Dijon, avec « Théâtre enfin ! », retrouve son festival de mai

Relayant le festival « Théâtre en mai », la manifestation s'est ouverte avec trois créations signées par trois femmes : Céline Champinot, Leyla-Claire Rabih et Adeline Rosenstein. Suivies part des reprises, des reports, d’autres créations. Si les spectacles se sont ouverts avec des jauges à 35 %, le bar du théâtre, lieu stratégique du festival, est resté fermé.

Scène de "Laboratoire Poison 3" © V. Arbelet Scène de "Laboratoire Poison 3" © V. Arbelet

Le Trente et unième festival de Dijon n’aura pas lieu. On ne retrouvera pas la conférence du parrain du festival au premier jour de « Théâtre en mai », parrain qui, ensuite, irait voir les jeunes compagnies invitées et parlerait avec elles. Pierre Debauche, Matthias Langhoff, Maguy Marin, Jean-Pierre Vincent, le Théâtre du Radeau furent parmi ces parrains. Qui sera le prochain ? Il n’y aura pas de prochain, le Covid et la vie professionnelle ont tout chamboulé. Benoît Lambert et Sophie Chesne, à la tête du Théâtre Dijon Bourgogne, avaient réorienté ce festival dont ils avaient hérité. Ils sont sur le départ : ils prendront sous peu la direction d’un autre CDN, celui de Saint-Etienne. Mais « Théâtre enfin ! » a bien lieu. Même si le bar du Parvis, lieu de toutes les espérances et divagations, est resté tristement fermé. Depuis le 21 mai, ce festival élastique courra jusqu’au début juillet. Entre « enfin ! » et fin.

S’y croisent des spectacles qui auraient dû être programmés et, pour certains, créés à Dijon. Plusieurs fois reportés, ils ont été créés ailleurs et chroniqués ici : L’Absence du père (lire ici), Toute la vérité (lire ici), Le Silence, Jérusalem (lire ici), Et le cœur fume encore (lire ici).

Trois créations ouvraient le premier week-end du festival Théâtre enfin !. La première, Traverses, conçue et mise en scène par Leyla-Claire Rabih encore en construction. La seconde, Les Apôtres aux cœurs brisés sous-titrée « Cavern club band », écrite et mise en scène par Céline Champinot (artiste associée au CDN de Dijon). Je dois avouer que je n’ai pas trouvé la clef pour entrer dans la caverne du club où, dans une ringardise assumée, on pleure la mort d’un groupe dont le leader s’appelait Jésus. La troisième, Laboratoire poison 3, est une merveille d’intelligence, mi analytique, mi espiègle, une création conçue, écrite et mise en scène par Adeline Rosenstein dont on n’a pas oublié les six épisodes de Décris-Ravage (lire ici). Christophe Triau y avait consacré une magnifique étude dans théatre/public, revue dont Olivier Neveux est le rédacteur en chef, lui qui, chaque année, interrogeait le parrain du festival « Théâtre en mai » dont on ne sait ce que fera la nouvelle direction (nommée sous peu).

A la recherche des réfugiés syriens

Leyla-Claire Rabih a été formée à la fameuse école Ernst Busch à Berlin, elle vit la moitié de son temps en Allemagne mais c’est à Dijon qu’elle a fondé sa compagnie Grenier/neuf. Après avoir mis en scène en Allemagne plusieurs écrivains contemporains (de Vinaver à Ravenhill), son parcours s’est recentré sur les pays de ses origines en montant par exemple, d’après des textes de Mohammad El Attar, Chroniques d’une révolution orpheline. Elle travaille à son projet Traverses autour de la Syrie et des réfugiés syriens depuis 2018, multiplie les voyages dans la région et tient un blog (https://www.traverses.eu) en marge du projet.

Elle est ainsi revenue plusieurs fois à Beyrouth : « Il y a quelque chose d’ambivalent à être ici. Dans cette ville où je peux indifféremment parler le français et l’arabe, laisser planer le doute sur mon identité et mes origines. Etre heureuse quand on ne me pose pas la question, quand je passe incognito pour une chrétienne du quartier en achetant mes nus-pieds à 10 000 lires libanaises, c’est-à-dire 5 €. Etre maligne quand on me pose la question : « Vous êtes libanaise ? » et répondre en évitant les révélations qui fâchent « Je suis française mais j’ai des origines ici », quand on me félicite de mon arabe… Ne pas dire dans ce quartier très chrétien et très à droite (les affiches annonçant les activités scouts de l’église du quartier arborent des photos de jeunes faisant un salut... presque hitlérien…) que je suis d’origine syrienne. Au risque de voir la bienveillance de mon interlocuteur disparaître. Mais je fais attention, je m’adapte, je me fonds », écrit-elle dans son blog.

Leyla-Claire Rabih a interrogé des dizaines de réfugiés syriens au Liban, en Grèce, en France. Seule puis en compagnie des acteurs Elie Youssef et Philippe Journo qui interprètent le spectacle avec elle. Ils ont recueilli un matériau considérable, « un corpus de témoignages, de parcours, de narrations, de documents sonores et visuels », écrit-elle. Et de se poser des questions : « que faire de ces traces, comment les collecter et les transmettre ? Quel répertoire à partir ce ces récits ? Comment en rendre compte de manière narrative au plateau ? » Bonnes questions. Auxquelles le spectacle commence à répondre, mais ces questions, il lui reste à vraiment les traverser.

Résistance et trahison

Comme Leyla-Claire Rabih, Adeline Rosenstein a été formée à Berlin à l’école Ernst Busch, elle comme comédienne et metteuse en scène. Originaire de Genève (où elle a suivi une formation de clown), elle est aussi sortie diplômée de l’école d’acteurs Nissan Nativ de Jérusalem avant ses années berlinoises. De nationalité allemande, elle vit désormais à Bruxelles. C’est dans deux théâtres bruxellois, l’Océan-Nord et la Balsamine qu’elle a créé les six épisodes de Décris-Ravage autour de « la question de la Palestine ». On retrouve plusieurs acteurs et actrices de ce projet à différents postes de ce qui l’occupe depuis 2016 : les trois épisodes du Laboratoire Poison où Adeline et son équipe interrogent différents mouvements de résistance en France, en Belgique, et dans différents pays africains anciennement colonisés et se penchent sur ce qui est souvent caché ou minimisé dans les mouvements révolutionnaires ou de résistance : la trahison. Laquelle passe par bien des chemins, de l’infiltration au retournement, de la torture à la peur ouvrant la voie aux aveux extirpés.

Scène de "Laboratoire poison 3" © V. Arbelet Scène de "Laboratoire poison 3" © V. Arbelet

« Face à la description d’un événement historique méconnu, le théâtre militant est son propre ennemi. Les points d’exclamation n’aident pas à comprendre, les index pointés non plus. Démêler puis refaire le nœud de “ce qui a bien pu se passer” “pour qu’on en arrive là” exige de la patience », écrit Adeline Rosenstein. De la patience, c’est-à-dire du temps, de la réflexion sur les formes, des lectures, des rencontres. En 2015, Adeline Rosenstein a lu et rencontré le sociologue Jean-Michel Chaumont, point de départ du premier épisode de Laboratoire poison. Il y a là un magistral travail de déconstruction au rebours du « tout verbatim » où le théâtre documentaire sam’suffit se cantonne à peu de frais. Déconstruire les idées toutes faites, les fausses évidences, les discours et les vérités officielles, l’usage de certains mots. Et mettre en évidence les nœuds, les points de rupture, les glissements.

« La difficulté liée à la confiscation des récits héroïques par les Etats décolonisés rend très délicate la tentative de déconstruire, depuis l’Europe, l’image des mouvements de libération, écrit Adeline Rosenstein A cela il faut ajouter une difficulté supplémentaire : la persistance des références esthétiques liées au passé colonial même dans la représentation de la décolonisation exige de déployer des stratégies dramaturgiques particulières pour en sortir et critiquer toutes les évidences (…) L’exotisme et le terrorisme sont deux réserves à clichés dans lesquelles le théâtre puise trop souvent ses costumes, ses idées de mise en scène. Mais la théâtralité des documents de l’époque recouvre aussi une part de réel : pour clamer leur amour, allégeance, fidélité, en pleine guerre civile, sous la menace de représailles, les acteurs historiques ont souvent recours au spectacle, ce “théâtre de la révolution” comme ironisait Heiner Müller. » Rien de spectaculaire donc, rien de poignant. L’uppercut que procure les trois épisodes de Laboratoire Poison génère des secousses de l’intellect, excite le ciboulot et réjouit l’œil.

La déconstruction des discours s’accompagne de la déconstruction des gestes. Rien, absolument rien de réaliste. Pas de cris, pas de menottes, pas d’armes, pas de pleurs, pas de mouvement brusques. Un clic sonore suffit à dire les menottes, un mouvement de tête, la soumission. On est là au cœur du gestus théâtral premier cher à un certain théâtre japonais ou encore au tazieh iranien où un mouvement circulaire suffit à dire la traversée du désert. Le décalage est constant. Il passe par l’ironie, par l’imaginaire et met le specateur dans sa poche.Ainsi l’illustration qui est fait du mot » camp » ou celui de « village modèle ». Adeline multiplie les entrées, les exemples de mauvais théâtre contraint. Ainsi cette scène où, convoquées, des Algériennes agitent le drapeau français tout en confectionnant chez elles des drapeaux algériens qu’elles agiteront deux ans plus tard. Des scènes comme des fables.

Le spectacle présenté à Dijon a dû être écourté en raison de l’absence d’artistes devant venir de Kinshasa retrouver leurs partenaires du Laboratoire poison. L’an dernier, lors d’un retour de tournée, après que le spectacle eut été primé en France par la SACD, un membre manquait à l’appel à l’arrivée à Kinshasa. Quand Adeline Rosenstein a voulu faire revenir les artistes pour la présente tournée et l’achèvement du spectacle, tous les visas ont été refusés. Adeline Rosenstein parle avec raison de « punition collective » et cherche à mobiliser des artistes et des partenaires pour faire invalider cette décision absurde.

Défection ou trahison ? Le spectacle n’en finit pas de biseauter des miroirs. « Laboratoire poison est un lieu d’observation, où l’on joue à se demander quel visage, quel détail, quel effet sonore ou lumineux, quel moindre facteur exercerait une influence décisive sur notre désir d’intransigeance ou au contraire sur notre disposition à excuser un fait de trahison », écrivait Adeline Rosenstein bien avant que son spectacle soit partiellement victime de ce qu’il met en scène. Il reste cependant d’une étourdissante richesse .

Laboratoire poison 3, les 3 et 4 juillet au Festival de Marseille, puis en octobre aux Halles de Schaerbelle à Bruxelles et au Festival Sens interdit à Lyon.

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