Stambach (compositeur). Tous sont toujours là, plus soudés que jamais, tous au travail dans Poings. Je me souviens les avoir vu à leurs débuts lorsqu’ils étaient résidence à Mains d’œuvre et avoir évoqué l’un de leurs premiers spectacles dont le titre était un nom d’arme Sig Sauer Pro (ire ici). La compagnie Das Plateau a ensuite été associée à différents théâtres ( Hubert Colas à Marseille, Vanves au temps de José Alfarroba, Gennevilliers, Reims, Alfortville), le plus souvent avec des textes de Jacques Albert ou encore une adaptation de Il faut beaucoup aimer les hommes (roman de Marie Darrieussecq). Je les avais pleinement retrouvé au théâtre de Poche de Genève dirigé par Mathieu Bertholet.

Dans cet établissement joyeusement voué à la création contemporaine, on connaissait bien Pauline Peyrade. Cyril Teste y avait finement mis en scène l’un de ses premiers textes Ctrl-X, un spectacle venu ensuite au Monfort (lire ici). Et c’est à Das Plateau que Mathieu Bertholet confie, en 2018, la création de Bois impériaux, un nouveau texte de Pauline Peyrade. La jonction est faite avec Das Plateau, le spectacle était plus que réussi (lire ici). « Cette représentation a été un choc énorme pour moi parce que j’ai trouvé leur lecture et la façon de s’emparer du texte très puissante, très juste, très surprenante » se souvient Pauline Peyrade. « J’ai croisé le regard de Céleste Germe en sortant de la salle, et il y a eu comme une reconnaissance à ce moment là. C’était une soirée très singulière, tout le monde était très ému »

En 2015, c’est à la faveur d’un « sujet à « vif au Festival d »Avignon que Pauline Peyrade avait rencontré la circassienne Justine Berthillot. Elles n’allaient plus se quitter jusqu’à fonder ensemble une compagne. Le sujet à vif amorçait une des parties de ce qui allait devenir Poings, publiée aux Solitaires intempestifs (comme toutes les pièces de Pauline Peyrade) deux ans plus tard. La dédicace tient en deux mots : « pour Justine ».

La pièce dans son entièreté sera montée par Pauline avec Justine en mars 2018 au CDN de Vire, puis en tournée aux Subsistances de Lyon et au festival Spring. En scène Pauline (Moi), Justine Berthillot avec ses rollers (Toi) et Antoine Herniotte (Lui) , Ce dernier assurant par ailleurs la création sonore du spectacle (lire ici). S’enchaînent cinq parties : la rencontre dans une rave party et le premier baiser, le viol conjugal, la relation de plus en plus toxique, une sorte de bouquet où tout se mélange, et en fin, dernière partie, la séparation, le départ ou la fuite de la femme. Je me souviens de la difficulté que j’avais eu à rendre compte de ce spectacle jamais linéaire (lire ici). Pauline Peyrade avait livré à l’éditeur de Poings un texte qui avait l’aspect d’une partition . L’éditeur, avec raison, avait préféré un mode de lecteur plus classique pour le lecteur mais avait publié en annexe deux parties du manuscrits montrant cette « vision textuelle rythmique et simultanée ».

Extrait, version classique : «  Moi. (…) Je vois la maison. Les murs sont noirs et les fenêtres, on dirait, les fenêtres brûlent. La nuit est partout. J’ai de plus en plus froid. Dans la pièce principale, la fête bat son plein. Les gens rient, boivent , dansent. C’est beau. L’homme parle avec une femme très belle. Je ne me reconnais pas mais je sais que c’est moi.Ils sourient. Ils boivent du vin. Le vin coule sur la robe de la femme très belle. J’appelle. Ils continuent de parler. Je frappe au carreau. Ils ne m’entendent pas. »

Voici donc abordée tout autrement la pièce Poings par Das Plateau (le spectacle a été créé au TNB). « Poings est un espace mental, on est totalement dans la tête de la femme. Les personnages sont Toi, Moi et Lui. Il s’agit d’elle , telle qu’elle se voit et telle qu’elle se ressent double, car elle est dissociée. Nous sommes dans sa sensibilité à elle » » explique Pauline Peyrade. Et c’est exactement ce qui se traduit sur le plateau avec une sorte de dédoublement permanent de l’actrice entre Moi et Toi. Une façon subtile de creuser, décortiquer et entrer dans les méandres d’une mémoire traumatique. Tout cela dans une huit permanente (il faut lire les pièces de Pauline Peyrade au milieu de la nuit, c’est le moment où elles aiment nous faire des confidences) avec un jeu de miroirs sans tain et de filtres qui dissocient le corps de l’actrice au risque parfois de tomber dans un certain maniérisme. L’essentiel est là: dans cet espace qui flirte avec l’onirisme le regard du spectateur se perd, la réalité n’en est que plus dérobée, multiple, insaisissable, Tu te surprends, toi spectateur, à respirer, à haleter avec l’écriture.

Extrait : « Toi. Le vent s’intensifie. Tu te laisses glisser le long de la balustrade. Tes roues se cognent aux lattes de bois. Le fer colle. Tu ne portes pas de gants. Le ciel. Les façades penchées sur les eaux. L’horizon s’ouvre. Quand as-tu oublié que le monde était si grand ? Quand as-tu oublié que tu étais si petite ? Il ne t’a pas suivie. Il doit être en colère. C’est faux. Tu n’es allée nulle part. Tu ne voulais pas lui faire de la peine. Il pousse une porte. Il t’appelle. Il te cherche. Tu ne lui dois aucune explication. Ce n’est pas de l’amour. Quelqu’un qui t’aime ne te veut pas de mal. Quelqu’un qui t’aime , il te répond quand tu lui parles.Il est content quand tu souris ? Quelqu’un qui t’aime (..). »

Théâtre de Gennevilliers jusqu’au 12 février. Puis les 8 et 9 mars au Lieu unique à Nantes.

Poings est paru Éditions Les solitaires intempestifs comme toutes les pièces de Pauline Peyrade.

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