« Fanny et Alexandre » et la Comédie-Française, Julie Deliquet et le chat noir

Après son « Vania » au Théâtre du Vieux Colombier, Julie Deliquet importe l’esprit de sa compagnie In Vitro salle Richelieu en dirigeant la troupe du Français dans une adaptation de « Fanny et Alexandre », roman d’Ingmar Bergman, homme de théâtre et cinéaste. Une histoire de théâtre qui baigne dans le jus du théâtre. Qu’en pense le chat noir de l’histoire ?

Scène de "Fanny et Alexandre" © Brigitte Enguérand, coll. Comédie-Française Scène de "Fanny et Alexandre" © Brigitte Enguérand, coll. Comédie-Française
Dès la première page de Fanny et Alexandre (traduction Lucie Albertini et C.G. Bjurström, Folio), le roman tardif d’Ingmar Bergman (qui précéda le film et la série télévisée), après l’évocation de la rivière, du Château, de la Cathédrale et de l’Université, il est question du Théâtre de la ville (les majuscules sont de Bergman). « Un Théâtre où tous les soirs on joue la comédie. »

Qui « il » ?

Peu de villes au monde peuvent s’enorgueillir de pouvoir avancer une telle phrase. C’est le cas de Paris avec la Comédie-Française « où tous les soirs on joue la comédie » et ce, depuis des lustres. D’où l’idée simple et belle comme l’œuf de Christophe Colomb, de Julie Deliquet – qui signe la mise en scène de Fanny et Alexandre – de faire un tour de passe-passe entre la salle Richelieu multicentenaire et le Théâtre vieux de cent ans décrit dans le roman (inspiré par les théâtres fréquentés et dirigés par Bergman tout au long de sa vie). On ne cesse de glisser de l’un à l’autre et c’est l’un des charmes du spectacle de multiplier les ambiguïtés. Cela commence dès le lever de rideau où Denis Polalydès, l’un des acteurs phares et Sociétaire de la maison, apparaît sur le devant de la scène tenant le rôle d’Oscar Ekdahl, le directeur du théâtre. « Dehors il y a le Monde et il arrive parfois que le microcosme [du théâtre] réussisse à refléter le grand Monde et nous permette de mieux le comprendre », dit-il. Dans le roman, il s’adresse à la troupe. Dans le spectacle, au public. Qui « il » ? Oscar ou Podalydès ? Lequel des deux s’adresse au public ? Les deux bien sûr, le public ne sait trop sur quel pied danser et c’est le but.

Ce fil rouge, Julie Deliquet va le poursuivre, de raffinement en raffinement (comédiens venant de la salle ou sortant par les portes du public, etc.), profitant à fond des scènes de théâtre dans le théâtre et de répétitions présentes dans le texte de Bergman et en les développant (Hamlet et le spectre de son père). Lors d’une répétition, Oscar meurt en scène dans un fauteuil, ce n’est pas celui où Molière s’affaissa sur cette même scène, mais c’est tout comme. Tout cela est on ne peut plus plaisant et miroitant, c’est vieux comme le théâtre, ce vieil increvable, les comédiens jubilent, Hervé Pierre (le frère d’Oscar, qui tient le restaurant du théâtre) en tête. Et nous avec. Et comme, de surcroît, on fête cette année les cent ans de la naissance d’Ingmar Bergman qui se disait plus homme de théâtre que de cinéma, tout baigne. Dans son jus. Dans une superposition qui peut confiner à la surexposition ce qui serait étouffant si les acteurs du Français n’étaient pas des Rolls et si Julie Deliquet ne savait pas les mettre en avant à tour de rôle avec doigté et sagacité. Ainsi Dominique Blanc (Héléna, la mère d’Oscar), Gilles David (Isak Jacobi, antiquaire, vieil amant de Héléna) pour ne citer qu’eux.

C’est d’autant plus nécessaire que, assis dans la salle Richelieu, comme dans tous les théâtres à l’italienne, nous ne disposons que d’un angle de vision unique – celui de la scène tout entière où, certes, nous pouvons circuler du regard mais sans changer de focale – alors que la caméra de Bergman se faufile partout sur la scène, s’offre des mouvements, des contre-champs et des gros plans. Plus d’une fois en lisant Fanny et Alexandre, on surprend Bergman écrivant avec un œil de cinéaste. J’en veux pour preuve l’histoire du chat noir.

Le piège se referme

Mais avant d’y venir, situons la scène. Nous sommes dans l’autre partie du spectacle, celle qui se passe, loin du théâtre, dans l’appartement de l’évêque où l’on arrive par un mouvement astucieux du décor cosigné par l’Administrateur de la Comédie-Française, Eric Ruf, et Julie Deliquet. Oscar est mort, sa veuve Emilie (Elsa Lepoivre) a repris la direction du théâtre mais elle s’en est éloignée un an après pour épouser l’évêque. Elle aspire à autre chose, elle est lasse du mensonge, du jeu. « Nous passons notre vie à nous tromper sur nous-mêmes, à regarder les autres avec clairvoyance et nous-mêmes avec indulgence », lui fait dire Ingmar Bergman. Elle épouse l’évêque et s’en va vivre chez lui avec ses deux enfants, Alexandre et Fanny, sans rien emporter, à la demande de son mari. Le piège se referme dans l’appartement austère de l’évêque.

On ne joue plus. Exit le théâtre. Pas de jeu, pas de jouets pour les enfants, pas de robes d’apparat, pas de distractions, pas de bonbons. Prière pour tous à six heures du matin, études, basta. Fini le faux. Tout se renverse. A la suite d’un mensonge (autrement dit : un relent de théâtre), l’évêque bat Alexandre jusqu’au sang, hurlements de bête relayés par ceux de sa sœur Fanny (Bergman règle des comptes avec son père pasteur qui ne le ménageait pas). Le drame, la tragédie entrent dans la vie et grandissent les acteurs qui interprètent les rôles : Thierry Hancisse (l’évêque), Elsa Lepoivre (Emilie) et les deux enfants, Fanny et Alexandre, dont Julie Deliquet fait des adolescents interprétés par deux jeunes pensionnaires de la Maison au jeu physique tout en instinct, Rebecca Marder et Jean Chevalier.

Scèhe de "Fanny et Alexandre" © Brigitte Enguérand, coll. Comédie-Française Scèhe de "Fanny et Alexandre" © Brigitte Enguérand, coll. Comédie-Française
Un monde s’écroule. Le théâtre vacille. C’est un moment de théâtre de haut niveau mais somme toute de facture classique. Etonnant de la part de Julie Deliquet qui nous avait habitué dans les spectacles de sa compagnie In Vitro à un théâtre éruptif, mêlant texte et improvisation à travers un jeu d’ensemble (lire ici et ici et ) et qui faisait le charme de son Vania au Théâtre du Vieux Colombier déjà avec la troupe du Français (lire ici). On en retrouve le parfum dans les scènes collectives – celle de la troupe du théâtre – qui ouvrent et clôturent le spectacle Fanny et Alexandre même si la part d’improvisation est relativement réduite. Mais revenons au chat noir.

« Les messieurs regardent le chat »

Horrifiée par ce qui se passe chez l’évêque et ayant connaissance du témoignage d’Emilie recueilli par Héléna, la mère d’Oscar, le clan des Ekdahl décide de récupérer les enfants, ce qui se fera avec la complicité de l’antiquaire Isak Jacobi. S’ensuit une scène de « pourparlers diplomatiques » (écrit Bergman) entre Carl (Laurent Stocker) et Gustav Adolph (Hervé Pierre), les ex-beaux-frères d’Emilie, et l’évêque qui veut récupérer les enfants (le droit est de son côté).

C'est là qu’intervient le gros chat noir. Il « traverse paresseusement le tapis, sa queue dressée toute droite ondule comme un serpent », note Bergman, qui ajoute : « Les messieurs regardent le chat. » Puis c’est le chat qui les regarde : « il observe la rencontre les yeux grands ouverts, les oreilles baissées en avant, sa queue remue lentement. » Le chat commence à ronronner. Il va ronronner pendant une bonne partie de l’explication sévère entre les trois hommes, avant de se faire les griffes sur un fauteuil. Et puis arrive le coup de théâtre – on est dans une pièce qui s’écrit comme devant nous, le théâtre de la vie –, un coup de théâtre fomenté par l’évêque : son épouse Emilie entre, parle de malentendu et demande à ce que les enfants reviennent chez l’évêque. Est-elle sincère ou est-ce un stratagème ? Autrement dit : l’ancienne actrice qu’est Emilie joue-t-elle ? L’immense Elsa Lepoivre qui interprète le personnage reste extraordinairement en équilibre entre ces différentes hypothèses.

Emilie ne tardera à verser du somnifère dans la tisane de son époux. Qu’en pense le gros chat noir ? Il s’est assis quand Emilie a fait son entrée, « il a enroulé sa queue autour de ses pattes, il semble se désintéresser de la situation ». Il n’y a pas de chat noir dans le spectacle de Julie Deliquet. Il manque à son spectacle ce décalage qu’opère l’animal dans le roman et le jeu de la caméra dans le film. De même, le dialogue avec les fantômes (Oscar venant hanter Alexandre et les autres) est, sur scène, à la peine.

A la fin du spectacle comme du roman, le théâtre remet les pendules à son heure. L’évêque est mort, Emilie est revenue avec les enfants, la troupe est de nouveau réunie. Le microcosme se réjouit. Salle Richelieu, la pièce touche à sa fin. Gustav Adolph, le frère du défunt Oscar (avec qui il partage le goût des aventures extraconjugales) s’adresse à la famille (dans le roman) ; Hervé Pierre qui interprète le rôle s’avance, lui, vers le public. Comme Oscar-Podalydès au début. Mais Gustav n’est pas acteur comme Oscar, c’est le directeur du restaurant du théâtre, il veille aux gosiers et aux estomacs de la troupe. Hervé Pierre, lui, est un acteur plein d’appétit. Délice des agents doubles. C’est à eux deux de conclure d’une seule voix aux accents tchekhoviens : « nous devons vivre dans le petit, le monde miniature. Nous devons y rester, le cultiver et en faire ce que nous pouvons », etc. Dans leurs habits de théâtre, les acteurs du Français saluent le public où ils reconnaissent certains abonnés. Tout baigne. La fête théâtrale est finie. On remettra ça demain comme « tous les soirs ».

Comédie-Française, salle Richelieu, en alternance jusqu’au 16 juin.

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