Le Festival d’automne s’est ouvert samedi à 6h30 du matin

Guidés et dirigés par Gwenaël Morin, de jeunes acteurs nous entraînent au lever du jour dans trois tragédies de Sophocle, «Ajax », « Antigone » et « Héraclès », racontant trois mises à mort à travers une mise à nu du théâtre dans son plus simple appareil chère au metteur en scène.

Le jour point à peine lorsque l’on pénètre dans la Cartoucherie de Vincennes samedi dernier du côté de six heures du matin. Les théâtres, le haras, les roulottes sont endormis. Une boule de lumière sert de ralliement aux spectateurs qui, réchauffés d’un café, prennent bientôt place autour d’un cercle tracé en rouge sur l’herbe, face à un panneau sommaire (bois ou carton) où ont été écrits à la main trois noms : Ajax, Antigone, Héraclès. Titres de trois pièces de Sophocle mettant en scène trois mises à mort. Le panneau tiendra lieu d’étroite coulisse durant les représentations qui vont se succéder trois bonnes heures durant. Le tout étant présenté sous le titre inutilement maniéré Uneo uplusi eurstragé dies. Les habitués de spectacles de Gwenaël Morin sont en pays de connaissance, les autres découvrent sa façon de faire du théâtre avec quasiment rien hormis des pièces, des corps et des voix.

Un « sentiment commun »

Le metteur en scène Gwenaël Morin dit trois mots, « bon, on va y aller » (je cite de mémoire), prend place au premier rang parmi les spectateurs assis par terre pour la plupart. Trois chaises, en plastique blanc, venues dont ne sait où, accueillent les popotins de sommités féminines, quelques obstinés restent debout. Et les acteurs déboulent étonnamment (pour qui est familier des spectacles de Gwenaël Morin) tous vêtus d’un K-way gris-noir – il est vrai que l’avenir des héros et héroïnes qui vont se succéder est plutôt sombre, comme le temps au demeurant. Une pluie sporadique et légère accompagnera Ajax. Bientôt les K-way imposés par la pluie seront ôtés et on en revient vite au costume préféré des spectacles de Gwenaël Morin : les habits de tous les jours des actrices et des acteurs. Ainsi que son décor préféré : l’absence de tout décor hormis de rares accessoires, ici une chaise en plastique blanc (semblable à celles sus-citées), un châle noir prompt à recouvrir un cadavre ou à en tenir lieu.

C’est là tout le simple apparat qui accompagne les spectacles de Gwenaël Morin – chez qui simplicité et rapidité sont comme les mamelles de l’urgence – depuis cette mémorable année 2009 où « le Théâtre permanent » occupa les Laboratoires d’Aubervilliers et y fit du théâtre tous les jours du premier au dernier de l’année, ouvrant quotidiennement les répétitions et organisant des ateliers et jouant le soir au fil des mois Lorenzaccio, Tartuffe, Hamlet, Bérénice, Antigone (déjà) et Woyzeck. L’entrée était libre et gratuite, c’est toujours le cas aujourd’hui mais sur réservation. « La gratuité établit une continuité entre l’espace de la rue et l’espace de la salle (pas de frontière, pas de barrière, de péage, pas de tri). La gratuité établit un principe d’égalité universelle. La gratuité crée le sentiment commun », écrivait Morin dans une note d’intention en octobre 2008 reproduite dans l’ouvrage qui racontera cette année à Aubervilliers (Théâtre permanent, éditions Xavier Barral). En corollaire à ce « sentiment commun », le souci à chaque fois de ne pas jouer une pièce, mais plusieurs, de proposer un chemin de théâtre, une aventure au long cours, une traversée qui nous traverse.

Ce sera le cas par la suite de ses quatre Molière en hommage-référence à ceux d’Antoine Vitez (lire ici) et de ses quatre pièces de Fassbinder (lire ici). Il y a aussi chez Gwenaël Morin une volonté de revisiter l’histoire du théâtre. Ce qu’il fera avec plus on moins de bonheur en reprenant une pièce du Living Theatre avant de faire fausse route en voulant porter à la scène Le Théâtre et son double d’Antonin Artaud (proposition vue à Nanterre l’an dernier, reprise cette année dans le cadre du Festival d’automne)

L’intense et tonique aventure du Théâtre permanent d’Aubervilliers et de ses cinq spectacles n’ira pas sans crise (Stéphanie Béghain et Fanny de Chaillé partirent durant l’année 2009). Elle connaîtra sa fête finale au Théâtre de la Bastille en 2012 lors d’une intégrale qui, commencée du côté de 20h, s’achèvera an petit matin (lire ici), à peu près à l’heure où les acteurs ont commencé à jouer Ajax sur l’herbe de la Cartoucherie. Quels acteurs ? Ceux des « talents Adami 2019 ». Soit : Teddy Bogaert, Lucie Brunet, Arthur Daniel, Marion Déjardin, Daphné Dumons, Lola Felouzis, Nicolas Le Bricquir, Diego Mestanza, Sophia Negri et Remi Taffanel. Ce ne sont pas des comédiens amateurs, ils ont été formés dans des conservatoires de ville, au cours Florent, au cours Blanche Salant, trois ont fait l’ESAD, l’une a été formée à New York.

Des rôles tirés au sort

L’attribution des rôles s’est faite par tirage au sort (un anti-casting). Ce qui nous vaut un lot de femmes jouant des rôles d’hommes et inversement, voire plus (l’un des acteurs interprète successivement Créon et la femme de Créon). Morin avec raison, fait, comme les enfants, une confiance absolue aux ressorts retors et tordants de la convention théâtrale. Quand ils ne tiennent pas le rôle de l’un des protagonistes de l’histoire, les acteurs et les actrices rejoignent le chœur dont le tempo du souffle (soutenu par une grosse caisse et une flûte, passant de main en main) rythme chacune des trois pièces. Seul le coryphée est interprété de bout en bout par la même actrice.

Tous se sont jetés à fond dans l’aventure, avec une foi et une énergie à déplacer les montagnes. Ils nous entraînent, ils nous emportent. Souhaitons-leur de devenir les Grégoire Monsaingeon ou Virginie Colemyn (pour ne citer qu’un acteur et une actrice du Théâtre permanent) de demain. Ajoutons, et cela contribue à la force unitaire du tout, que Gwenaël Morin a choisi pour les trois pièces les formidables traductions d’Irène Bonnaud dont, pour l’instant, seule celle d’Antigone, « mariée au fleuve des morts », est parue (aux Solitaires intempestifs).

La journée d’ouverture s’est poursuivie dans l’après-midi à l’espace Cardin où s’est installé le Théâtre de la Ville en attendant la fin des travaux (le directeur du Festival d’automne, Emmanuel Demarcy-Mota, étant aussi celui du Théâtre de la Ville). Avec des films dont plusieurs signés par le chorégraphe Boris Charmatz (auquel le festival consacre un portrait), coup de cœur pour Les Rituels (comme le vote ou l’anniversaire) explorés et mis en film par Emilie Rousset et Louise Hémon. Le deuxième et dernier portrait proposé par le Festival d’automne cette année est consacré à l’Encyclopédie de la parole, aventure collective imaginée et menée par Joris Lacoste. Il s’est ouvert avec Blablabla,  version pour tous (la version pour enfants était déjà une merveille, lire ici), mise en scène par Emmanuelle Lafon, figure notoire de l’aventure qui, seule en scène, nous avait éblouis avec Parlement (spectacle à ne pas manquer qui sera à l'affiche début octobre au Théâtre de la Bastille). Cette fois, elle n’est pas en scène mais met en scène, en alternance, Armelle Dousset et Anna Carlier. Un voyage vertigineux et comme stroboscopique à travers le blablabla des paroles standardisées et des phrases saturées qui nous envahissent quotidiennement les oreilles depuis les annonces dans les gares, les trains, les supermarchés, les pompes à essence, les phrases récurrentes qui abreuvent les chaînes radiophoniques et télévisées, jusqu’aux propos domestiques banalisés en passant par la warholisation par le bas des réseaux sociaux. Un régal. Tout allait se terminer dans le jour finissant par un concert qui s’ouvrit par le duduk arménien du grand Haig Sarikouyoumdjian (lire ici) dont le souffle semblait vouloir aller repêcher la dépouille d’Antigone laissée, tôt le matin, « mariée au fleuve des morts ».

Uneo uplusi eurstragé dies se donnera à nouveau le samedi 12 et le dimanche 13 septembre à 6h30 sur la pelouse de La Villette, gratuit sur réservation en allant sur lavilette.com

blablabla, le 17 oct au Théâtre 95 (Cergy-Pontoise), du 10 au 21 nov au Théâtre 14 (Paris), les 25 et 28 nov au Théâtre du fil de l’eau (Pantin) et le 30 janvier 2021 au Lavoir numérique (Gentilly).

Parlement , du 8 au 14 oct (sf le 11), 19h, au théâtre de la Bastille

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.