Peyrade, Pommerat: les actrices et les enfants d’abord

Pauline Peyrade a écrit « A la carabine », une pièce mise en scène par Anne Théron, Joël Pommerat a écrit et mis en scène « Contes et légendes ». Deux spectacles où de jeunes actrices interprètent des enfants et pré ados des deux sexes. Force de la fiction, puissance tellurique du théâtre.

 

Scène de "Contes et Légendes" © Eliabeth Carecchio Scène de "Contes et Légendes" © Eliabeth Carecchio

On le sait, dans l’Antiquité comme au temps de Shakespeare, les acteurs (des hommes donc) interprétaient tous les rôles, quel qu’en soit le sexe. Au Japon les onnagatas désignent les acteurs (comme le grand Bando Tamasaburo) voués aux rôles féminins mais il n’existe pas de mot pour désigner les actrices spécialisées dans les rôles masculins, car cela n’existe pas. Certaines pièces comme Le songe d’une nuit d’été offraient aux spectateurs et spectatrices de vertigineux délices quand ils et elles voyaient un acteur interprétant une rôle féminin qui, pour les besoins de l’intrigue, prenait l’apparence d’un homme, si bien qu’un acteur jouait une femme jouant un homme. Il faudra symboliquement attendre Sarah Bernhard pour voir une actrice interpréter un rôle d’homme sur une grande scène.

Les cibles de Pauline Peyrade et Anne Théron

Aujourd’hui où l’on l’on parle enfin du droit des femmes à disposer d’elles-mêmes, de disparités de salaires entre les hommes et le sfemmes, de féminicide et autre mee-too, et plus généralement des violences (et pas seulement sexuelles) faites aux femmes, l’histoire du théâtre qui ne manque pas de jugeote fait la nique au temps jadis : deux spectacles, actuellement à l’affiche, racontent, sans que leurs auteurs se soient concertés, des histoires d’enfants pré-ados des deux sexes mais uniquement interprétés par de jeunes actrices.

Répondant à une commande (une pièce pour deux comédiens pouvant être jouée dans les lycées) du programme « Éducation & proximité » qui entend « favoriser la mixité à travers la pratique théâtrale », Pauline Peyrade a écrit A la carabine, une histoire entre une gamine de 10-11 ans et un gamin plus âgé qui prétend être chargé de la surveiller pendant que le grand frère de la gamine est aux auto-tamponneuses. Tout se passe dans une fête foraine et plus précisément devant un stand de tir. Carabine en main, la gamine rêve de gagner un dauphin en tirant bien. Le garçon plus âgé veut lui monter comment tirer, il s’approche, insiste, etc. On le comprend, sans que les choses soient explicitement dites, elle finira par tirer dans la bouche de celui qui vient de la violer. Ou bien est-ce là un fantasme?

L’interprétation du spectateur est ouverte. Les deux rôles sont formidablement interprétés par des actrices sorties récemment de l’école du TNS (groupe 44), Elphège Kongombe Yamalé et Melody Pini, bien dirigées par Anne Théron (metteuse en scène associée au Théâtre National de Strasbourg) qui opte pour un décor simple d’une confondante efficacité (le spectacle se donne dans des lieux scolaires de toute sortes) : le stand réduit à une table et une guirlande de lumières colorées, au fond un décor de kalachnikovs en bois. La densité de la pièce où aucun mot n’est de trop, où le non-dit a son mot à dire, confirme si besoin était la qualité et l’originalité du travail de Pauline Peyrade (lire, par exemple, ici,et ). « Quand Anne m'a demandé à quelle distribution je pensais, je n'avais pas encore commencé à écrire le texte, je savais seulement que je voulais travailler sur le rapport des femmes à la violence, j'ai donc dit "deux filles" de manière un peu arbitraire ; le texte s'est écrit après et donc en connaissance de ce choix de distribution » explique Pauline Peyrade.

Scène de "A la carabine" © Jean-Louis Fernandez Scène de "A la carabine" © Jean-Louis Fernandez

Dans A la carabine, la violence faite aux filles et aux femmes, est comme saisie à la gorge par le biais de la fiction : la fille se réapproprie la violence et d’abord celle du verbe. Exemple :

« - Tu fais quoi ?

- Je te montre.

- Recule.

- Quoi ?

- T’es trop près, recule.

- Je t’ai pas touchée.

- Tu touches mon dos, là.

- C’est pour que tu voies.

- Recule.

- Tu la tiens de travers, regarde.

- Arrête.

- Je te la remets droite.

- Arrête, je te dis.

- Là, tu vises les peluches.

- Mais t’es chiant, à la fin. J’ai pas besoin d’aide, t’es bouché ? Laisse-moi tranquille. »

En exergue, Pauline Peyrade a inscrit cette phrase de Sara Stridsberg extraite de La faculté des rêves , un roman où l’écrivaine suédoise réinvente la vie de Valérie Solanas, celle qui a tiré sur Andy Wahrol : « Tu sais quel jour on est aujourd’hui ? Viol. Viol Viol. Viol. Viol ». Par ailleurs, la pièce se déroulant devant un stand de fête foraine, on se plaît à penser que Pauline Peyrade rallume avec A la carabine les loupiotes de la fête foraine là où Odon von Horvath les avait laissées au coin de l’une de ses pièces. Belle filiation. Je reviendrai sur ce spectacle en évoquant plus avant le projet « Éducation & Proximité » qui réunit plusieurs théâtres (TNS, Colline, Comédie de Reims).

De l'enfance aux actrices

Après la longue et magnifique aventure -plus de cinq ans- du passionnant Ça ira (1) Fin de Louis (lire ici) menée en parallèle avec des ateliers dans plusieurs prisons, Joël Pommerat n’avait aucun envie de se lancer dans un autre grande aventure qu’aurait pu êtreje ne sais quel « Ça ira (2). » Il se sentait fatigué. « Je n’avais plus de plaisir à aller au spectacle, à les enfiler l’un après l’autre » comme il le racontait encore samedi dernier au public de Nanterre à l’issue de la représentation. Et puis la flamme s’est ranimée, « le plaisir est revenu » avec l’envie de « travailler sur l’enfance ». Il y a chez Pommerat une faculté à se remettre en question peu commune chez les gens de théâtre. Ce spectacle est, au premier abord, loin de tout ce qu’il a fait jusqu’alors. Et loin des contes « pour enfants » passés au gril de leur réécriture comme Cendrillon ou Le petit chaperon rouge.

Travailler sur l’enfance donc, oui mais comment ? « Il est impossible de travailler avec des enfants si l’on veut que le spectacle se joue un certain temps » poursuit Pommerat. Les contraintes juridiques (horaires de répétition, alternance, etc. ) sont strictes. Alors il faut tourner cette contrainte en avantage, c’est ce qu’a fait Pommerat -comme Peyrade & Théron -en ayant recours à des « personnes en capacité d’incarner l’enfance sur un théâtre ». Pour cela il a mené deux longs ateliers de recherches -comme il le fait souvent pour ses spectacles-, l’un à Marseille, l’autre à Genève. La décision de ne travailler qu’avec de jeunes comédiennes de moins d’un mètre cinquante cinq s’est alors affirmée. Pommerat en a retenu huit pour Contes et légendes, c’est le titre, un brin ironique, mais qui affirme d’abord, comme Pauline Peyrade, la nécessité impérieuse de la fiction, à mille lieues du théâtre documentaire. Chacune des huit jeunes voire très jeunes actrices a derrière elle un parcours déjà conséquent dans la profession. Toutes sont à louer. Nommons-les  donc : Prescillia Amany Kouamé, Lena Dia, Angélique Flaugère, Lucie Grunstein, Lucie Guien, Marion Levesque, Angeline Pelandakis et Mélanie Prezelin. Un acteur et une actrice plus âgés (Jean-Edouard Bodziak et Elsa Bouchain) les ont rejoint pour jouer les pères, mères, professeurs, éducateurs, etc. Et les longues répétitions ( six mois !) ont commencé.

Pommerat a parlé volontiers aux spectateurs de Nanterre de ce parti pris des actrices, cependant la fiche de salle comme le dossier de presse évoquent en premier lieu et largement un paramètre qui est arrivé par la suite : les robots.

Scène de "Contes et légendes (sur la droite le "robot") © Eliabeth Carecchio Scène de "Contes et légendes (sur la droite le "robot") © Eliabeth Carecchio

Qu’est-ce que la présence sur scène de ces androïdes, « répliques quasi parfaites de l’humain », ces poupées et autres substituts d’animaux de compagnie allait « questionner ou révéler » ? Ce sont des questions que Pommerat se pose et il y répond en homme de théâtre : non avec des vrais (si l’on peut dire) robots comme l’avait proposé Oriza Hitara au T2G dans certains de ses spectacles (lire ici), mais avec des actrices les incarnant. L’effet est saisissant, le pouvoir de trouble du théâtre, monstrueux. Dès la première séquence du spectacle, Pommerat joue avec ces billes. Deux garçons ( interprétés par des actrices) sont face à une fille qui parle comme un mec (comme le fait la fille de A la carabine). Ethan et son pote se demandent si la fille n’est pas un robot. Extrait :

« Ethan- ferme bien ta gueule. Tu me manques trop de respect en plus ??Je vais te défoncer ta gueule je te jure

Fille- je te crache dessus je te noie connard

Ethan- Mais comment tu m’parles

y a jamais personne qui me dit quoi faire ici

je frappe tout le monde

même les vieux darons, je les nique

y a personne qui me fait chier

et toi tu me parles comme une sous racaille de merde

les grands, les moyens les gros je leur chie dans la gueule matin et soir

je leur pisse direct dans leur cul

tout le monde se pleure dessus à 50 kilomètres quand y me voit

Tu sais qui j’suis espèce de salope ? Y a aucune meuf qui me dit non à moi.

Fille- Et alors ?

Ethan- Mon problème c’est que y a un mois je me suis fait niquer par un robot. J’l’ai pris

pour une vraie meuf, j’avais trop les crocs, je l’ai emmenée dans un petit coin je voulais la

niquer, la vie de ma mère je voulais la couper en deux avec ma bite, j’étais juste au bord.

Et j’m’suis rendu compte que c’était un putain de robot, heureusement j’me suis rendu compte

juste à temps ma parole, mais elle m’a mis la honte .

je me suis trop affiché sur ce coup-là

Normalement une meuf ça a toujours des défauts. Toi, t’es trop bizarre je te jure tu veux me feinter j’ai la haine t’es un robot, t’es une sale merde de robot en fait et tu veux me la faire à l’envers. »

La fiction avant toute chose

Comme la fille du stand de tir de Peyrade, les filles de Pommerat retournent contre les garçons la violence (verbale, physique) qui leur est faite. Et lors d’une de ces scènes courtes des mini-histoires qui composent son spectacle, comme Shakespeare, Pommerat ne résiste pas au plaisir du double travestissement : il met en scène une jeune actrice jouant un rôle de garçon se déguisant en fille.

Ajoutons que les titres des deux spectacles-A la carabine pour Peyrade et Contes et légendes pour Pommerat-, traduisent bien l’esprit de leur écriture qui tourne résolument le dos au profil sociologique d’une « pièce sur.. » (l’émigration, le viol, le racisme, l’exclusion). On y aborde, certes, la violence entre enfants et singulièrement la violence envers les femmes et les filles, mais ce sont avant tout des oeuvres d’imagination soutenues par deux écritures implacables, « à l’os » comme dit Anne Théron. Pauline Peyrade et sa metteuse en scène répondent d’une façon extraordinairement forte à une commande en en respectant les termes et en jouant avec les contraintes matérielles, Pommerat, sans contrainte (ni d’espace, ni de temps, ni de rien), multiplie les angles d’approche du même sujet commun: l’enfance. Dans les deux spectacles, ce qui frappe continuellement,c’est l’intensité du moment présent, alimentée et aimantée par présence des actrices qui sont tellement là qu’elles sembleraient presque ne pas jouer si l’espace presque nu de Contes et Légendes et le décor spartiate de A la carabine ne cadraient l’imaginaire habité et fécond de ces deux spectacles.

Allo la rue de Valois? Ici Nanterre-Amandiers

Et puis ceci. Au théâtre de Nanterre-Amandiers une feuille glissée dans le programme et une intervention faite au micro avant la représentation alertent le public sur la situation, à la fois ubuesque et on ne peut plus préoccupante, du théâtre. D’une part, le directeur Philippe Quesne a décidé, comme c’est son droit de ne pas demander le renouvellement de son mandat et partira donc le 31 décembre prochain. D’autre part, des grands travaux de rénovation et de transformation ont été r engagés (37 millions d’euros). Les 2000 m2 des ateliers de constructions de décor devaient être transformés en salle de spectacle pendant la durée des travaux. Comme prévu, l’équipe technique a quitté les lieux en septembre dernier. Depuis : rien. Les travaux n’ont pas commencé, la salle provisoire n’est pas en chantier, etc. Bref l’équipe est inquiète. Pour son avenir, pour l’avenir du thé âtre de Nanterre, pour la bonne marche de la saison 2020-2021. Par ailleurs, aucun appel à candidature n’a été lancé pour nommer une nouvelle directrice ou un nouveau directeur. Le ministère brille, si l’on peut dire, par un abyssal silence « Nous exigeons des garanties et engagements concerts pour le maintien de l’activité du théâtre pendant les travaux, et ainsi le maintien des missions du CDN après des publics, le maintien de l’emploi pour toutes et tous, artistes et personnels » conclut le texte signé « les salarié.e.s de Nanterre-Amandiers » avec le soutien de l’équipe de la compagnie Louis Brouillard (la compagnie de Pommerat) qui accupe actuellement la scène. Les salarié.e.s en appellent au soutien du public. Pétition dans le hall du théâtre et sur change.org.

Dans le cadre du programme « Education & proximité » visant à « favoriser la mixité à travers la pratique théâtrale » réunissant le Théâtre de La Colline, La Comédie de Reims et le TNS, le spectacle A la carabine, a été donné dans des lycées à Paris, Reims et dans la région de Strasbourg entre le 18 novembre et le 17 janvier, suivent des ateliers qui se tiennent jusqu’en mars.

Créé à la Coursive de La Rochelle, après Chalons-en-Champagne , Mulhouse et Villeurbanne, Contes et légendes se donne au Théâtre de Nanterre-Amandiers jusqu’au 14 fév, puis au CDN de Tours, du 3 au 7 mars, au Théâtre de la Cité de Toulouse du 13 au 20 mars, à Compiègne les 26 et 27 mars, les 2 et 3 avril au CDN d’Orléans, du 8 au 10 avril à la Comédie de Clermont Ferrand, les 28 et 29 avril au Phénix de Valenciennes, les 5 et 6 mai à la Scène nationale de Foix et de l’Ariège, du 13 au 17 mai à La Criée à Marseille, du 27 au 29 mai à Chateauvallon, du 9 au 13 juin à la MC2 de Grenoble.

 

 

 

 

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