Avignon: Christiane Jatahy, chercheuse d’Ulysses

Dans « Le Présent qui déborde » (O agora que demora), second volet de sa trilogie « Notre Odyssée », Christiane Jatahy traque des Ulysses et des Pénélopes dans des camps de réfugiés en Palestine, en Grèce, au Liban et en Afrique, d’avant d’achever son périple dans son pays, le Brésil, en se rendant en Amazonie. Elle y creuse plus avant les rapports incestueux entre le théâtre et le cinéma.

Scène de "Le présent qui déborde" © Christophe Raynaud de Lage Scène de "Le présent qui déborde" © Christophe Raynaud de Lage

Bien avant qu’on ne la découvre au 104 avec Julia d’après Mademoiselle Julie de Strindberg (lire ici), Christiane Jatahy tricotait déjà le théâtre avec le cinéma, dans son pays, le Brésil. Ce fut à nouveau le cas avec les deux versants (l’un cinéma, l’autre théâtre) de What if they went to Moscow d’après Les Trois Sœurs de Tchekhov (lire ici), un spectacle dont je n’ai toujours pas compris pourquoi le titre était en anglais. A chaque fois, les cartes de ce double jeu étaient distribuées différemment. Ce fut encore le cas pour A foresta que anda (La forêt qui marche) d’après Macbeth (lire ici) et pour La Règle du jeu à la Comédie-Française (lire ici) d’après le film culte de Jean Renoir.

Un réfugié, des Ulysses

Ithaque, créé au Théâtre de l’Odéon, constituait ensuite le premier volet d’une trilogie personnelle autour de L’Odyssée d’Homère. Le public était disposé de chaque côté d’un dispositif bi-frontal et permutait à l’entracte : d’un côté, le point de vue d’Ulysse ; de l’autre, celui de Pénélope, le tout agrémenté d’eau et de vidéo. Mais l’embarcation était défectueuse, le spectacle finissait par couler, les pieds dans l’eau...

Le second volet de la trilogie, créée au Brésil et à l’affiche du Festival d’Avignon, a pour titre O agora que demora (Le présent qui déborde), le public est disposé de façon classique (un unique gradin) devant un grand écran blanc. Christiane Jatahy s’avance sur le plateau et nous parle du film que l’on va voir et dont elle est l’auteure. Elle dit être partie sur les traces d’Ulysses anonymes effectuant leur odyssée de par le monde. On se croirait dans une séance de cinéclub où le réalisateur, avant la séance, vient parler de son film. Après quoi la projection commence. Et Jatahy retrouve sa place sur le côté, près des consoles. L’assimilation entre des réfugiés et Ulysse est un peu tordue ou, si l’on préfère, métaphorique : ils ont en commun d’être des voyageurs cherchant des abris et d’espérer un jour revenir chez eux.

Nous voici à Jénin en Palestine, puis dans des camps de réfugiés au Liban et en Grèce, et nous voici aussi en Afrique du Sud (réfugiés du Zimbabwe et de Malawi). Chacun (deux Ulysses et une Pénélope par lieu) témoigne devant la caméra de Jatahy. Tous sont des acteurs. Jatahy leur demande aussi de lire un passage de L’Odyssée, provoquant des courts-circuits (excitants, troublants) entre l’œuvre et la vie.

Pluie d’Amazonie

Nouveau renversement : un certain nombre de ceux que l’on voit à l’écran sont aussi dans la salle dispersés parmi nous, ils se lèvent et nous parlent, nous interpellent. C’est le cinéma qui nous piège par les voix du théâtre et non l’inverse comme auparavant. Mais le théâtre reprend (médiocrement) le dessus par la voie (putassière) d’une musique boum boum : encouragé par les actrices et les acteurs du spectacle présents dans la salle qui se lèvent et gesticulent, le public se met à danser. Passons.

La dernière partie, la plus personnelle, nous entraîne au Brésil, en Amazonie. Contrée que le nouveau président brésilien Bolsonaro est en train d’achever de mettre sous la coupe de multinationales et de bafouer les peuples de la forêt auprès desquels Jatahy est allée à la rencontre. C’est aussi dans cette partie de son pays que son père a disparu dans un accident d’avion, le corps n’a jamais été retrouvé. Jatahy devient comme une Pénélope errante croisant des êtres qui ne veulent pas être des Ulysses, qui ne veulent pas quitter leur terre et parcourir le monde comme elle l’a fait pour O agora que demora. Au fond de leur forêt, ils montrent à Jatahy comment en frappant avec deux doigts sur l’index de l’autre main, on imite le bruit de l’eau tombant sur la forêt. Alors chaque spectateur s’y met. Une douce pluie tombe sur le gymnase Aubanel. Noir. Le public, debout, salue. La veille, on avait appris la disparition de Joao Gilberto, son compatriote brésilien, père de la bossa nova. O amor, o sorriso et a flor…

Créé en mai, à Sao Paulo au SESC Pinheiros, le spectacle Le présent qui déborde, Odyssée II est à l’affiche du Festival d’Avignon jusqu’au 12 juillet au gymnase du lycée Aubanel. Puis longue tournée la saison prochaine qui commencera par l’Allemagne et s’achèvera par la Suède en passant par le Portugal. Au Théâtre national de Wallonie-Bruxelles du 1er au 12 oct, du 1er au 17 nov au Centquatre à Paris, du 4 au 8 déc au Maillon à Strasbourg, puis entre février et juin 2020 à la Comédie de Saint-Etienne, à la Comédie de Genève, au Théâtre populaire romand et au CDN de Besançon.

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