Genre et sexualité dans l’autisme : explications

L’identité de genre et la sexualité sont plus variées chez les personnes autistes que dans la population générale, et l’on rencontre plus souvent l’autisme chez les personnes qui ne s’identifient pas à leur sexe assigné à la naissance que chez la population générale. Pourquoi ? Quelles conséquences ?

spectrumnews.org Traduction par Sarah de "Gender and sexuality in autism, explained" par Laura Dattaro / 18 Septembre 2020

Sylvia Rivera confronting a crowd after an anti-transgender speech in 1973. © Bettye Lane Estate, via Schlesinger Library, Radcliffe Institute, Harvard University Sylvia Rivera confronting a crowd after an anti-transgender speech in 1973. © Bettye Lane Estate, via Schlesinger Library, Radcliffe Institute, Harvard University
De même que l’autisme, le genre fait partie d’un spectre. Dans les années 1990, tandis qu’un nombre croissant d’enfants avaient besoin de soins liés à leur identité de genre, les cliniciens et les chercheurs ont commencé à remarquer une tendance : un nombre inattendu de ces enfants étaient autistes ou avaient des traits autistiques. Cette constatation a incité les chercheurs à s’atteler à la tâche pour quantifier cette association.

En ce domaine, on commence à saisir clairement jusqu’à quel point les deux spectres se recoupent : l’identité de genre et la sexualité sont plus variées chez les personnes autistes que dans la population générale, et l’on rencontre plus souvent l’autisme chez les personnes qui ne s’identifient pas à leur sexe assigné que chez la population plus large – trois à six fois plus souvent, selon une étude d’août (1). Les chercheurs progressent également dans la connaissance des meilleurs moyens pour accompagner les personnes autistes qui trouvent une identification en dehors des genres conventionnels.

Nous présentons ici les explications sur ce que les scientifiques et les cliniciens savent actuellement – et ce qu’ils ne savent pas – sur le genre et la sexualité chez les autistes.

Qu’est-ce que l’identité de genre ?

L’identité de genre est la façon dont une personne perçoit intérieurement son propre genre. Les personnes qui s’identifient au genre qui leur a été assigné à la naissance sont dites « cisgenre », ou cis, à la différence de celles qui ne peuvent peut-être pas utiliser des termes comme transgenre, non binaire ou genre fluide. Les chercheurs recourent souvent à l’expression « de genre divers » comme un terme générique pour les différentes identités de genre, de la même manière que certaines personnes utilisent « neurodivers » pour représenter des variations dans le style cognitif, parmi lesquelles l’autisme et les troubles de l’attention avec hyperactivité.

Quelle est la fréquence de la diversité de genre chez les personnes autistes ?

De nombreuses études ont examiné la prévalence de la diversité de genre chez les personnes autistes. Une des études les plus fréquemment citées a démontré que 15 % environ d’adultes autistes aux Pays-Bas s’identifient comme trans ou non-binaires ; le pourcentage est plus élevé chez les personnes assignées filles à la naissance que chez les personnes assignées garçons, tendance qui se retrouve dans d’autres études. (2) A l’inverse, moins de 5 % des adultes dans la population générale des Pays-Bas ont une identité autre que cisgenre. (3) Et dans une étude de 2018 aux Etats-Unis, 6,5 % des adolescents autistes et 11,4 % des adultes autistes ont exprimé leur souhait d’appartenir au genre opposé à celui assigné à leur naissance, par rapport aux 3 à 5 % seulement de la population générale. (4) Cette étude a établi également que, sur deux mesures des traits autistiques, les scores plus élevés étaient en relation avec une plus grande probabilité de diversité de genre. Une étude de 2019 a trouvé une association similaire chez des enfants qui n’avaient pas reçu le diagnostic d’autisme. (5)

De la même manière, l’autisme semble être plus présent chez les personnes de genre divers que dans la population générale. Une étude australienne de 2018, qui a suivi des adolescents transgenre et de jeunes adultes, est parvenue à un résultat de 22,5 % qui ont reçu le diagnostic d’autisme, contre 2,5 % chez toute la population australienne. Certains experts estiment que 6 à 25,5 % des personnes de genre divers sont autistes. (6)

La sexualité semble également être plus variée chez les personnes autistes que chez ceux qui n’ont pas cette condition. Seules 30 % des personnes autistes dans une étude de 2018 s’identifiaient comme hétérosexuelles, par rapport aux 70 % des participants neurotypiques. (7) Et, quoique la moitié des 247 femmes autistes dans une étude de 2020 s’identifiaient comme cisgenres, 8 % seulement affirmaient être exclusivement hétérosexuelles. (8)

Pourquoi la prévalence de la diversité de genre est-elle plus élevée chez les personnes autistes que dans la population globale ?

Il est probable que les expériences sociales y contribuent fortement, d’après les experts. Par rapport aux personnes neurotypiques, les personnes autistes sont peut-être moins influencées par les normes sociales, et de ce fait, dévoilent peut-être leur moi intérieur de manière plus authentique. « Il serait possible alors de comprendre la cooccurrence comme une expression éventuellement plus honnête d’expériences sous-jacentes », affirme John Strang, directeur du Programme Genre et Autisme à l’Hôpital National des Enfants à Washington D.C.

Il est possible que les personnes autistes parviennent à des conclusions sur leur identité sexuelle qui sont différentes de celles des personnes neurotypiques, explique Jeroen Dewinter, chercheur principal à l’Université de Tilburg aux Pays-Bas. Des personnes autistes lui ont confié qu’elles étaient plus à même de s’identifier comme bisexuelles après une seule expérience sexuelle avec une personne de même sexe, mais les personnes neurotypiques sont moins susceptibles d’adopter cette terminologie à partir d’une seule rencontre amoureuse avec une personne de même sexe.

Des facteurs biologiques peuvent aussi jouer un rôle. Des niveaux d’exposition à des hormones comme la testostérone dans l’utérus peuvent être liés à l’autisme, d’après les résultats de certaines recherches ; un taux plus important de testostérone avant la naissance peut mener également à des comportements plus typiquement « masculins » et à des sexualités et identités de genre moins courantes, même s’il existe des preuves allant à l’encontre de ce lien. (9, 10) En dépit de cela, le taux prénatal de testostérone n’explique pas pourquoi des personnes autistes assignées de sexe mâle à la naissance pourraient s’identifier comme plus féminines, remarque Dewinter. Mais la biologie de la sexualité et du genre dans la population générale n’est pas non plus très bien comprise encore.

Selon les experts, il est vraisemblable qu’une combinaison de ces facteurs, ainsi que d’autres raisons, contribue à une plus grande diversité dans les identités de genre et les sexualités chez les personnes autistes.

Qu’est-ce que cela implique pour les cliniciens et les soignants ?

Selon les chercheurs, les cliniciens travaillant dans les cliniques d’identité de genre pourraient avoir besoin de dépister l’autisme, et ceux qui travaillent dans les cliniques pour l’autisme avoir besoin de discuter de l’identité de genre et de la santé sexuelle. Ils devraient également être réceptifs à différents styles de traitement de l’information, indique Dewinter. Il se peut que certaines personnes autistes aient du mal à exprimer leurs sentiments concernant le genre. Même lorsqu’elles parviennent à exprimer ces sentiments, elles se trouvent souvent confrontées à des doutes de la part des cliniciens, à cause de stéréotypes sur les personnes autistes, ce qui peut entraver leur accès à des soins médicaux. Dans un article de 2019, une personne autiste et de genre divers a écrit : « la combinaison est considérée comme trop complexe pour la majorité des cliniciens, ce qui a entraîné de longues périodes d’attente pour obtenir des soins psychiatriques spécialisés. » (11)

Il faudra peut-être aussi actualiser les outils de dépistage pour mieux identifier l’autisme parmi les enfants de genre divers, de la même manière qu’il est nécessaire de les ajuster pour repérer la condition chez les filles. « Les cliniques travaillent à comprendre à quoi ressemble l’autisme chez les filles et les femmes, et nous allons devoir nous poser la même question pour les jeunes de genre divers », conclut Strang. Il est primordial d’identifier les enfants autistes qui ont besoin d’aide pour affirmer leur identité, parce que certains rechercheront peut-être des interventions médicales, comme des inhibiteurs d’hormones, pour lesquels les contraintes de temps sont à prendre en compte, dit-il.

Il conviendrait que les cliniciens soient conscients du fait que les personnes autistes peuvent présenter leur identité de genre différemment des personnes neurotypiques. Certaines personnes autistes qui opèrent une transition d’un genre à l’autre ne se rendent pas compte de ce que ce changement entraînera en termes d’indices sociaux, comme la façon de s’habiller, si elles veulent communiquer leur identité de genre de manière claire aux autres. Les cliniciens sont en mesure d’aider les personnes autistes à se diriger dans ces transitions, et de s’assurer qu’elles ont le même accès aux soins médicaux d’affirmation du genre que les personnes neurotypiques, commente Aron Janssen, professeur associé de psychiatrie et de sciences du comportement à l’Université du Nord-Ouest à Chicago, dans l’Illinois.

Quelle est la meilleure façon d’apprendre sur le genre et la sexualité pour les autistes ?

Durant des années, de nombreux parents et soignants ont cru qu’il ne fallait pas fournir aux personnes autistes, notamment celles qui avaient une déficience intellectuelle, d’informations sur la sexualité, parce qu’elles étaient moins intéressées par les relations que les personnes neurotypiques, regrette Dewinter. Cette croyance est actuellement reconsidérée, à mesure que les chercheurs prennent conscience qu’il est important d’apporter un soutien pour les relations, afin de garantir le bien-être global des personnes neurodiverses, exactement de la même manière que les personnes neurotypiques. Le fait d’appartenir à une minorité quelle qu’elle soit rend une personne plus sujette aux problèmes de santé mentale, en raison d’un phénomène connu comme le « stress des minorités ». Pour une personne qui cumule la diversité neurologique et de genre, le fait d’appartenir à plusieurs minorités peut intensifier ces problèmes. (12)

Une éducation sexuelle plus globale et inclusive peut apporter une aide précieuse. Dans des études en cours, Eileen Crehan, professeure assistante d’étude de l’enfant et du développement humain à l’Université de Tufts à Medford, dans le Massachusetts, a observé que les personnes autistes ont le même besoin d’information sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre que les personnes neurotypiques. La recherche a montré que les adolescents qui s’interrogent sur les questions lesbiennes, gay, transgenre et queer (LGBTQ+) ayant bénéficié d’une éducation sexuelle plus inclusive à l’école, jouissaient d’une meilleure santé mentale. Mais 19 % seulement des matériaux d’éducation sexuelle aux Etats-Unis sont inclusifs pour les LGBTQ+, selon le groupe de militants GLSEN, ce qui crée un obstacle supplémentaire pour les personnes autistes LGBTQ+. « Il faut sauter à travers deux cerceaux pour obtenir l’information désirée », énonce Crehan.

Quelle est l’orientation de la recherche ?

Les premières recherches menées portaient sur la mesure de la prévalence des identités de genre diverses dans la communauté autistique – et vice versa – mais, à présent, les chercheurs abordent davantage des sujets comme la meilleure façon de soutenir les personnes autistes qui sont de genre divers. Pour ce faire, ils travaillent en étroite collaboration avec la communauté autiste, ce qui rend possible pour la communauté autiste de guider les priorités de recherche. « Je suis convaincu qu’il est fondamental que des voix se lèvent au sein-même de la communauté, et cela me réconforte que la discipline aille dans cette direction », déclare Janssen.

Références :

  1. Warrier V. et al. Nat. Commun. 11, 3959 (2020) PubMed
  2. Walsh R.J. et al. J. Autism Dev. Disord. 48, 4070-4078 (2018) PubMed
  3. Kuyper L. and C. Wijsen Arch. Sex. Behav. 43, 377-385 (2014) PubMed
  4. van der Miesen A.I.R. et al. Arch. Sex. Behav. 47, 2307-2317 (2018) PubMed
  5. Nabbijohn A.N. et al. J. Autism Dev. Disord. 49, 1570-1585 (2019) PubMed
  6. Strang J.F. et al. J. Am. Acad. Child Adolesc. Psychiatry 57, 885-887 (2018) PubMed
  7. George R. and M.A. Stokes Autism Res. 11, 133-141 (2018) PubMed
  8. Bush H.H. et al. J. Autism Dev. Disord. Epub ahead of print (2020) PubMed
  9. Baron-Cohen S. et al. Mol. Psychiatry 20, 368-376 (2015) PubMed
  10. Roselli C.E. J. Neuroendocrinol. 30, e12562 (2018) PubMed
  11. Strang J.F. et al. Clin. Pract. Pediatr. Psychol. 7, 396-404 (2019) Abstract
  12. George R. and M.A. Stokes, J. Autism Dev. Disord. 48, 2052-2063 (2018) PubMed

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