Une fête macabre de la nuit, de l’amour et de la mort

Sous le titre « Le feu, la fumée, le soufre », Jean-Michel Rabeux et Bruno Geslin ont – fidèlement et librement – adapté « Edouard II » de Christopher Marlowe. Geslin signe seul la mise en scène et la scénographie. Claude Degliame habite le rôle-titre mais il faudrait citer toute la troupe de cette sombre, sensuelle et sanglante fête théâtrale

Scène de "Le feu, la fumée, le souffre" © Gilles Vidal Scène de "Le feu, la fumée, le souffre" © Gilles Vidal

Au titre de sa pièce Edouard II, Christopher Marlowe avait ajouté un long sous-titre : « ou le règne troublé et la mort pitoyable d’Edouard II, roi d’Angleterre, et la chute tragique de l’orgueilleux Mortimer ». Bruno Geslin et Jean-Michel Rabeux donnent comme titre à leur traduction et adaptation Le Feu, la Fumée, le Soufre. Tout en gardant le long sous-titre dont ils suivent l’ordonnance : le spectacle commence par la mort cruelle du roi Edouard II, empalé sur un brûlant tison d’argent sur ordre de Mortimer, lequel pensait bien régner en devenant le précepteur du nouveau et très jeune roi, Edouard III, mais ce dernier ordonnera à la toute fin de la pièce la décapitation de « l’orgueilleux Mortimer » et enverra sa mère à la tour de Londres.

Tout naît de la nuit

A force d’être délaissée par son mari le roi Edouard II qui n’a d’yeux que pour un jeune homme d’origine française nommé Gaveston, la reine  Isabelle avait fini par se jeter dans les bras de l’épris Mortimer et d’être passivement complice de son forfait. La mort violente ouvre et ferme le ban de ce spectacle sombre, flamboyant de noirceurs où tout n’est qu’intrigues et trahisons dans un monde en décomposition, comme incendié.

Le trône n’est plus qu’un vieux fauteuil qui suit le popotin du king comme son ombre. Dans un paysage déglingué fait de pieux calcinés, d’échafaudage d’on ne sait quoi et d’un ponton en bois, seuls éléments à peu près stables qui tiendront lieu de refuge, d’observatoire, de tribune, de cache précaire, Bruno Geslin qui signe seul la mise en scène est aussi celui qui a conçu cette scénographie éclatée et faiblement éclairée à dessein.

Tout naît de la nuit, celle des corps désirants, celles des rêves et rancœurs inassouvis et d’abord celle des cauchemars qui se poursuivent après le réveil dans la vie même. Cependant, dans cette grande pièce élisabéthaine, nous sommes au théâtre comme il se doit et jusqu’au trognon : cette scénographie est d’abord une formidable machine à jouer.

C’est une pièce pleine de barons, d’ecclésiastiques, de serviteurs zélés et de seconds couteaux pas toujours sûrs : rien que des hommes. Seule femme (dans la pièce, il existe un autre rôle féminin, mineur ; il a été supprimé dans l’adaptation) : la reine Isabelle (fille du roi de France). Le rôle est interprété par un acteur, comme c’était l’usage au temps de Marlowe, Olivier Normand qui chante également merveilleusement et le

Claude Degliame dans le rôle d'Edouard II © Gilles Vidal Claude Degliame dans le rôle d'Edouard II © Gilles Vidal
prouve. Il était dans la distribution de Chroma de Derek Jarman (qui a adapté Edouard II au cinéma et plane comme une ombre amie sur le spectacle) mis en scène par Bruno Geslin (lire ici). A l’inverse, le roi Edouard II est tenu par une femme, la grande Claude Degliame, avec une dignité hiératique qui ne tient qu’à un fil, celui de la vie de son personnage qui finira cassé dans une brouette avant l’issue fatale. Degliame est complice, on le sait, de bien des spectacles de Jean-Michel Rabeux.

Une autre actrice, la jeune et talentueuse Alysée Soudet que l’on a pu voir dans Angélus Novus, Anti Faust de Sylvain Creuzevault (lire ici) et dans Crime et Châtiment mis en scène par Nicolas Oton (lire ici) tient le rôle de Gaveston, le « mignon » dont est follement épris le roi, puis celui du fils de ce dernier, le jeune prince et bientôt roi Edouard III. Elle donne à ces personnages une dense animalité.

Trente rôles pour dix

Les autre rôles sont tenus et bien tenus, par de bons comédiens, tous ou presque jouent plusieurs rôles (dix acteurs et actrices pour une trentaine de rôles). Bruno Geslin a eu mille fois raison de confier le rôle de Mortimer à Arnaud Gélis, acteur-phare de la troupe permanente de Bulle Bleue à Montpellier, avec laquelle, pendant trois ans, Geslin a mené un projet Fassbinder (lire ici et ici) avec Jacques Allaire et Evelyne Didi. Citons les autres barons et comtes « notables gras du bide, châtrons bouffis d’orgueil », comme leur lance Gaveston dans l’adaptation plutôt libre de Geslin-Rabeux : Julien Ferranti (Kent), Jacques Allaire (Lancastre), Lionel Codino (Warwick), sans oublier l’étonnant Luc Tremblais (l’Archevèque), tous engoncés dans leur prétention et les costumes enveloppants signés Hannah Sjödin. Citons et saluons enfin le travail musical de Benjamin Garnier et Alexandre Le Hong (« Mont analogue ») et les lumières subtiles de Dominique Borrini.

Bien que marié à la fille du roi de France, le roi Edouard délaisse son épouse et ses responsabilités à la tête du pays, amoureux qu’il est du jeune Gaveston, auquel il donne titres et provinces à tour de bras, et se fout de savoir que les Français ont envahi la Normandie. Bref, le royaume d’Angleterre manque de gouvernance et de clairvoyance, les barons s’affolent, s’arrangent pour bannir le mignon mais ce dernier, très riche, risque de lever des troupes. On le rappelle, il revient, et les barons finissent par faire ce qu’ils n’avaient pas penser à faire plus tôt : ils le tuent. Dès lors la machine à trucider va tourner à plein régime, broyant le roi, les barons, Mortimer et d’autres au fil de bien des péripéties, de chasses à l’homme et de coups fourrés. Pas un roi, pas un baron, pour rattraper l’autre : à chacun sa monstruosité.

Scène de "Le feu, la fumée, le souffre" © Gilles Vidal Scène de "Le feu, la fumée, le souffre" © Gilles Vidal

Outre le renversement narratif évoqué plus haut (la fin placée au début), l’adaptation a musclé bien des répliques en les raccourcissant et coupé nombre de fins de scène avec le même objectif. Bruno Geslin et Jean-Michel Rabeux ont aussi mêle leur plume à celle de Marlowe, en particulier en renforçant la partition de Gaveston et, par là même, en recentrant le sous-bassement homosexuel de la pièce. Ainsi, on entend Gaveston dire à haute voix son testament et son adieu au monde (rien de tel chez Marlowe) juste avant de mourir sous nos yeux à coups de pelle alors que chez Marlowe on fait seulement et brièvement le récit de cette exécution (sans pelles).

Mieux, dans l’adaptation, bien que mort, Gaveston parle encore : « Dieu, que les arbres sont beaux ! Et la mer ! Par l’Enfer, par Belzébuth ! Lucifer ! Maledicat domenus. Que Dieu soit maudit ! Bon diou que j’ai froid », finissant par « Tout brûle ! L’enfer est bleu comme un orage, c’est si beau ». Alors, exténué, Gaveston s’allonge et un sanglier vient renifler son corps . Extraordinaire moment. Plus tard, la reine Isabelle proposera à son fils devenu le très jeune Edouard III (rôle tenu par l’actrice qui interprète Gaveston) d’aller « chasser la biche dans le parc ». « Non, le sanglier », répondra Edouard III.

Il est d’autres ajouts judicieux comme cette litanie des pairs exécutés lue par Spencer. Ou ces derniers mots de la pièce prononcés par Edouard III alors qu’il vient de condamner sa mère : « N’enfante pas. Edouard ! N’enfante pas ! » S’adresse-il à son défunt père ou à lui-même ?! Belle ambiguïté.

Comme l’affiche du spectacle, la mise en scène exalte le beauté des corps d’hommes, jeunes et nus et, parallèlement, use à répétition du mot « couilles » qui passe de bouche en bouche, en particulier celles du roi et de Lancastre. Par exemple, le roi: « vous complotez, barons de mes couilles »; et Lancastre : « nous le [Gaveston] traînerons par les couilles jusqu’au billot » (Marlowe se contente des oreilles). Etc.

Arrêtons-nous là. Vous l’aurez compris, Le feu, la Fumée, le Soufre d’une sombre splendeur est aussi un spectacle diablement couillu.

Spectacle vu en janvier au Théâtredelacité de Toulouse devant un public restreint de professionnels et de journalistes. Il devait être créé dans ce théâtre du 12 au 14 janvier puis partir en tournée jusqu’à la fin de la saison: le 28 janv au Parvis, scène nationale de Tarbes, les 9 et 10 fév à l’Archipel, scène nationale de Perpignan, les 17 et 18 fév à la Comédie de Caen, les 24 et 25 fév à l’Empreinte, scène nationale de Brive-Tulle, du 9 au 11 mars au Tandem, scène nationale d’Arras-Douai. Toutes ces représentations ont dû être annulées Les 30 mars au 1er avril au Théâtre de Nîmes se tiendront deux représentations "professionnelles" (réservées aux programmateurs et aux journalistes). La présence du spectacle en juin au Printemps des comédiens de Montpellier est annulée pour cette année.

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