Un très curieux cabaret de curiosités

Le cabaret de curiosités du Phénix de Valenciennes était, cette année, étrangement curieux: sans spectateurs. Hormis les pros de la profession. Avec son lot de fidélités comme une nouvelle expédition de l’Amicale de production, de découvertes comme celle de Maya Bösch et de créations comme une installation de Roméo Castellucci.

Scène de "Feu de tout bois" © Matthieu Edet Scène de "Feu de tout bois" © Matthieu Edet

Les spectateurs du Phénix de Valenciennes et du 104 parisien connaissent bien cette fausse secte et vraie serre qu’est l’Amicale de production. Soit la convergence des idées et des cogitations de trois cerveaux belges (ceux d’Antoine Defoort, Halory Georger et Julien Fournel) à haut rendement mi-festif, mi-scientifique, des as du probant-loufoque. Cela fonctionne comme une coopérative de production où chacun (le groupe ne se limite pas aux trois fondateurs) peut être porteur de projet.

Nouvelle création de l’Amicale de production, Feu de tout bois est portée par Antoine Defoort qui, sur le plateau, a réuni à ses côtés Alexandre le Nours et Antoine Boulogne, que des hommes me direz-vous, mais non, car voici que s’avance Sofia Teillet, jeune recrue de la bande qui nous a déjà fait cadeau d’un piquant voyage en solitaire auprès du sexe des orchidées (lire ici) dans le style érudit-ahuri-rieur qui caractérise l’ambiance amicale de tous les spectacles estampillés Amicale de production.

Artistes associés au 104 parisien et tout autant au Phénix de Valenciennes, aventure basée à la fois à Lille et à Bruxelles, il était donc logique et réjouissant de voir l’Amicale de production une fois de plus à l’affiche du cabaret de curiosités au Phénix, manifestation annuelle pilotée par le maître des lieux, Romaric Daurier, privé comme les seuls spectateurs autorisés (professionnels et journalistes) de pouvoir trôner dans le lieu où tout le monde après le dernier spectacle du jour convergeait et se mêlait, au temps d’avant : le bistrot-restau-café en haut des escaliers rouges, beauté du lieu en forme, paraît-il, de paquebot.

Pour ma part, j’avais déjà fréquenté par trois fois les zigotos de l’Amicale de production. J’avais vu et même revu (au 104) Un faible degré d’originalité sur la question des droits d’auteurs à partir des Parapluies de Cherbourg (lire ici), Germinal, un spectacle germinatif (lire ici), et On traverse le pont une fois rendu à la rivière (lire ici). J’avais raté leur premier galop, Cheval, à la gloire du ricochet, mais cette fois j’étais fin prêt bien que masqué pour faire Feu de tout bois. Et ingurgiter par le rire leur bluff sciençonnique sans cesser d’être proto-bidonnant – c’est un spectacle qui vous donne des envies d’inventer des néologismes.

Disons que cela se passe en forêt comme un camp scout relooké CNRS avec partie de chasse au gros gibier en sus. A ceci près que l’on ne chasse pas le chevreuil du passé, mais le cerf beaucoup plus méfiant et imprévisible de l’avenir. Ce qui n’empêche pas Defoort et sa bande d’inventeurs scéniques de mettre en scène une nouvelle arme, le « mnémoprojecteur » qui, comme le nom l’indique, permet de projeter ses souvenirs devant soi, dans une sorte d’hologramme.

Michel et Taylor se retrouvent donc en forêt, ils ne se sont pas vus depuis deux ans et ont donc des choses à se dire. Michel revient d'un séjour lointain où il a pratiqué le « deep-mindfulness » dans une sorte d’« ashram du futur ». Pendant ce temps, Taylor a fondé un parti politique avec quelques ami.e.s au nom pas très vendeur de PCM, autrement dit Plateforme Contexte et Modalités. Et non le Parti Communiste Mauritanien, comme je le croyais. Le PCM allait-il gagner les élections ? C’était compter sans le sarcastique et sadique Erwan Dubreucq, vieux briscard de la politique belge. Ajoutez à cela un dessin animé aux traits du plus bel effet, une ribambelle de « PokémonsTM logomorphes » et le tour est joué. Je vous laisse découvrir ce que vient faire l’actrice Sofia Teillet dans cette partie de plaisir qu’est Feu de tout bois. Tout finira par un tour de magie. Et chaque spectateur repartira avec une enveloppe bleue dans laquelle il trouvera une gélule (être ou ne pas être un placebo) et le croquis des « neuf vecteurs de la magie paradoxale », soit les neuf gestes de « la prière du bâton ». Amicalement vôtre.

Scène de "Howl" © François Defamie Scène de "Howl" © François Defamie

Tout autre ambiance à Aulnoye-Aymeries au 232 U, un hangar gigantesque portant le nom d’une fameuse locomotive à vapeur surnommée « la divine » qui venait y faire sa toilette et réparer ses pistons. Le lieu héberge habituellement la compagnie Théâtre de chambre 232U qui travaille sur le territoire. On en est loin cette fois car la metteuse en scène Maya Bösch nous entraîne outre Atlantique dans les pas et la poésie d’Allen Ginsberg avec l’un de ses fameux textes Howl (hurlement). Au fond du hangar, accompagné par le guitariste Vincent Hänni, l’acteur Laurent Sauvage se love dans les scansions du poète de la beat generation (le poème a été écrit en 1955-56) qui font corps avec ce lieu sombre suintant d’histoire.

Laurent Sauvage est là-bas, au fond du hangar, jambes ouvertes et bras écartés, il commence :

« J’ai vu les plus grands esprits de ma génération détruits par la folie, affamés / hystériques nus,/ se traînant à l’aube dans les rues nègres à la recherche d’une furieuse piqûre,/ initiés à tête d’ange brûlant pour la liaison céleste ancienne avec la dynamo/ étoilée dans la mécanique nocturne,/ qui pauvreté et haillons et œil creux et défoncés restèrent debout en fumant dans/ l’obscurité surnaturelle des chambres bon marché flottant par-dessus le sommet / des villes en contemplant du jazz,/ ont mis à nu leurs cerveaux aux Cieux sous le Métro Aérien et vu des anges /d’Islam titubant illuminés sur les toits des taudis ,/ qui ont passé à travers des universités avec des yeux radieux froids hallucinant / l’Arkansas et des tragédies à la Blake parmi les érudits de la guerre ,/ qui ont été expulsés des académies pour folie et pour publications d’odes obscènes / sur les fenêtres du crâne,.. »

S’ensuit une longue litanie rythmiques des « qui ». A la fin du poème, l’acteur se sera avancé au plus près de nous avec une autre litanie, celle des « Je suis avec toi à Rockland ».

Un grand acteur en phase avec un texte et avec un guitariste complice, un lieu on ne peut plus adéquat, une mise en scène qui trace des lignes de force spatiales et physiques, tout au service d’un texte qui semble renaître de ces cendres qui n’en sont pas : il suffisait de souffler sur ses braises. Maya Bösch, née à Zurich, a longtemps travaillé aux Etats-Unis avant de fonder en 2000 sa compagnie Sturmlei à Genève puis de codiriger le théâtre Grü. Elle est aujourd’hui artiste associée au Manège de Maubeuge.

Derniers mots du poème : « Je suis avec toi à Rockland/ dans mes rêves tu marches ruisselant d’un voyage en mer sur l’autoroute/ à travers l’Amérique en pleurs à la porte de mon cottage dans la nuit/ occidentale »

Roméo Castellucci était à l’affiche du Cabaret de curiosités avec effectivement une curiosité : un spectacle ou plutôt une installation sans acteurs mais avec des mots et de la musique. Cette dernière était signée comme souvent Scott Gibbons. Les mots, eux, rien que des substantifs, défilaient sur un écran, se superposant et même se mangeant les uns les autres à grande vitesse empêchant toute lecture de s’installer. « Une critique frontale de la communication contemporaine », disait le programme. Le titre intriguait : Le troisième Reich. Il faisait implicitement référence à l’œuvre de Victor Klemperer, La langue du Troisième Reich, où l’auteur énumère les violences faites à la langue, comment le nazisme inverse le sens des mots, etc. Cette référence n’a pas échappé à la sagacité du professeur au Collège de France Patrick Boucheron dans le dialogue qui s’en est suivi le lendemain, bien qu’il n’ait pas vu le spectacle. Un dialogue organisé par l’ANR (Agence nationale de la recherche), partenaire du Cabinet de curiosités depuis plusieurs années, comme elle l’est du Festival d’Avignon. Bref extrait :

Boucheron : «  Si on consent à dire distanciation/présentiel, on gomme les deux mots du litige : absence et proximité. Ce qui nous manque, c’est d’être proches. »

Et Castellucci de poursuivre : « Le théâtre, par définition, c’est l’art du contact. C’est un langage humain qui ne peut être que dans la présence. Même si les acteurs sont à distance sur le plateau. On a un objet commun qui est le théâtre avec ce voile invisible entre la salle et le plateau. On ne peut pas nommer théâtre autre chose. Le streaming est d’une grande pauvreté. » Ou plus loin : « Je n’aime pas forcément le théâtre, parfois je le déteste. C’est très souvent un art mineur. Il a perdu sa puissance originelle. C’est un art qui a toujours été malade, faible. Et ce qui me manque aujourd’hui, c’est le théâtre. Il faut sauver l’étrangeté du théâtre. Aujourd’hui, je dois avouer que j’ai la nostalgie du théâtre. »

Dialogue à écouter-voir ici dans son intégralité.

A venir : Cabaret de curiosités 2 : Les Forteresses, la nouvelle et magnifique création de Gurshad Shaheman

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