A Bordeaux, le théâtre au travail ouvre sa ruche

Le centre dramatique d’Aquitaine a présenté deux jours durant la semaine dernière un festival de spectacles en train de naître, souvent proposés par d’anciens élèves de l’école nationale liée au CDN. Certains étaient à peine balbutiants, d’autres presque achevés. Bon, on fait quoi maintenant ? Une rencontre, que diable !

Avant même la peau de chagrin ambiante et la carotte à géométrie variable de la réouverture des salles de spectacles, avant même la Covid et ce qui s’ensuivit, Catherine M qui dirige le théâtre (CDN) de Bordeaux, avait déjà l’idée d’ouvrir les salles de son théâtre, non pas seulement à des spectacles biens ficelés, ayant achevé leur cycle préparatoire depuis les choix premiers (dramaturgie, espace, jeu) jusqu’aux dernières retouches des ultimes répétitions et première salve de représentations, mais aussi, à l’image d’une « ruche », à des « étapes de travail », des « maquettes », des « lectures ». Autant d’amorces de spectacles futurs. Mais les amorces, on le sait, par temps de pluie, si elles sont mouillées, ne pètent pas le feu. Disons que la météo de cet autoproclamée « festival » de deux jours fut contrastée. Dernière manifestation réservée aux professionnels (venus de partout) avant l’ouverture des salles au public le 19 mai, une façon d’accélérer le calendrier en pressentant ce que deviendront ces amorces de spectacles dans un futur relativement proche.

Mais comment écrire sur des spectacles qui ne sont pas encore nés ? Prétendre que celui-ci aura du mal à grandir et à vivre durablement et que cet autre méritera de parcourir, à tout le moins, l’hexagone, serait couper la chique à tout ce qui émerge, explose dans le dernier coup de reins d’un spectacle en train de se faire, le sprint final. Ce qui apparaît confus, brouillon, mal foutu, mal écrit, secondaire ou sans grand intérêt pourra se révéler autre. Je ne dirai donc rien de Mine de rien, un projet porté par l’auteur de la pièce Jérémie Barbier d’Hiver ; rien de Un poignard dans la poche, un projet porté par la compagnie Les Rejetons de la Reine sur un texte de Simon Delgrange ; rien du Spectacle inconnu, titre provisoire du « dispositif scénique performatif » d’Aurélie Van Den Daele d’après La Chambre d’appel de Sidney Ali Mehelleb. Et il en va tout autant, sinon plus, du futur spectacle de Catherine Marnas encore dans les limbes, Herculine Barbin : archéologie d’une révolution d’après Herculine Barbin dite Alexina B., extraordinaire récit autobiographique entre deux sexes retrouvé et commenté par Michel Foucault, déjà porté naguère au théâtre par Alain Françon avec Dominique Valadié (Festival d’Avignon 1985 dans le cadre de Théâtre Ouvert).

D’une salle à l’autre, on passait d’un spectacle encore à l’état d’ébauche à un spectacle quasi prêt comme Sola Gratia, un projet porté, écrit et joué par Yacine Sif El Islam, l’histoire d’une double agression homophobe au jeu soutenu par la partition musicale de Benjamin Ducrocq et par Benjamin Yousfi qui, torse nu, brode une grande pièce de tissu tendue sur un cadre. Enjeu : comment (se) reconstruire à partir d’un délabrement physique et psychique ? Pas simple. Paradeisos, projet porté par Julien Duval et la compagnie Le syndicat d’initiative, part de la dernière phrase du Candide de Voltaire : «Il faut cultiver notre jardin », en la prenant au sens premier : jardinier. Plaisant voyage du côté de la germination, de la floraison, de bouturage et de la ramification. A l’aide de deux tuk-tuks aménagés, d’un jeu de tarot et une bonne dose de mystification, Monique Garcia convie deux spectateurs (un par tuk-tuk) à tirer une carte de tarot. On ne vous racontera pas la suite. Dix minutes plus tard, on sort de là avec chacun un secret. Baptiste Amann, lui, sous le titre 7 années, entendait raconter son itinéraire ponctué par sa trilogie Des Territoires (lire ici et ici), un passionnant retour sur sa vie et ses rencontres malheureusement gâché par des règlements de compte avec certains journalistes et un lassant narcissisme.

Restait, comme une cerise sur le gâteau, à découvrir une étape de travail du collectif OS’O en vue de leur prochain spectacle, Qui a cru Kenneth Arnold ? Ils sont assis derrière une table face au public devant des micros et nous expliquent que leur futur spectacle se présentera... sous la forme d’une conférence. Tel le moine tenant en main un camembert où l’on voit un moine qui tient lui-même un camembert où figure un moine qui etc., les zozos d’OS’O nous propose une conférence sur ce que sera leur futur spectacle en forme de conférence, une mise en abyme des plus drôlatiques.

En 1947, racontent-ils, Kenneth Arnold observe des demis-cercles volants dans le cercle américain. Des soucoupes volantes ? Le terme sera inventé par la presse jamais à court de sensationnel et de merveilleux. C’est là le point de départ de leur future conférence qui traitera du phénomène, réunissant dans un même sac à puces soucoupes volantes, OVNI, vie sur Mars, plaisir à jouer et à débattre. Je ne sais pas qui a cru Kenneth Arnold mais, après cette jubilatoire fausse vraie conférence de la conférence, on a hâte de voir le futur spectacle du groupe OS’O. Pour chaque spectacle, le collectif d’acteurs choisit un metteur en scène ; cette fois, ce sera Riad Gahni. Le précédent X (lire ici, prochainement repris au 104) l’était par Vanasay Khamphommala. Ce dernier participait avec d’autres artistes suscités à une discussion intitulée Pour une éthique de la relation entre équipes artistiques et lieux culturels à la MEKA, sorte de vaisseau intersidéral ayant atterri à Bordeaux. Aux dernières nouvelles, à la pause, l’éthique ayant dragué la relation en lui proposant un déjeuner clandestin, les deux ont pris la poudre d’escampette. On les cherche encore.

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